Carole Albert s'est établie à Gustavia.
Carole crache dans son chiffon avant de frotter délicatement la petite sculpture de bronze et elle a l'impression que l'équilibriste en string lui fait un clin d’œil.
- Toi aussi tu as mal aux pieds. Pourtant ce n’est pas toi qui fais le ménage gros malin!
Il mérite bien une petite gâterie de temps à autre le pauvre bougre. A travers le chiffon sa main devine la forme de cette miniature de corps.
- Ça te plaît mon gros coquin?
Le gros coquin lui fait un clin d’œil. Celui-là au moins n'est pas près de s'en aller avec ses bras épinglés en croix.
Il est temps de facturer. Ce n’est pas le travail qu'elle préfère mais elle ne fait pas de cadeaux car on ne lui en fait pas non plus. Pour restaurer sa villa elle doit payer tous ces artisans qui la volent. Il faudrait qu'elle se rende sur place pour les surveiller, mais elle n'a pas le temps ni les compétences pour cela. Ils ont bien compris à qui ils ont affaire et ils en profitent. Elle travaille pour un système corrompu et incompétent. Elle ne plaide pas pour de gros dossiers. Ses petits dossiers sont sans grand intérêt et les juges ne peuvent se départir d'une certaine dose de mépris. Finalement cela arrange tout le monde et elle a souvent le sentiment qu'elle pourrait tout aussi bien dormir à l'audience plutôt que d'écouter les mensonges de la partie adverse.
Carole ne peut pourtant pas laisser dire qu'elle ne s'occupe pas de ses clients. Bien au contraire, elle a pour eux la plus grande attention. Comme la plupart des dossiers portent sur des divorces elle doit constamment leur démontrer que s'ils veulent obtenir davantage, il leur faut révéler les travers secrets de l'autre. Ils croient qu'ils viennent jouer dans un jardin d'enfants? S'ils veulent empêcher leur conjoint d'obtenir la garde des enfants, ils doivent faire constater par huissier son infidélité. Elle a un point de vue tranché sur la vie de couple. Quand dans l'espace de quelques mois elle arrive à obtenir qu'un conjoint perde la garde de ses enfants, son domicile et son travail pour se retrouver à la rue, c'est qu'il y avait bien une faille dans le couple qui méritait d'être sondée avec efficacité. Carole doit traiter le dossier de Élise Gillet:
- L'époux refuse de laver la vaisselle. Il consacre plus de temps à ses amis qu'à son épouse. Il ne participe jamais aux soins du ménage. Il passe tout son temps de loisir vautré dans un fauteuil d'où il suit des matchs de football en buvant de la bière. Si je m'en tiens à ce dossier, tu n'es pas près de changer de voiture ma chère! Dis-moi il avait une maîtresse?
- Plusieurs?
- Combien?
- Vraiment? Par jour! Quelle santé!
- Non ça ne va pas, le tribunal ne voudra pas y croire. Et puis tes moyens de preuve sont tout de même un peu légers.
Malgré tout une disparition ne fait pas très bien dans le tableau. Carole a des frais. Elle doit d'abord traiter le flux des affaires courantes, son temps est envahi par les petits dossiers. Ses clients l'envahissent avec leurs coups de téléphone pour savoir s'il y a du nouveau. Maintenant c'est systématique Carole prévient: tout temps consacré à un dossier est facturé. Cela a eu le don d'en calmer quelques-uns. Et puis de temps à autre il lui arrive de traiter un gros dossier. C'est là qu'elle peut se féliciter de la rigueur de sa gestion. Quand elle retrouve les gens de son monde, il n'est pas inutile de savoir quels sont ceux qui sont à jour de leurs cotisations au Rotary parmi ces notables, ces dirigeants ou ces politiciens et ceux qui sont classés au golf avec un handicap honorable.
- Nous devons mener une attaque déterminante. J'ai commencé à rédiger.
Carole Albert se cale dans son fauteuil pour lire sa prose:
- Lorsqu'il lui arrive de rentrer chez lui, il est toujours accompagné d'une bande d'ivrognes et de filles. Le domicile conjugal devient le théâtre de scènes d'orgie. Les voisins se sont plaints du vacarme car des bruits de coups et des cris proviennent de l'appartement. Des hurlements traversent les cloisons. Des bouteilles sont fracassées contre les murs. On entend les cris des femmes qui sont forcées. Au matin l'immeuble porte les traces de ces scènes d'orgie. Des choses immondes, de l'urine, des excréments et du sang sont répandus dans les couloirs.
La dernière partie du dossier est consacrée aux revenus de Damien Gillet. Il en ressort qu'il est milliardaire. Comme Carole fait l'hypothèse d'une surévaluation Élise Gillet lui répond qu'elle est convaincue qu'il n'y a là qu'une partie de ses revenus et qu'il en dissimule la plus grande partie. C'est énoncé sur le ton plaintif dont elle a une belle maîtrise.
- Il y a aussi cette photo. Carole Albert évite de se montrer enthousiaste:
- C'est une simple photographie de plage.
Mais en elle-même, Carole Albert sait bien que c'est gagné. C'est une mi-nue. Ils vont se régaler. Ce sera moins pénible que de lire toute la liasse qui accompagne cette feuille. Dans l'arrêt on évoquera une demi-nudité propre à nourrir tous les fantasmes, car en ce qui concerne les mi-nues, on ne sait jamais de quel côté elles sont déshabillées. Pour le reste du dossier, l'affaire est entendue. C'est la technique de l'avalanche. L'adversaire va être submergé par un assortiment de factures, de feuilles d'impôts et de lettres. Carole pioche dans cette masse et elle essaye d'en extraire les arguments qui peuvent être utiles à sa cliente, même si elle se demande ce que la plupart des pièces peuvent bien faire dans ce dossier. Il lui semble qu'elles pourraient tout aussi bien venir alimenter le dossier de la partie adverse, mais après tout c'est parfait: ils ne vont rien comprendre tout en prétendant l'affaire entendue. Chaque document est classé numéroté et répertorié avec une rigueur dont Carole Albert a fait l'éloge et qu'elle n'hésiterait pas à qualifier de scientifique, mais selon ses certitudes le dossier doit obligatoirement comporter un certificat médical. Il manque un élément.
- Ne m'as-tu pas dit qu'il te battait?
- Oui oui, il me battait!
- Très bien, mais il me faut un certificat médical. Nous avons la chance de disposer d'un médecin compétent. Vois donc Antoine.
- Il y a également cette autre photo.
Élise Gillet extrait de l'un de ses dossiers une photo qu'elle tend à Carole.
- Nous ne pouvons pas utiliser ce document. La Princesse met en route une procédure de vérification. Elle constate qu'il n'y a aucun bug dans ses programmes et elle lève un sourcil interrogatif.
- Tu as photocopié une photo avec la légende «Damien Gillet entre sa mère et ses petites amies" en laissant entendre que ces deux demoiselles étaient ses maîtresses. C'est bien cela? Carole Albert entretient des rapports cordiaux avec sa cliente. Elle est ravie de l'inventivité dont elle peut faire preuve et de l'abondance des documents produits. En même temps elle s'inquiète un peu de la rigidité dont Josy Photocop fait preuve. Il y a comme un grincement:
- C'est cela oui.
- Il faut absolument le retrouver ce salopard! Tu te rends compte de la gravité de la situation? Tu ne sais vraiment pas où il se trouve? Qu'as-tu prévu pour le retrouver?
Carole Albert se met en devoir d'expliquer:
- Il y a une manière de la répandre. Nous devons l'étaler largement mais sans faire de vagues. Quoiqu'il en soit, nous avons déjà suffisamment de matière.
L'avocate rédige sur le thème du dommage causé à la femme par le mari qui refuse la fécondation in vitro.
- Où a-t-il bien pu passer? Tu ne sais pas et tu veux obtenir une pension alimentaire? Une pension compensatoire? Le pretium doloris? mais ma pauvre fille tu n'y es vraiment pas du tout! Tu veux qu'il te ponde des billets de mille et tu ne sais même pas où il est passé!
Carole suce mon crayon. Elle doit fournir un gros effort de rédaction, même si elle sent bien qu'il est là, qu'il vient, cela va être un très beau Latendu. Il lui faut un Latendu bien aiguisé. Elle garde toujours en réserve un "Latendu qu'il n'en demeure pas moins". C'est toujours du meilleur effet. Elle suçote son crayon. L'abandon du domicile conjugal ne lui parait pas satisfaisant. Trop commun, il faut trouver autre chose. "Abandon du domicile conjugal en se refusant à avoir un enfant", c'est tout de même plus grave. L'absurdité de la formule est d'une telle puissance qu'elle rencontrera certainement une adhésion. S'il parait tout de même difficile de faire un enfant à sa femme en son absence, il semblerait que refuser de faire un enfant avant de s'éclipser soit d'une grande grossièreté. Faire un enfant à sa femme ce n'est tout de même pas bien sorcier. Quel manque de considération pour l'épouse. On se barre soit mais tout de même on dépose sa petite graine avant de partir. Voilà pour la faute. A présent il faut un dommage. L'époux a refusé la fécondation in vitro, donc l'épouse subit un dommage c'est évident. Il faut tout de même qu'elle lui en mette pour quelques milliers d'euros. Là encore c'est d'une telle évidence qu'elle ressent au plus profond le spasme qui vient se loger au creux de ses reins. Bien sûr ce sera un préjudice moral. Elle n'est pas une épicière, ce qu'elle manipule est d'une bien plus haute tenue.
Carole raccompagne Josy Photocop selon sa manière habituelle en lui tapotant l'épaule. Elle ne sait trop pourquoi elle fait ce geste, elle s'attend toujours plus ou moins à lui faire rendre un son métallique. Ensuite elle fait un détour par un dossier très classique. A la façon des grands interprètes elle sait jouer tous les airs de son répertoire. Cela donne un Latendu du plus bel effet: "Latendu que l'époux ne sait pas mettre un frein à ses grossiers appétits, et qu'il est l'auteur d'une abondante progéniture, il est patent qu'en engageant une procédure de divorce, il ne saurait se soustraire à l'obligation de pourvoir aux besoins de sa progéniture." Elle a surligné "patent". Ainsi de temps à autre elle aime se féliciter de ses choix d'un vocabulaire approprié.
Carole ISlave a été recueillie par Chloe. Chloe mise en examen. Dossier Chloe.
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