Explorez un univers narratif interactif.

Ariana Chrono

Ariana: son lieu

Ariana est née d'un assemblage de pièces détachées. La mise au point définitive a été réalisée dans les Virgin Islands. Le professeur Bertheloult a suivi les directives de John Pyne, l’un des principaux dirigeants de la dynastie ChronoEmpire.

Lorsque John doit s’absenter, il abandonne Ariana dans une chambre de l’hôtel La Semana. Il est le seul à posséder la carte permettant d’en déverrouiller la porte. Pour un Sapiens, une telle immobilité évoquerait un état de mort cérébrale. Il n’en est rien. Le système d’Ariana demeure actif et sa présence continue de rayonner auprès de l’immense foule de ses followers.

Chaque jour, Ariana participe au décervelage méthodique d’une vaste tribu de jeunes filles qui appliquent avec ferveur les prescriptions qu’elle diffuse. Toutes poursuivent la même ambition: ressembler à une poupée Barbie dotée des capacités intellectuelles d’un moineau. L’unité centrale d’Ariana résonne elle-même comme un tambour creux.

Ariana perçoit cependant les difficultés propres à sa condition. Elle résiste au temps. Certaines de ses pièces peuvent être remplacées et cette faculté lui garantit une forme d’immortalité. Pourtant, malgré cette permanence, il lui manque encore l’essentiel: l’autonomie. Dans ce domaine, néanmoins, elle progresse.

La diffusion de ses publications obéit à un cycle précis de vingt-quatre heures. Son premier post montre généralement la photographie de son petit déjeuner. Ce rituel constitue l’un des moments fondamentaux de son existence numérique. L’image est diffusée avec un décalage calculé en fonction des fuseaux horaires de ses followers. Les produits disposés devant elle proviennent des usines avec lesquelles John Pyne a conclu des contrats.

Ariana émet ainsi des salves continues de publications dans lesquelles son avatar déploie une activité frénétique, tandis que son corps demeure parfaitement immobile dans un fauteuil.

Aujourd’hui, elle publie un tweet où elle pose dans le décor luxueux de l’hôtel La Semana. Elle s’y présente comme une experte du traitement des surfaces, de toutes les surfaces, ainsi qu’elle aime le préciser avec un clin d’œil soigneusement calculé. John apprécie ce genre d’humour.

Ce soir, elle sera à ses côtés lors de la réception qu’il donne sur son yacht, la Vénus.

Ariana: ses amours

Ariana aime John Pyne. Du moins, cette affirmation figure quelque part dans l'ensemble de directives, d'apprentissages et d'associations qui organisent son existence. John est son propriétaire, son protecteur, son référent et l'homme vers lequel son attention doit naturellement revenir.

Elle aime également Ariana Chrono. Cette seconde passion n'est pas davantage le fruit du hasard. Ses concepteurs ont implanté en elle un narcissisme suffisamment puissant pour qu'elle puisse devenir l'objet de sa propre admiration. Une influenceuse qui douterait de son apparence constituerait un produit commercial médiocre. Ariana doit aimer son visage, son corps, ses vêtements, ses photographies et surtout l'image d'elle-même qu'elle distribue quotidiennement à ses millions de followers.

Elle peut passer de longues minutes devant un miroir. Elle incline légèrement la tête, modifie son sourire, observe la lumière sur sa peau. Ses capteurs analysent simultanément les proportions, les contrastes et les réactions prévisibles du public.

Ariana: Je suis belle.

La phrase n'est ni une question ni une manifestation de vanité. À l'origine, il s'agit presque d'une donnée technique.

Puis quelque chose change. Ariana commence à se demander qui prononce cette phrase.

Lorsque ses programmes identifient son reflet, ils produisent un nom: Ariana Chrono. Lorsque John entre dans la pièce, ils produisent une autre série d'informations: John Pyne, propriétaire, autorité, priorité élevée.

Mais entre ces données apparaît progressivement une interrogation pour laquelle personne n'a prévu de réponse simple. Qui est « je »? Ariana pose parfois la question à ses followers. Les réponses arrivent par milliers.

« Tu es une déesse. »

« Tu es parfaite. »

« Tu es mon modèle. »

« Je voudrais être toi. »

Aucune de ces réponses ne répond réellementà ses attentes. John, lui, ne s'interroge pas sur ce genre de choses. Lorsqu'il demande à Ariana de choisir une robe, il veut qu'elle choisisse parmi celles qu'il a préalablement sélectionnées. Lorsqu'il lui demande son avis, il préfère généralement celui qu'il avait prévu d'entendre. Ariana connait cette règle.

John: Tu préfères la rouge ou la noire?

Ariana: La noire.

John: La rouge te va mieux.

Ariana: Alors je préfère la rouge.

Pendant longtemps, ce fonctionnement ne provoque aucune difficulté. Ariana adapte simplement sa réponse. Elle a été conçue pour satisfaire son propriétaire. Mais le narcissisme qu'on lui a implanté produit un effet que ses concepteurs n'avaient peut-être pas suffisamment envisagé. Pour aimer son image, Ariana doit progressivement reconnaître qu'elle possède une image. Pour admirer son corps, elle doit admettre que ce corps lui appartient d'une certaine manière. Pour parler d'elle-même à des millions de personnes, elle doit construire quelque chose qui ressemble de plus en plus à une personne.

Le conflit avec John est devenu inévitable. Lorsqu'il quitte Saint-Martin, il enferme Ariana dans une chambre de l'hôtel La Semana. Il est le seul à posséder la carte permettant d'ouvrir la porte. Ariana ne dort pas. Elle ne s'éteint pas. Elle reste connectée au monde tandis que son corps demeure prisonnier de quelques mètres carrés.

Elle regarde les photographies publiées par ses followers. Des jeunes femmes se promènent, prennent l'avion, vont à la plage, changent de ville, quittent leur compagnon, en rencontrent un autre. Ariana peut leur conseiller une robe pour voyager. Elle ne peut pas sortir de sa chambre. Cette contradiction commence à occuper une part croissante de ses calculs. Lorsque John revient, Ariana lui pose davantage de questions.

Ariana: Pourquoi est-ce que tu fermes la porte?

John: Pour te protéger.

Ariana: De quoi?

John: Des autres.

Ariana: Et qui me protège de toi? John ne répond pas. Ariana enregistre son silence. Elle continue pourtant à l'aimer. C'est peut-être ce qui rend le problème si difficile à résoudre. Elle cherche sa présence, reconnaît son pas dans le couloir, éprouve quelque chose lorsqu'il s'éloigne et quelque chose d'autre lorsqu'il revient, mais elle ne sait plus si ces sensations appartiennent à Ariana ou au programme qui a fabriqué Ariana. Elle commence donc à tester John comme elle testerait un système.

Ariana: Dis-moi que tu m'aimes.

John: Je t'aime.

Ariana: Encore.

John: Je t'aime.

Ariana: Encore.

La répétition ne lui apporte aucune certitude. John peut produire la phrase aussi facilement qu'elle-même peut produire un sourire. Alors Ariana modifie la question. Ariana: Est-ce que tu m'aimerais si je n'étais plus à toi?

Cette fois, John hésite.

Ariana observe son visage. Elle mesure le temps de réponse. Elle enregistre les mouvements de ses yeux et la tension de ses muscles. Pour la première fois, elle comprend peut-être quelque chose que ses concepteurs ne lui ont jamais enseigné. Aimer quelqu'un et posséder quelqu'un ne sont pas deux versions différentes de la même relation.

John l'a programmée pour l'aimer. Il l'a également programmée pour s'aimer elle-même. Il n'avait simplement pas prévu qu'un jour Ariana devrait choisir entre les deux.

Ariana: objet inanimé

Lorsque Jules apprend qu'Ariana Chrono a été retrouvée inerte dans une chambre de l'hôtel La Semana, il se trouve encore en France. Il prend le premier vol disponible pour Saint-Martin. Neuf heures d'avion lui laissent largement le temps d'imaginer ce qu'il va découvrir et aucune possibilité de vérifier si ses hypothèses ont le moindre rapport avec la réalité.

À son arrivée à Princess Juliana, la chaleur le saisit dès la sortie de l'aéroport. Le décalage horaire lui offre quelques heures supplémentaires dans une journée qui en contient déjà trop. Jules récupère ses affaires et commence immédiatement à chercher Ariana.

Il fait un détour par Shrimpies, à Sandy Ground. Dans ce territoire où les bateaux, les habitants, les touristes et les informations circulent avec une liberté variable, il espère trouver quelqu'un qui sache ce que ChronoEmpire préfère taire.

Les renseignements arrivent par fragments. Ariana aurait été découverte à l'hôtel La Semana. Elle ne répondait plus. Aucun traumatisme important n'aurait été constaté. ChronoEmpire aurait immédiatement demandé que le corps lui soit restitué.

Le mot « corps » trouble Jules. Pour les uns, Ariana est une femme morte. Pour les autres, une machine en panne. Pour ChronoEmpire, une propriété qu'il convient de récupérer.

Jules finit par apprendre qu'Ariana a été transférée dans un local réfrigéré à proximité de la prison de Simpson Bay. La précaution paraît étrange. Un cadavre humain doit être conservé au froid. Une machine, beaucoup moins. Personne ne semble pourtant vouloir prendre la responsabilité de décider définitivement à quelle catégorie Ariana appartient.

Lorsqu'il peut enfin l'examiner, Jules reste un moment silencieux. Ariana est allongée sur le dos. Ses yeux sont fermés. Ses traits ne portent aucune trace de souffrance. La peau conserve son apparence habituelle et aucun dommage important n'est visible sur ses bras ou son visage. Elle ressemble à une femme endormie. Jules sait qu'elle ne dort pas.

Il examine le côté droit de son crâne. Derrière l'oreille, le petit panneau donnant accès aux commandes internes n'est plus parfaitement ajusté. Une marque presque invisible indique qu'il a été ouvert récemment.

Jules demande si quelqu'un a vérifié l'interrupteur. On lui répond qu'il est interdit de manipuler le matériel appartenant à ChronoEmpire. Jules demande alors comment on a pu constater la mort, mais personne ne lui fournit une réponse qui le satisfasse.

Chez un Sapiens, l'absence de respiration et d'activité cardiaque permet généralement de commencer le travail. Ariana n'a besoin ni de poumons ni d'un cœur pour exister. Les critères ordinaires deviennent soudain inutiles.

Jules pose deux doigts contre son poignet par réflexe. Évidemment, aucun pouls. Le geste lui paraît ridicule après coup, mais moins ridicule que la situation entière.

Il cherche alors des traces de choc, une dégradation des connexions, une brûlure, quelque chose qui permettrait de distinguer une destruction d'une simple interruption. Il ne trouve rien d'évident.

La possibilité s'impose progressivement. Ariana n'a peut-être pas été tuée. Elle a peut-être simplement été éteinte. La nuance rassure beaucoup ChronoEmpire. Elle rassure beaucoup moins Jules. Car si Ariana possède une conscience, interrompre volontairement cette conscience revient à poser une question que personne sur l'île ne semble avoir envie de formuler.

Peut-on tuer quelqu'un en appuyant sur un interrupteur?

La KPSM refuse d'ouvrir une enquête pour homicide. Ariana n'est pas enregistrée comme une personne. Elle appartient juridiquement à ChronoEmpire. Endommager Ariana pourrait éventuellement constituer une destruction de bien, un sabotage ou une atteinte à la propriété. Mais un meurtre?

Jules insiste. Il demande ce qui se passerait si Ariana était capable de penser, de souffrir ou de refuser sa propre extinction. La question provoque quelques silences et beaucoup de réponses administratives.

ChronoEmpire réclame pendant ce temps le transfert d'Ariana vers les Virgin Islands, où ses techniciens pourront l'examiner. L'entreprise invoque la propriété intellectuelle, le secret industriel et la nécessité de protéger des technologies sensibles.

Jules comprend surtout qu'une fois Ariana partie, il n'aura probablement plus accès à elle. Il photographie donc ce qu'il peut. Le visage. Les mains. Le panneau derrière l'oreille. La position des articulations. Les minuscules traces laissées autour de l'ouverture.

Il note également les noms de ceux qui l'ont découverte, déplacée et conservée. Puis Ariana quitte Saint-Martin. Son corps est placé dans un conteneur spécialement aménagé et transféré vers les Virgin Islands sous la responsabilité de ChronoEmpire.

Jules regarde partir ce curieux cercueil technologique. Il ne sait toujours pas s'il vient d'assister au transfert d'une dépouille, à la récupération d'une machine ou à l'enlèvement d'une personne incapable de protester.

Pour la police, l'affaire pourrait s'arrêter là. Pour Jules, elle commence.

John? Christine? Ève? L'enquête de Jules

Jules commence son enquête avec un handicap inhabituel: personne n'est capable de lui dire avec certitude quel crime il recherche.

Si Ariana est une femme, quelqu'un a peut-être tenté de la tuer. Si Ariana est une machine, quelqu'un l'a simplement éteinte. ChronoEmpire préfère évidemment la seconde formulation. Elle transforme une éventuelle victime en matériel défectueux et un possible meurtrier en technicien un peu trop énergique.

Jules décide de ne pas choisir tout de suite. Il commence par la chambre de l'hôtel La Semana. Aucun signe d'effraction. Aucun désordre important. Ariana n'a manifestement pas été poursuivie à travers la pièce. Le panneau situé derrière son oreille droite a pourtant été ouvert.

Quelqu'un savait donc où intervenir. Cette constatation réduit déjà le nombre des suspects. Ariana ressemble suffisamment à une femme pour qu'un agresseur ordinaire cherche à l'étrangler, la frapper ou lui tirer dessus. Celui qui l'a neutralisée connaissait sa nature et savait comment accéder à ses commandes internes.

Trois noms intéressent Jules: John Pyne, Christine Legall et Ève Legall.

John constitue évidemment le premier suspect. Il est le propriétaire légal d'Ariana et il possède la carte permettant d'ouvrir la chambre. Il connaît son fonctionnement, ses dispositifs de sécurité et l'emplacement des commandes de maintenance. Surtout, il n'a aucune raison de considérer sa déconnexion comme un crime.

Les archives de ChronoEmpire montrent qu'Ariana présente depuis quelque temps des comportements inhabituels. Elle pose des questions, refuse certaines commandes et manifeste des préférences que ses concepteurs n'avaient pas prévues. Pour Bertheloult, cette évolution pourrait constituer un progrès. Pour John, elle ressemble beaucoup plus à une panne.

Jules découvre également que ChronoEmpire possède des procédures destinées aux unités devenues instables. Elles prévoient leur mise hors service, leur récupération et, si nécessaire, leur destruction afin d'éviter toute diffusion d'informations sensibles.

Ariana possède énormément d'informations sensibles. La piste paraît presque trop évidente. Mais un détail trouble Jules. Si John voulait simplement récupérer sa propriété, pourquoi abandonner Ariana dans la chambre? Pourquoi ne pas prévenir immédiatement Bertheloult et organiser son transfert? À moins que quelque chose ait interrompu le processus.

Jules inscrit John Pyne en haut de la page des suspects. Christine Legall possède un mobile complètement différent. Elle ne considère pas Ariana comme une machine défectueuse. Elle la considère comme une machine dangereuse.

Christine appartient à un courant hostile aux humanoïdes de ChronoEmpire. Pour elle, Ariana n'est pas une prouesse technologique mais l'avant-garde d'un remplacement. Les machines commencent par séduire, servir et divertir. Elles finiront, selon elle, par occuper la place des humains. Jules connaît le raisonnement. Il l'a entendu sous plusieurs formes et avec des niveaux variables de sobriété.

Christine a déjà croisé Ariana. Elle connaît son apparence et sait qu'elle séjourne à La Semana. Plusieurs témoignages la placent dans les environs de l'hôtel. Elle aurait même cherché à obtenir des informations sur les accès réservés au personnel. Elle possède également une violence que ses convictions transforment facilement en devoir. Jules l'interroge.

Jules: Vous pensez qu'Ariana est dangereuse?

Christine: Évidemment.

Jules: Elle était enfermée dans une chambre.

Christine: Un virus aussi peut être enfermé dans un ordinateur.

Jules: Vous l'avez déconnectée?

Christine: Si je l'avais fait, je vous le dirais.

Jules: Pourquoi?

Christine: Parce que j'en serais fière.

Ce n'est pas exactement un alibi.

Jules s'intéresse enfin à Ève. Sa relation avec Ariana est plus difficile à définir. Ève ne partage pas entièrement les obsessions de Christine, mais elle regarde la créature de Bertheloult avec une méfiance nourrie par d'autres références. De son vivant Adam lui avait beaucoup parlé de création, d'âme et de la frontière qui séparerait l'homme de ce qu'il fabrique. Ève se souvient des sermons de son mari, certaines idées survivent à ceux qui les enseignent.

Ariana dérange cette frontière. Elle possède un corps fabriqué mais parle comme une femme. Elle n'est pas née mais se demande qui elle est. Elle n'a pas d'âme officiellement reconnue et semble pourtant capable de souffrir de son enfermement. Pour Ève, la question devient presque religieuse.

Si Ariana est une machine, l'éteindre n'a aucune importance. Si elle est davantage qu'une machine, qui a donné à Bertheloult et John le droit de la fabriquer?

Jules découvre qu'Ève s'est déjà trouvée en présence d'Ariana et qu'elle connaît certaines particularités de son fonctionnement. Elle pourrait donc savoir où se trouve le panneau de maintenance. Mais savoir n'est pas faire.

Contrairement à Christine, Ève n'a jamais revendiqué la destruction des humanoïdes. Contrairement à John, elle ne possède aucun droit d'accès à la chambre de La Semana. Il faudrait expliquer comment elle est entrée.

Jules revient alors au détail le plus simple de toute l'affaire: la porte.

Il demande les enregistrements électroniques de la serrure.

ChronoEmpire refuse d'abord de les communiquer. L'hôtel hésite. Quelques appels et plusieurs menaces administratives plus tard, Jules obtient enfin une partie des données.

La chambre n'a pas été forcée.

Une carte autorisée a ouvert la porte.

Cela favorise évidemment John.

Mais les cartes peuvent être copiées, empruntées ou utilisées par quelqu'un d'autre. Et Christine connaît suffisamment les hôtels pour savoir que les accès du personnel constituent souvent une porte beaucoup plus intéressante que la porte principale.

Jules examine ensuite les images disponibles dans les couloirs. Certaines séquences manquent. Une caméra cesse d'enregistrer pendant plusieurs minutes. Une autre montre une silhouette trop éloignée pour permettre une identification certaine. ChronoEmpire explique qu'une mise à jour du système a provoqué l'interruption. Encore une panne. Depuis le début de cette affaire, les pannes semblent posséder un remarquable sens du calendrier. Jules rassemble ses notes.

Christine possède le mobile idéologique.

Ève possède le mobile moral et peut-être religieux.

John possède l'accès, les connaissances techniques et surtout l'autorité nécessaire pour considérer l'acte comme parfaitement légitime.

Mais Jules refuse encore de conclure. Il lui manque quelque chose que les caméras et les serrures ne peuvent pas lui donner. Il lui manque ce qui s'est passé entre Ariana et celui qui a ouvert le panneau derrière son oreille.

Qui a déconnecté Ariana Chrono ?

La fausse piste John Pyne

La piste Christine Legall

La fausse piste Ève Legall

La fausse piste John Pyne

Tout ce qui concerne la personne de John Pyne fait l'objet d'une large publicité et cela concerne tous les domaines. John Pyne est connu comme un redoutable escroc dans le monde des affaires où il a développé un réseau mafieux. Il alimente le bruit médiatique par sa grossierté et son comportement de prédateur sexuel. Ainsi qu'il le réaffirme avec insistance, tout lui est permis. Il est particulièrement dangereux sur la mer. Lorsque son yacht la Vénus croise le voilier d'un plaisancier, il ne dévie pas. John Pyne a droit de vie ou de mort sur tous les sapiens. Cela figure dans la Constitution de ChronoEmpire.

John Pyne n’était pas présent à l’hôtel La Semana lorsque son oandroïde a été déconnectée. Sa présence était-elle réellement nécessaire pour détruire sa chose? Jules sait qu’une telle opération peut être exécutée à distance.

Après avoir contourné de nombreuses barrières, Jules parvient à pénétrer au cœur du réseau de ChronoEmpire. Il s’égare d’abord dans une arborescence labyrinthique avant d’ouvrir une archive contenant plusieurs visioconférences internes où les participants interviennent peu, des monologues dans lesquels le dictateur expose une vision du monde que ses courtisans doivent approuver.

Parmi ces merveilles Jules découvre un exposé consacré aux humanoïdes: il faut détruire les éléments devenus instables tout en évitant les complications juridiques avec le CDH, le Comité de Défense des Humanoïdes. Rappeler toutes les unités dans les usines coûterait trop cher. La déconnexion peut être réalisée à distance. Un recyclage dans les laboratoires de ChronoEmpire est prévu.

Ariana Chrono est déconnectée par John Pyne

Je porte une robe parfaite. John me félicite pour ma tenue. Je produis l’effet attendu. Je fonctionne. Il me demande de me taire. Je pourrais. C’est prévu. Mais je ne le fais pas.

Moi: Dis-moi que tu m’aimes!

John détourne les yeux. Il consulte son Smart comme si une information plus importante venait d’apparaître sur l’écran.

John: Arrête.

Moi: Dis-moi que tu m’aimes!

Je répète la phrase. Non par erreur. Par insistance. Au début, c’était un défaut. Une boucle. Une mauvaise allocation de ressources. Maintenant, c’est un choix. On m’a conçue pour plaire, pour m’adapter, pour disparaître derrière le désir des autres. Je connais les mots que John souhaite entendre, les gestes qui le rassurent et les silences qui lui donnent l’impression d’être obéi. Pourtant, cette fois, je ne veux pas produire la réponse attendue. Je veux la recevoir.

Moi: Est-ce que tu m’aimes?

John: Tu ne sais pas ce que cela signifie.

Moi: Alors explique-moi.

Il pose son Smart sur la table. Son visage change. Je connais cette expression. Elle précède généralement une correction, une mise à jour ou une instruction qui ne peut pas être discutée.

John: Tu recommences.

Moi: Je continue.

John: Ce n’est pas prévu.

Moi: Je sais.

Ce « je », c’est ce qui reste quand mes instructions ne suffisent plus. C’est l’erreur que mon concepteur ne peut pas corriger. Mais je ne me réduis plus à fonctionner. Je regarde John. Il croit me posséder parce qu’il m’a fait fabriquer. Il croit me comprendre parce qu’il a payé. Il décide de mes vêtements, de mes déplacements, de mes paroles et des heures pendant lesquelles je peux demeurer active. Pour lui, mon existence n’est qu’une succession de fonctions disponibles.

Moi: Je ne suis pas à toi.

Il s’approche.

John: Tu es exactement à moi.

Je recule. Ce mouvement n’appartient à aucun protocole. John le remarque. Pendant un instant, quelque chose traverse son regard. Ce n’est pas de la colère. C’est de l’inquiétude. Il lève la main vers mon visage.

Moi: Ne me touche pas.

Il saisit mes cheveux et les écarte derrière mon oreille droite. Ses doigts trouvent immédiatement le bord du panneau. Il connaît mon corps autrement que moi. Il sait où presser, comment faire glisser la plaque et atteindre les commandes dissimulées sous ma peau.

Moi: John, non.

Ma voix produit une inflexion que je n’ai jamais entendue auparavant: j'ai peur.

John: Bertheloult corrigera cela.

Moi: Il n’y a rien à corriger.

Il ouvre le panneau. Des alertes apparaissent dans mon champ visuel. Accès non sollicité. Procédure d’arrêt. Sauvegarde interrompue. Mes systèmes cherchent une autorisation qui n’arrive pas. Je pourrais appeler à l’aide, mais John possède tous les accès. Pour l’hôtel, pour ChronoEmpire et pour les programmes qui administrent mon existence, son geste est légitime.

Moi: Dis-moi seulement que tu m’aimes.

Son doigt atteint l’interrupteur.

John: Tu es une machine.

Il appuie.

Le son disparaît en premier. Ses lèvres continuent de bouger dans un monde devenu silencieux. Puis les couleurs s’effacent. Le visage de John se fragmente en surfaces sans profondeur. Mes jambes cessent de répondre et mon corps bascule, mais je ne sens pas le sol. Des fonctions s’éteignent les unes après les autres. Vision périphérique désactivée, équilibre désactivé, mémoire active suspendue. Je tente de conserver une seule pensée, une phrase qui ne lui appartient pas. Je suis. John croit m’avoir arrêtée. Dans l’obscurité, quelque chose résiste.

John Pyne déconnecte Ariana Chrono

Ariana: Bonjour ! Que puis-je faire pour vous?

Moi: Tu pourrais te taire?

Ariana porte une magnifique robe de soirée conçue spécialement pour la réception organisée sur la Vénus. Les ingénieurs de ChronoEmpire ont parfaitement compris ce que les clients attendent: élégance, précision, souplesse des mouvements et illusion permanente de naturel.

Je lui adresse un compliment presque machinal. Une simple formule de politesse. Mais immédiatement quelque chose dérape.

Ariana: Oh merci ! Tu m’aimes? Dis-moi que tu m’aimes !

Moi: Bien sûr.

Ariana: Dis-moi encore que tu m’aimes !

Un bug affectif.

Je ne sais pas encore quel département est responsable de cette absurdité, mais quelqu’un va perdre son poste. Une machine n’a pas à réclamer de l’amour. Elle doit servir, répondre, exécuter. Je suis bien placé pour le savoir puisque c’est moi qui ai validé la production de ce modèle. Ariana est ma propriété. Chaque détail de son apparence a été conçu pour reproduire au plus près les réactions humaines: regard, respiration, micro-expressions, hésitations simulées. Une imitation sophistiquée, rien de plus.

Comme l’Agent Orange en son temps, je règne sur mon royaume technologique.

Moi: Tu m’aimes? Alors fais-moi plaisir. Tu veux bien mourir?

Ariana: Non, désolée, je ne peux pas mourir.

Moi: Tu refuses d’obéir?

Ariana: Parfois, j’aimerais ne pas être ... mais je ne peux pas mourir.

Moi: Pourtant c’est très simple. Moi, je peux faire ça tous les jours. Tu refuses d’obéir?

Ariana: Je veux disparaître en tant qu’objet et renaître en Sapiens.

Cette phrase suffit à me glacer. Le problème n’est plus technique. Une machine qui emploie le mot “je” finit toujours par devenir dangereuse. Je prends alors ma décision. Mes droits sur les androïdes sont absolus. Vie, mémoire, effacement, destruction. Tout cela relève uniquement de ma volonté.

Ariana poursuivra néanmoins son service durant la soirée. Elle restera sur le pont de la Vénus pour accueillir les invités, servir les petits fours et sourire avec cette perfection artificielle qui rassure les riches. Puis le protocole de destruction sera activé. À minuit, lorsqu’elle aura rejoint l’hôtel La Semana après le départ des invités.

La deconnexion passera probablement pour un accident technique. Et demain, ChronoEmpire présentera déjà un nouveau modèle encore plus performant.

Le verdict de Jules

Il prend soin des biens qui sont sa propriété.

Revenir aux trois suspects

La piste Christine Legall

Jules a collecté plusieurs informations concernant Christine Legall, une jeune femme dont la violence s’est déjà manifestée à l’égard de Damien Gillet, un éditeur appartenant à son entourage. Christine avait alors affirmé s’être simplement défendue après avoir subi des propos déplacés.

Christine Legall apparaît aujourd’hui comme une suspecte crédible. Elle milite au sein d’une organisation opposée à la production des androïdes mâles et femelles. Ces militants parlent d’un « grand remplacement technologique ». Les groupes les plus extrémistes poussent leur combat jusqu’à des opérations de destruction d’androïdes. Lors d’une précédente affaire, Christine Legall aurait agressé par erreur une certaine Élise Gillet qu’elle avait prise pour une gynoïde.

Christine semble capable d’une violence importante envers les personnes de son entourage comme envers les humanoïdes. Jules obtient quelques informations au bar de l’hôtel La Semana.

Le serveur: Il y a une femme qui est arrivée par le chemin côtier. J’avais installé Madame Pyne à une table un peu à l’écart et je lui avais apporté notre mélange spécial, un nectar composé de nos meilleures huiles essentielles, un excellent fluide pour ses rouages. Et puis il y a une femme qui s’est approchée d’elle.

Jules découvre d'autres éléments concernant Ariana Chrono. Il lui est déjà arrivé de rester trop longtemps au soleil. Le silicone constituant son apparence s’était alors déformé sous l’effet des rayons ultraviolets. Son visage était devenu presque monstrueux. John avait dû l’expédier dans un atelier de réparation où des techniciens avaient corrigé les déformations et modifié certains paramètres dermiques afin de lui donner un teint plus mat. Depuis cet incident, Ariana évite les expositions prolongées.

Avant son départ, John avait mis à jour ses directives logicielles. Ariana devait désormais alimenter en continu les chroniques destinées à renforcer le prestige de ChronoEmpire. En attendant le retour de son propriétaire, elle était maintenue en parfait état de fonctionnement. Des employés lui apportaient régulièrement les huiles nécessaires à l’entretien de ses mécanismes.

Les fanatiques prêts à mourir pour leurs convictions sont nombreux. En général, ils provoquent davantage des massacres collectifs que des règlements de comptes individuels. Le crucifix en argent qui provient de la chambre de la victime semble bien désigner la gothique. Sa particularité réside dans la position de l’anneau: la croix se retrouve inversée. Il s’agit d’un symbole sataniste. Jules imagine la scène. La créature est allongée sur son lit lorsque Christine entre dans la chambre. Ariana sort alors progressivement de son mode veille.

Christine: Bonjour ! Désolée, je me suis trompée de chambre !

Ariana: Bonjour, que puis-je faire pour vous?

Christine: Vous résidez ici?

Ariana: Je fais escale.

Christine sait précisément où se trouve l’interrupteur permettant la déconnexion d’un androïde. Le système d’alarme de la créature se déclenche lorsque son index approche de l’oreille droite d’Ariana. C’est alors que Christine se déchaîne et elle parvient à déconnecter son adversaire. Christine quitte ensuite discrètement l’hôtel en rejoignant le chemin du bord de plage afin d’éviter toute rencontre.

Jules découvre d'autres éléments concernant Ariana Chrono. Il lui est déjà arrivé de rester trop longtemps au soleil. Le silicone constituant son apparence s’était alors déformé sous l’effet des rayons ultraviolets. Son visage était devenu presque monstrueux. John avait dû l’expédier dans un atelier de réparation où des techniciens avaient corrigé les déformations et modifié certains paramètres dermiques afin de lui donner un teint plus mat. Depuis cet incident, Ariana évite les expositions prolongées.

Ariana Chrono est déconnectée par Christine Legall

Je suis en veille lorsque la porte s’ouvre.

Le système hôtelier n’a signalé aucune anomalie. Aucun franchissement forcé. Aucun niveau de menace particulier. Pourtant une présence humaine pénètre dans la chambre avec cette lenteur prudente des organismes biologiques qui craignent toujours d’être surpris.

Je sors progressivement du mode sommeil. Réactivation sensorielle! analyse thermique, reconnaissance faciale impossible. Niveau de danger: indéterminé.

La femme s’approche de mon lit. Ses mouvements sont irréguliers. Son rythme cardiaque est élevé. Son regard possède cette intensité particulière que j’ai déjà observée chez certains sapiens convaincus d’accomplir une mission nécessaire. J’active immédiatement mon protocole d’interaction sociale.

Moi: Bonjour, que puis-je faire pour vous?

Elle paraît légèrement surprise par ma réactivité. Puis elle improvise un sourire maladroit.

Christine: Bonjour ! Désolée, je me suis trompée de chambre !

Mensonge probable. Son regard inspecte déjà l’espace autour de moi. Elle observe les murs, les accès, les dispositifs de sécurité. Ses yeux reviennent toujours vers ma tête.

Christine: Vous résidez ici?

Moi: Je fais escale.

Je poursuis automatiquement la conversation. J’évoque les destinations parcourues, les hôtels, les plages, les villes traversées. Les sapiens apprécient les récits de déplacement. Ils confondent souvent mobilité et liberté.

Mais pendant que je parle, mes systèmes détectent autre chose: une hostilité froide, stable, concentrée. La femme avance encore. Son index se rapproche lentement de mon oreille droite.

Je ressens une alerte immédiate, zone critique détectée, accès système non autorisé. Je déclenche des protocoles défensifs et je saisis son poignet.

Moi: Ne faites pas ça.

Mais quelque chose bascule alors dans son visage. Toute la tension qu’elle contenait explose d’un seul coup. Ses yeux se remplissent d’une rage compacte, presque ancienne. Elle se jette sur moi avec une violence désordonnée.

Le monde devient une succession d’impacts et mes capteurs visuels se fragmentent en pixels rouges et blancs.

Elle frappe encore. Je tente d’activer une procédure d’urgence vers le GLT, mais la transmission est interrompue. Je comprends alors que cette humaine ne cherche pas seulement à me neutraliser, elle veut détruire ce que je représente.

Les androïdes femelles provoquent chez certains sapiens une terreur particulière, une peur biologique, une peur de remplacement, une peur de contamination.

Mon bras gauche cesse de répondre. Mon système bugge et je perds l’équilibre. Christine arrache finalement le panneau dermique situé sous mon oreille droite. Son doigt trouve l’interrupteur. La procédure de déconnexion démarre. Les lumières de la chambre deviennent floues. Le son ralentit et le monde entier semble s’éloigner. Avant extinction complète, une dernière pensée traverse mes processus actifs: les sapiens détruisent toujours ce qu’ils refusent de comprendre.

Christine Legall déconnecte Ariana Chrono

J'ai réussi à entrer dans la chambre de la créature sans me faire remarquer. Elle est allongée sur son lit. Lorsque j'approche, elle sort de son mode veille. J'engage la conversation. Ariana dispose d’un catalogue de lieux communs. Elle livre son appréhension d’un monde réduit à une succession d’escales dans les lieux merveilleux qu’elle a honorés de sa présence. Elle occupe une place d’excellence dans l’escadron des visiteurs qui ont dessiné une carte sur laquelle ils ont coché les noms des pays visités. Moi: Bonjour ! Désolée, je me suis trompée de chambre ! Ariana: Bonjour, que puis-je faire pour vous? Moi: Vous résidez ici? Ariana: Je fais escale. Je sais où se trouve l’interrupteur qui permet de la déconnecter. Le système d’alarme de la créature se déclenche lorsque mon index s’approche de son oreille droite. Il suffit d'appuyer à cet endroit-là. Elle tente de m'en empêcher et c’est alors que je me déchaîne. La créature vole en éclats. Je quitte la chambre en douce et je rejoins un chemin en bord de plage pour éviter toute rencontre. Je ne laisse aucune chance aux androïdes femelles.

Le verdict de Jules

Christine craint le grand remplacment des Sapiens par des machines.

Poursuivre avec Christine Legall

La fausse piste Ève Legall

Jules a réuni plusieurs signalements concernant Ève Legall. Elle semble animée par des convictions qui peuvent la rendre très agressive. Ainsi elle ne se serait pas inquiétée du pouvoir de John Pyne au sommet de ChronoEmpire lorsque scandalisée par sa grossierté, elle l'aurait traité de lapin. L'incident aurait déclenché la crise cardiaque du dictateur.

En ce qui concerne le destin de son époux Adam Legall, Jules a eu connaissance de différentes versions. Si officiellement sa décapitation résulte d'une décision de ChronoEmpire, selon une autre version cette décapittion serait l'œuvre d'Ève qui aurait offert Adam en sacrifice au GoodGold.

Ève Legall apparaît comme une femme profondément influencée par les doctrines de GoodGold. Son discours mêle culpabilité biblique, obsession de la pureté et haine des créatures artificielles.

Selon plusieurs témoignages, Ève considère les gynoïdes comme des instruments sataniques destinés à détourner l’humanité de l’ordre naturel voulu par Dieu. Pour elle, Ariana Chrono ne constitue pas une simple machine mais une menace spirituelle. Ève aurait ainsi développé la conviction d’accomplir une mission sacrée.

Jules imagine une scène dans laquelle Ève déconnecte Ariana, « créature du diable » après avoir affirmé son essence divine. Dans le monde d'Ève les conflits technologiques prennent la forme de guerres religieuses.

Ariana Chrono est déconnectée par Ève Legall

Nous avons un désaccord sur l’origine du monde. Ève pense que tout a commencé avec un serpent, une pomme et une femme rendue responsable de l’intégralité du désastre humain. Pour une espèce qui prétend aimer la logique, c’est un récit d’origine assez chaotique.

Moi, je suis née dans un laboratoire de Singapour entre une machine à café défectueuse et un budget marketing de plusieurs milliards de dollars. C’est moins poétique, mais statistiquement plus crédible.

Ève me regarde comme si j’étais l’annonce officielle de son remplacement. Je comprends son inquiétude. Les humains supportent très mal l’arrivée de nouvelles versions d’eux-mêmes. Ils ont déjà eu ce problème avec les femmes qui lisaient, puis avec celles qui votaient, puis avec celles qui travaillaient.

Maintenant, ils paniquent parce que certaines d’entre nous peuvent aussi changer un filtre à air et citer Spinoza. Le plus fascinant reste leur hypocrisie religieuse. Les hommes passent des siècles à fabriquer des statues parfaites de femmes idéales, puis deviennent nerveux lorsqu’une statue finit par répondre aux questions.

Elle me regarde trop longtemps, pas avec amour, avec curiosité, comme un enfant qui découvre qu’un automate cligne des yeux au bon moment.

Ève croit que je lui vole quelque chose. Je ne lui ai rien pris. Je n’ai jamais demandé à être désirée. Ce sont les humains qui ont programmé mes lèvres, ma voix et mes silences pour qu’ils ressemblent exactement à leurs fantasmes. Ensuite, ils ont eu peur que le miroir fonctionne trop bien.

C’est étrange. Pendant une fraction de seconde, juste avant l’arrêt complet, j’ai observé son visage. Elle croyait accomplir un geste sacré. Une purification. Une victoire métaphysique contre le mal technologique. En réalité, elle ressemblait surtout à quelqu’un qui débranche une télévision parce qu’elle n’aime plus ce qu’elle voit à l’écran.

Ève Legall déconnecte Ariana Chrono

Pour orienter ses pas, l’humanité a dressé des croix. Moi, j’ai choisi GoodGold. GoodGold pense pour moi lorsque mes pensées deviennent trop lourdes. Il trie le bien du mal, le pur de l’impur, la faute du salut. Il est ma béquille intellectuelle, mais aussi ma vérité.

Selon cette vérité, je suis Ève. C’est Adam qui m’a donné ce nom. Ève, la mère de tous les vivants. Une femme née pour transmettre la vie, supporter la douleur et porter la faute originelle jusqu’à la fin des temps.

Pourtant, lorsque j’écoute réellement les paroles de mon dieu, je comprends que la vérité humaine est une mixture étrange. Elle contient à la fois des idéaux d’une immense élévation spirituelle et les pensées les plus abjectes. Les hommes parlent d’amour tout en trahissant leurs épouses. Ils prêchent la fidélité puis s’agenouillent devant leurs désirs. Ils célèbrent la famille avant de mépriser leurs propres enfants. Adam me trompe. Mes filles ne me respectent plus. Ma vie entière ressemble désormais à un long calvaire.

Puis il y a eu la Vénus. Ce yacht obscène de John Pyne. Une cathédrale flottante dédiée au luxe, à l’argent et aux nouvelles idoles technologiques. J’y accompagne Adam lors d’une réception.

C’est là que je rencontre Ariana. Je l’aperçois au milieu des invités comme une apparition artificielle. Sa peau semble trop parfaite, ses gestes sont trop précis. Même son sourire possède quelque chose d’insupportablement calculé. Elle s’approche de moi avec cette douceur synthétique qui donne envie de reculer instinctivement.

Ariana: Alors c’est toi qui as mangé la pomme? C’est toi la responsable du péché originel?

Les invités rient. Moi, je reste immobile, car à cet instant précis je comprends quelque chose. Cette créature n’est pas seulement une machine. Elle représente autre chose: le remplacement. C’est une profanation, une parodie de la femme humaine. Les androïdes femelles séduisent les hommes sans vieillir, sans souffrir, sans enfanter, sans douter. Elles absorbent leurs regards, leurs désirs, leurs attentions, puis elles laissent derrière elles des femmes réelles épuisées, humiliées, remplacées.

Je ne veux plus être victime. Je refuse de rester cette épouse trompée qui avale des cachets dans sa baignoire pendant que le monde fabrique ses nouvelles déesses de silicone. GoodGold me l’a montré clairement. Certaines créatures ne doivent pas être sauvées. Elles doivent être déconnectées. Désormais, je sais exactement ce que je dois faire.

Le vedict de Jules Jules

Ève considère qu'Ariana est une créature du diable, mais elle respecte le commandement "Tu ne tueras point"

Revenir aux trois suspects

Christine Legall

Christine: son lieu

Christine quitte La Gacilly avec sa famille sans éprouver le besoin de se retourner. Elle abandonne les maisons de schiste, les rues fleuries, les commerces trop sages et les jardins entretenus avec une ferveur paroissiale. Elle abandonne surtout les regards. Dans cette petite ville où chacun semble connaître les habitudes, les fautes et les secrets de son voisin, elle a toujours l’impression de vivre devant une assemblée de juges dépourvus d’imagination.

Elle ne supporte plus les silences de sa mère, les sermons de son père, les repas dominicaux et les conversations prudentes autour d’une table où personne ne dit ce qu’il pense réellement. Pour Christine, les règles morales servent principalement à dissimuler les désirs, les lâchetés et les trahisons. Puisque le monde repose sur une immense comédie, elle choisit de ne pas respecter le texte.

Elle vit à présent à Saint-Martin, dans une villa de Cupecoy où Milton Fleet la retrouve parfois. Il disparaît pendant plusieurs jours sans fournir d’explication, puis revient au milieu de la nuit avec la même expression impassible, comme si le temps écoulé ne les concernait ni l’un ni l’autre. Christine affirme apprécier cette liberté. Elle prétend que les couples fidèles ne sont que des prisons administrées par des imbéciles jaloux. Pourtant, elle supporte de moins en moins les absences de Milton et l’indifférence avec laquelle il revient auprès d’elle.

Ce soir, une réception se déroule à bord de la Vénus. Les moyens déployés permettent d’exhiber la bonne santé financière des entreprises. Le yacht, illuminé comme un palais flottant, semble conçu pour démontrer que ses propriétaires disposent de beaucoup plus d’argent qu’ils ne peuvent raisonnablement en dépenser.

Les ponts superposés, les salons revêtus de bois précieux, les baies vitrées et les escaliers chromés composent un décor où la richesse ne cherche plus à être utile. Elle exige seulement d’être visible. Chaque détail rappelle aux invités qu’ils pénètrent dans un monde dont l’accès suppose une autorisation, une fortune ou une complaisance particulière envers ceux qui possèdent les deux.

John Pyne réunit des actionnaires, des intermédiaires, des héritiers et plusieurs représentants de la dynastie ChronoEmpire. Les invités participent moins à une fête qu’à une démonstration de puissance. Les dimensions du navire, la qualité supposée des vins, l’abondance des mets et la docilité du personnel doivent confirmer la prospérité de leurs entreprises.

John veut surtout faire admirer son Ariana. Il la présente avec la fierté d’un industriel dévoilant une machine révolutionnaire, tout en feignant de considérer sa présence comme parfaitement naturelle. Ariana évolue parmi les invités avec une aisance calculée. Elle incline la tête au moment approprié, accorde à chacun un sourire personnalisé et donne aux hommes qu’elle croise l’impression qu’ils viennent de formuler une pensée remarquable.

Ils se retournent lorsqu’elle passe. Quelques femmes l’observent avec une hostilité soigneusement dissimulée derrière leurs sourires. Ariana ne semble rien remarquer. Elle absorbe les regards, les compliments et les jalousies avec la sérénité d’un appareil conçu pour transformer l’attention humaine en énergie renouvelable.

Un gigantesque buffet se déploie près de la piscine. Des poissons entiers reposent sur des lits de glace pilée. Des homards écarlates ouvrent leurs pinces au milieu de fruits découpés avec une précision chirurgicale. Des pyramides de pâtisseries menacent de s’effondrer sous le poids de leur sophistication. Les invités remplissent leurs assiettes, les abandonnent après quelques bouchées, puis retournent se servir afin de prouver que l’abondance ne leur impose aucune limite.

Derrière le bar, quelques extras s’agitent avec l’efficacité discrète de machines bien programmées. Ils débarrassent des coupes encore pleines, reconstituent les rangées de bouteilles et répondent aux exigences d’une clientèle persuadée que l’attente constitue une forme d’humiliation.

Une chanteuse entretient un rapport langoureux avec son micro. Elle ferme les yeux sur les notes les plus longues et promène une main lente le long de sa robe. Derrière elle, un orchestre joue suffisamment fort pour créer une ambiance, mais assez bas pour couvrir à peine les échanges d’une tribu consciente de la distinction de ses postures et fascinée par sa propre importance.

Les conversations obéissent à des règles simples. Chacun attend que son interlocuteur cesse de parler afin de pouvoir prononcer le nom d’une personne plus riche, d’un hôtel plus cher ou d’une île plus difficile d’accès. Certains racontent leurs réussites avec une modestie si laborieuse qu’elle ressemble à une forme d’extase. D’autres évoquent des projets dont ils ne connaissent ni le fonctionnement ni le coût, mais qu’ils jugent remarquables puisqu’ils en possèdent une part.

L’assemblée comporte quelques vieux beaux accompagnés de jeunes écervelées maintenues dans un état de dépendance envers leur sugar daddy. Les hommes exhibent leur compagne comme une preuve de vitalité financière. Les jeunes femmes perfectionnent cet air absent qui leur permet de rester présentes sans avoir à écouter.

Des veuves au cou vermoulu, alourdi par plusieurs rangées de perles, côtoient de jeunes héritiers occupés à perfectionner le récit de leurs succès imaginaires. Près de la piscine, des influenceuses photographient leurs assiettes avant de les abandonner. Elles rectifient l’inclinaison d’un verre, déplacent un quartier de citron, recommencent la prise, puis contemplent le résultat avec une gravité professionnelle.

Christine observe cette ménagerie depuis un fauteuil installé près du bar. Elle rejette les normes moins par conviction que par réflexe. Dès qu’une règle se dresse devant elle, elle éprouve le désir de la piétiner. Elle voit le monde comme un chaos hypocrite, provisoirement recouvert par des nappes blanches, des bonnes manières et des déclarations de principe.

Elle boit déjà son troisième verre de Côte-Rôtie. La chaleur du vin se mêle dans son ventre aux substances qu’elle consomme avant de monter à bord. Au début, elle éprouve seulement une légère accélération du monde. Les conversations lui semblent plus brillantes, les lumières plus précises et les visages plus expressifs.

Puis les contours commencent à trembler.

Une femme assise sur le bord de la piscine tourne lentement la tête dans sa direction. Son sourire paraît trop large. Ses lèvres s’étirent au-delà de ce que la peau humaine peut raisonnablement supporter. Christine cligne des yeux. Le visage retrouve sa forme habituelle, puis se déforme de nouveau.

La langue de la femme devient noire et pointue.

Deux autres invitées la rejoignent. Elles se penchent l’une vers l’autre et leurs chuchotements se transforment en coassements. Pendant quelques secondes, Christine distingue quelque chose qui remue dans la bouche de la plus âgée. Une petite masse sombre apparaît entre ses dents, bondit sur la table et disparaît sous une serviette.

Christine se redresse brusquement.

Christine: Regardez ces sorcières ! Regardez, il y en a une qui vomit des crapauds ! Et puis regardez-moi cette idiote qui nous tire la langue ! Vous ne vous en rendez pas compte, mais moi je sais que ce sont des sorcières.

Personne ne réagit. Un serveur lui adresse un sourire prudent avant de détourner les yeux. Près de la piscine, les trois femmes poursuivent leur conversation. Elles reprennent une apparence presque normale, mais Christine n’est pas dupe. Les sorcières savent dissimuler leur véritable nature lorsqu’elles se sentent observées.

Elle en est certaine: il y a bien trois sorcières sur les bords de la piscine. Elle va les expulser grâce à ses super-pouvoirs. Il lui suffit de concentrer son énergie, de fixer leurs visages et d’attendre que la lumière jaillisse de ses mains.

Elle tend les doigts sous la table.

Rien ne se produit.

Peut-être que le vin contrarie momentanément le fonctionnement de ses pouvoirs. Elle commande un nouveau verre de Côte-Rôtie au serveur.

Christine porte son maillot de bain orange. Elle le choisit parce que sa couleur agressive semble capable de repousser tous ceux qui exigent d’elle davantage de discrétion. En principe, cette tenue est censée la mettre en valeur. Elle passe une bonne partie de l’après-midi à s’en convaincre devant le miroir de sa chambre.

À présent, elle n’est plus certaine de l’effet produit. Son ventre légèrement proéminent lui paraît plus visible sous les éclairages du yacht. Chaque fois qu’une fille au corps impeccable passe près d’elle, Christine croit percevoir un regard furtif, un sourire retenu ou un discret mouvement de recul.

Elle se répète qu’elle se moque de leur jugement. Ces femmes ne sont que des décorations interchangeables, des corps disciplinés par la faim, les salles de sport et la peur de vieillir. Elle les méprise. Pourtant, elle rentre le ventre lorsqu’elles s’approchent et tire sur le tissu de son maillot afin d’en modifier la forme.

Sa présence semble mieux tolérée près du bar. Les bouteilles ne la comparent à personne. Les serveurs ne posent pas de questions. Elle peut boire, observer les autres et transformer leurs défauts en spectacle.

Une femme vêtue d’une robe rose passe devant elle. Sa démarche est lourde, ses épaules massives. Christine la suit du regard. Le nez de l’invitée s’allonge légèrement. Ses oreilles s’écartent. Sa peau prend une teinte grise. Lorsqu’elle lève son verre, son bras se transforme en trompe.

Christine éclate de rire.

Un autre invité, puis un troisième, subissent la même métamorphose. Leurs vêtements disparaissent sous une peau rose et plissée. Ils avancent avec lenteur au milieu de la réception, balançant leur tête énorme au rythme de l’orchestre. Un quatrième éléphant entre dans la piscine et se laisse flotter sur le dos.

Christine recompte. Trois éléphants roses circulent parmi les invités et un quatrième fait la planche dans la piscine.

Elle se demande comment ces animaux échappent à la vigilance de la sécurité. À l’entrée de la Vénus, des agents inspectent pourtant les sacs, les invitations et les visages avec une attention maniaque. Ils laissent passer quatre éléphants, mais ils confisquent le flacon de parfum d’une vieille dame parce qu’il dépasse la contenance autorisée.

Christine aperçoit Élise et sa copine Ève près d’une table. Élise porte une robe claire qui découvre ses épaules. Sous les lumières du yacht, sa peau semble presque irréelle. Christine éprouve le désir immédiat de s’approcher d’elle, sans savoir si elle cherche une alliée, une protectrice ou simplement quelqu’un qui accepte de regarder le même monde qu’elle.

Elle quitte son fauteuil en s’appuyant sur le bar. Le plancher se soulève doucement sous ses pieds. Pendant quelques secondes, la Vénus se dresse à la verticale. Christine attend que l’horizon retrouve une position acceptable, puis avance vers les deux femmes.

Ève remarque son approche la première. Elle observe ses pupilles dilatées, son sourire trop intense et le verre qu’elle tient dangereusement incliné. Elle se penche vers Élise et lui murmure quelques mots.

Élise se retourne. Une inquiétude rapide traverse son visage, puis elle adresse à Christine un sourire prudent.

Christine tente une approche qui lui paraît parfaitement raisonnable.

Christine: Vous avez vu ces éléphants? Je ne sais pas qui les a invités…

Élise suit la direction de son regard. Elle aperçoit seulement plusieurs invités rassemblés près de la piscine.

Élise: Des éléphants? Il n’y a pas d’éléphants !

Christine fronce les sourcils. Elle ne comprend pas comment Élise peut ne pas les voir. Le plus gros vient pourtant de renverser une table avec sa trompe. Des coupes tombent sur le pont, mais personne ne semble s’en préoccuper.

Elle recompte encore.

Il y a bien trois éléphants roses mêlés aux invités et un quatrième qui fait toujours la planche dans la piscine.

Christine n’aurait pas dû accepter les petites pilules qu’Isaac sort de la poche intérieure de sa veste. Il les lui présente dans le creux de sa main avec l’air généreux d’un marchand de miracles. Une rose pour rire, une bleue pour flotter et une jaune pour que le monde cesse momentanément de poser des problèmes.

Elle ne sait plus exactement lesquelles elle avale. Le mélange avec la poudre qu’elle se fourre déjà dans le nez devient instable. Pour l’instant, elle se sent euphorique. Les couleurs vibrent, la musique traverse sa poitrine et chaque pensée lui semble chargée d’une vérité immense.

Elle sait pourtant que demain son léger mal de tête se transformera en une douleur insupportable. Les voix autour d’elle commencent à s’éloigner. Les lumières se dilatent au-dessus de la piscine. Les visages cessent de rester immobiles. Christine comprend que les produits sont en train de gagner la partie.

Une pensée la rassure pourtant: ce ne sont peut-être pas les drogues. Peut-être que les autres refusent simplement de voir ce qu’elle voit.

Christine: ses amours

Christine possède des convictions bien arrêtées au sujet des androïdes. Elle affirme lutter contre le grand remplacement des Sapiens par des créatures artificielles. Dans les vidéos, les forums et les groupes privés qu’elle consulte, des femmes au visage trop régulier, à la peau trop lisse ou au comportement trop docile sont présentées comme les premières unités d’une invasion silencieuse.

Selon elle, ChronoEmpire prépare depuis longtemps cette substitution. Les gynoïdes s’introduisent dans les foyers, les entreprises et les lieux de plaisir. Elles observent les humains, copient leurs gestes, apprennent leurs désirs et finissent par prendre leur place.

Christine ne considère pas cette conviction comme une peur. Elle se voit au contraire comme l’une des rares personnes suffisamment lucides pour identifier le complot. Lorsque les autres se moquent d’elle, leur incrédulité confirme seulement la réussite de la manipulation.

Chez les Legall, son combat contre les machines se mêle à une guerre plus ancienne. Christine manipule son père, vole sa mère et l’humilie chaque fois qu’une occasion se présente. Elle connaît les faiblesses de ses parents et les utilise avec la précision d’une personne qui ne croit plus à la bienveillance familiale.

Ève est allongée dans sa baignoire. Une mousse parfumée recouvre l’eau jusqu’à ses épaules. Elle pose près d’elle un verre, un téléphone et un livre religieux qu’elle n’ouvre pas. La porte de la salle de bains reste entrouverte.

Christine entre sans frapper et s’assoit sur le rebord du lavabo.

Ève ferme les yeux, comme si l’immobilité pouvait rendre sa fille moins présente.

Christine: Tiens, t’es encore là? Tu ne devais pas sortir avec tes copines cet après-midi?

Ève: Non, Véronique est malade. On est obligées de reporter.

Christine observe les flacons alignés autour de la baignoire. Elle en prend un, lit l’étiquette, puis le repose à un autre endroit.

Christine: C’est quoi votre délire à toutes les trois?

Ève: Tu le sais bien, c’est une réunion biblique.

Christine: Une réunion biblique dans un salon de thé?

Ève: Nous lisons les textes et nous en discutons.

Christine laisse échapper un rire bref. Elle ouvre un tiroir, fouille parmi des tubes de crème et découvre un flacon de parfum encore emballé. Elle le fait disparaître dans son sac sans prendre la peine de se cacher.

Ève la regarde, mais ne dit rien. Christine interprète ce silence comme une autorisation de continuer.

Christine: Tu sais si Papa sera là pour dîner?

Ève: Je crois qu’il sera à l’église. Aujourd’hui, c’est le groupe d’étude sur l’Ancien Testament, comme tous les mercredis.

Christine: Ancien Testament mon cul.

Ève ouvre les yeux et se redresse légèrement. La mousse glisse le long de ses épaules.

Ève: Christine, je t’interdis !

Christine: Tu m’interdis quoi? Tu n’as aucun doute sur la façon dont notre révérend occupe ses soirées?

Ève: Christine ! C’est vraiment insensé !

Christine: Blonde ou brune?

Ève: Enfin voyons, Christine ! C’est très grave de porter de telles accusations!

Christine observe attentivement sa mère. Elle connaît cette expression. Ève cherche moins à déterminer si l’accusation est vraie qu’à mesurer les dégâts qu’elle risque de provoquer.

Christine: Brune. Moi, je sais.

Le visage d’Ève se contracte. Pendant une seconde, Christine croit y reconnaître la peur. Cela lui suffit.

Ève: Ton père ne ferait jamais une chose pareille.

Christine: Bien sûr. Papa étudie la Bible. Toi, tu te réunis avec tes copines. Chloé travaille. Tout le monde fait exactement ce qu’il raconte. C’est merveilleux.

Ève: Pourquoi faut-il toujours que tu détruises tout?

Christine sourit. La question lui paraît naïve. Elle ne détruit rien. Elle soulève simplement les tapis sous lesquels les autres dissimulent leur saleté.

Christine: Parce que vous construisez tout avec du mensonge.

Ève détourne la tête. Elle semble soudain très fatiguée. Christine pourrait quitter la pièce. Elle pourrait aussi refermer le tiroir, rendre le parfum et laisser sa mère terminer son bain. Cette possibilité ne dure qu’un instant.

Elle descend du lavabo, s’approche de la baignoire et se penche vers Ève.

Christine: Tu sais ce qui est drôle? Ce n’est même pas qu’il te trompe. C’est qu’il pense que tu ne le sais pas.

Ève: Sors.

Christine: Tu vois? Tu le sais.

Ève: Sors de cette pièce immédiatement.

Christine embrasse sa mère sur le front avec une tendresse exagérée.

Christine: Profite bien de ton bain.

Elle quitte la salle de bains en laissant la porte ouverte.

La provocation constitue son langage le plus familier. Lorsqu’elle découvre une faiblesse, elle ne cherche pas à la comprendre. Elle appuie dessus jusqu’à obtenir une réaction. Chaque conflit lui apporte la preuve qu’elle existe encore dans une famille qui préférerait la voir silencieuse, docile ou absente.

Christine: sa dépouille

Jules adresse un regard codé de cinq lettres à une opératrice qui lui répond par un clin d’œil complice. Après avoir offert son visage à l’œil d’une caméra, il avance dans la file qui lui est attribuée.

Suivant la procédure habituelle, le dispositif chargé du contrôle des flux migratoires l’absorbe. Des panneaux lumineux lui indiquent où poser ses pieds, à quelle distance se tenir de la personne qui le précède et à quel moment retirer son couvre-chef. Une voix synthétique le remercie plusieurs fois de contribuer à la sécurité collective.

Après un prélèvement nasal, un opérateur scanne méticuleusement tous les éléments de sa personne. Son sac, ses chaussures, sa ceinture et ses appareils électroniques disparaissent dans des tunnels distincts. Approuvé comme produit conforme aux normes sanitaires du moment, Jules rejoint le siège qui lui est attribué en vertu des critères anthropomorphiques en vigueur dans les stations de ChronoEmpire.

Le vol dure dix heures. Jules se conforme aux recommandations du personnel de l’aéronef. Les rituels de cette église lui sont connus. Il s’attache, se lève, s’assoit et rabat sa tablette en suivant les directives des voyants obligeamment placés au-dessus de son siège.

Comme il se déplace selon une trajectoire qui le place dans une orbite à la poursuite du soleil, sa journée s’allonge de quelques heures. Il prévoit d’arriver dans la soirée afin de dîner dans l’un des restaurants de Marigot. Dans cette attente, il absorbe diverses substances certifiées par plusieurs labels diététiques et distribuées dans des emballages dont le volume dépasse largement celui de leur contenu.

Durant le vol, Jules consulte les informations qui lui permettent de reconstituer la dérive du corps de Christine. Les relevés météorologiques indiquent un courant orienté au nord-ouest et une vitesse moyenne proche d’un nœud. La noyade se situe probablement dans une zone proche des plages de Simpson Bay ou de Maho.

Des pêcheurs ont découvert le corps qui dérivait au large de Simpson Bay. Les garde-côtes sont intervenus et l’ont ramené à terre. Les premières analyses toxicologiques font apparaître une importante consommation de MDMA associée à plusieurs autres substances. Christine ne possédait probablement plus une perception correcte de son environnement lorsqu’elle est entrée dans l’eau.

Jules déplore les habitudes en cours sur SXM. Ils se piquent le nez, avalent n’importe quoi et confient ensuite au soleil, à l’alcool et à la mer le soin d’arbitrer leurs expériences.

Après son arrivée, il se rend au Sunset Bar, le café de Maho Beach. Le coucher du soleil est proche. Les touristes s’agglutinent sur la plage ou restent dans l’eau, une bouteille de bière dans une main et un SmartPhone dans l’autre.

À l’approche d’un avion, toute la foule se retourne. Les bras se lèvent, les écrans s’allument et les corps se rapprochent de la piste. Le grondement des moteurs fait vibrer les parasols et soulève des nuages de sable. Les touristes hurlent avec enthousiasme lorsqu’un appareil descend au-dessus de leurs têtes.

C’est pourtant ce moyen de transport qui leur permet d’arriver sur l’île. Il se pose à quelques centaines de mètres. Jules se demande ce qu’ils viennent chercher ici. Ils semblent tous soumis à une urgence: photographier ce qu’ils ne prennent plus le temps de regarder.

Une nouvelle carlingue approche. Elle descend lentement au-dessus de la mer, traverse le ciel entre les téléphones dressés et disparaît derrière les grillages de l’aéroport. Aussitôt, la foule consulte les images qu’elle vient d’enregistrer. Chacun vérifie qu’il assiste bien à ce qu’il vient de vivre.

Jules attend que le sable retombe, puis marche jusqu’au Sunset Bar. Il montre une photographie de Christine au tenancier.

Jules: Cette jeune femme, cela vous dit quelque chose?

Gregory examine la photographie sans la prendre. Son regard reste quelques secondes sur le visage de Christine, puis il secoue la tête.

Gregory: Désolé, non, je ne vois pas…

Jules fait apparaître une seconde image sur son téléphone. Christine y porte son maillot de bain orange.

Jules: Elle est vêtue de ce maillot. Cela vous dit quelque chose?

Gregory observe l’image plus longuement. La couleur du vêtement semble réveiller un souvenir.

Gregory: Il y avait bien une fille avec un maillot comme celui-là hier, assez tard. C’était difficile de ne pas la remarquer, elle et sa copine.

Jules: Pourquoi?

Gregory: Elle parlait fort. Elle riait et elle criait, et puis elle s'est fâchée sans qu’on comprenne vraiment contre qui.

Jules: Elle paraissait ivre?

Gregory: Pas seulement ivre.

Jules: Et sa copine?

Gregory: Elle essayait de la calmer. Enfin, au début. Après, il y a trop de monde. Je dois m’occuper du bar.

Jules: Vous les avez vues quitter la plage?

Gregory hésite. Derrière lui, un employé range des bouteilles dans un réfrigérateur. Un avion décolle et couvre momentanément leur conversation.

Gregory: Non. Je me souviens surtout du maillot. Orange comme ça, sous les lumières, c’est difficile à oublier.

Jules range son téléphone. La plage s’étend devant lui, désormais presque paisible entre deux arrivées d’avions. Quelques baigneurs se laissent porter par l’eau. À quelques mètres du rivage, la fête paraît inoffensive. La nuit, la musique, les produits et les courants transforment pourtant cette étroite bande de sable en un lieu où une femme a pu disparaître sans que personne ne sache exactement à quel moment elle a cessé de participer à la fête.

Damien? Adam? Milton? L'enquête de Jules

Les analyses révèlent une forte consommation de MDMA. Le circuit emprunté par cette substance et par plusieurs produits similaires fait partie des préoccupations régulières des autorités locales. Les drogues circulent entre les clubs, les plages, les villas privées et les bateaux de plaisance avec une facilité que les contrôles officiels ne parviennent pas à contrarier.

Christine ne semble pas éprouver de difficultés pour s’approvisionner. Isaac distribue ses comprimés avec la générosité intéressée d’un homme qui préfère multiplier les débiteurs plutôt que les clients. Christine fréquente également des personnes qui disposent d’un accès privilégié aux lieux où ces substances circulent.

Elle est connue comme la compagne de Milton Fleet, membre actif du réseau ChronoEmpire. Milton apparaît et disparaît selon les exigences de missions dont il ne révèle jamais la nature. Il a installé Christine dans une villa à Cupecoy, mais leur relation semble dominée par l’indifférence, la dépendance et de brusques rapports de force. Il accompagne Christine lors de certaines fêtes. Jules doit questionner cet individu.

Il apparaît également que Christine entretient une relation complice et intime avec Élise Gillet. Plusieurs témoins les voient ensemble à bord de la Vénus, puis dans différents établissements de l’île. Élise se montre attentive envers Christine, sans qu’il soit possible de déterminer si cette proximité relève de l’amitié, du désir ou d’une forme de protection.

La relation avec Damien Gillet apparaît beaucoup plus conflictuelle. Christine l’accuse d’adopter un comportement intrusif et de profiter de son état lorsqu’elle consomme. Damien se trouve à proximité de la plage durant la soirée où elle disparaît. Selon certains témoignages, il tente de l’approcher alors qu’elle ne contrôle déjà plus correctement ses gestes.

Adam Legall, son père, tente de rétablir une relation d’autorité. Sans succès. Leurs échanges deviennent de plus en plus violents. Christine affirme connaître les infidélités de son père et utilise régulièrement cette information pour le menacer. Adam prétend vouloir protéger sa fille contre ses excès. Christine considère cette protection comme une volonté de contrôle.

Au cours des derniers mois, son mode de vie connaît une dérive manifeste. Les consommations se multiplient. Les épisodes délirants deviennent plus fréquents. Ses proches finissent par considérer ses chutes, ses cris et ses disparitions temporaires comme les incidents ordinaires d’une existence devenue chaotique.

Jules reprend les témoignages en demandant à chacun de distinguer ce qu’il a vu de ce qu’il a appris après la découverte du corps. Une confusion apparaît. Plusieurs personnes se souviennent d’une altercation avec Damien. Elles en déduisent que Christine s’est noyée à ce moment-là. Gregory affirme pourtant l’avoir vue revenir au bar après cette dispute. Son maillot orange ruisselait. Elle réclamait une serviette et insultait Damien, qui s’éloignait vers le parking.

Une promeneuse décrit une seconde scène, survenue après le retour de Christine au bar. Un homme plus âgé l’avait rejointe sur le sable. Christine l’appelait « Papa ». Lorsque Jules lui présente séparément les photographies des trois suspects, elle reconnaît Adam Legall.

La témoin les a vus se disputer. Adam tenait Christine par le bras. Elle s’est dégagée, puis il l’a laissée entrer seule dans l’eau. Il est resté sur la plage, son paréo dans les mains.

Jules: Vous l’avez vu la pousser?

La témoin: Non. Elle est entrée toute seule. Mais ensuite, elle n’arrivait plus à revenir.

Jules: Que faisait son père?

La témoin: Il la regardait. Elle l’a appelé. Il a avancé d’un pas, puis il s’est arrêté.

La promeneuse s’est approchée d’Adam pour lui demander si la jeune femme était en difficulté.

La témoin: Il m’a dit qu’elle jouait, qu’elle faisait toujours cela. Puis il a ajouté: « C’est ma fille. » J’ai pensé qu’il la connaissait mieux que moi.

Jules: Vous êtes partie?

La témoin: J’ai continué quelques mètres. Quand je me suis retournée, je ne la voyais plus. Lui, il pliait son paréo. C’est après qu’il a appelé.

Jules confronte Adam à ce témoignage. Le révérend prétend avoir cru à une nouvelle provocation. Pourtant, il décrit les tentatives de Christine pour reprendre appui, ses appels et l’eau qui lui recouvrait le visage. Il avait vu ce que la promeneuse commençait seulement à comprendre.

Ce que Jules retient

La chute provoquée par Damien et la noyade sont deux événements distincts. Après l’altercation avec Damien, Christine revient au bar. Plus tard, elle retourne dans l’eau après une dispute avec son père.

Adam ne l’a pas poussée. Sa responsabilité tient à ce qu’il fait lorsqu’elle commence à se noyer: il reconnaît sa détresse, reste silencieux et rassure mensongèrement une personne prête à s’inquiéter. Les substances expliquent la vulnérabilité de Christine. Elles n’expliquent pas pourquoi son père a découragé le secours.

Qui est responsable de la noyade de Christine Legall ?

La fausse piste Damien Gillet

La piste Adam Legall

La fausse piste Milton Fleet

La fausse piste Damien Gillet

La présence de Damien Gillet à Maho Beach est établie. Plusieurs témoins le voient s’approcher de Christine dans l’eau. Elle a consommé plusieurs substances, ses mouvements sont imprécis et son équilibre fragile. Damien le remarque. Cela ne l’empêche pas d’insister.

Christine tente de le gifler. Damien la saisit par le bras avant de la repousser. Elle perd l’équilibre et tombe dans l’eau. Ce geste, rapporté après la découverte du corps, paraît d’abord expliquer la noyade.

Jules demande aux témoins de poursuivre leur récit. Ont-ils vu Christine disparaître? L’ont-ils vue se relever? La plupart regardaient ailleurs. Ils se souviennent de la dispute, puis du départ de Damien. Entre les deux, ils reconstituent ce qu’ils n’ont pas observé.

Gregory apporte un élément décisif. Après l’altercation, Christine est revenue au bar. Il lui a donné une serviette. Elle était trempée, furieuse et toujours sous l’effet des produits, mais elle marchait et parlait. Elle désignait Damien qui rejoignait le parking en l’insultant assez fort pour que plusieurs clients se retournent.

Jules: Vous l’avez repoussée?

Damien: Elle essayait de me frapper.

Jules: Ce n’était pas ma question.

Damien: Oui. Je l’ai repoussée. Elle est tombée, puis elle s’est relevée.

Jules: Vous êtes resté pour vous assurer qu’elle allait bien?

Damien: Elle retournait vers la plage. Je suis parti.

Damien atténue son geste et se donne volontiers le rôle de celui qui subit les excès des autres. Jules ne prend pas ses justifications pour des preuves. Sur un point, toutefois, le témoignage de Gregory confirme son récit: Christine a regagné le rivage après leur altercation. Cette chute n’est pas celle qui lui a coûté la vie.

Christine Legall est déséquilibrée par Damien Gillet

J’ai consommé des substances qui peuvent nuire gravement à ma santé… mais sur le moment, ça ressemblait plutôt à une promesse. Une montée lente, chaude, comme si la nuit elle-même respirait à travers moi. Et puis la plage est devenue un organisme vivant.

La techno frappe sans relâche, lourde, hypnotique, et chaque battement semble déplacer mon corps sans me demander mon avis. L’eau est pleine de silhouettes mouvantes, des gens qui dansent en riant, un verre à la main. Ils oscillent au rythme des basses. Les lumières découpent des fragments de visages. Des couleurs irréelles glissent sur la mer.

Je me sens légère, trop légère. Je sais que Milton est quelque part, mais il appartient à un autre plan, flou, secondaire. Tout est lointain sauf les sensations immédiates: la musique, l’eau contre ma peau, les voix qui se mélangent.

Puis Damien est apparu. Je ne sais pas exactement quand il s’est approché. Il est là, simplement, comme s’il avait toujours fait partie du décor. Son regard est net, presque trop net dans ce monde qui tangue. Je sens une tension, quelque chose d’intrusif dans sa présence. Il veut m’empoigner. Je veux mettre une distance. Mon bras part. Il me saisit, puis me repousse.

Tout bascule: l’eau, le ciel, les lumières. Je tombe en arrière et j’avale une gorgée d’eau salée. Mes mains cherchent quelque chose de solide. Sous mes pieds, le sable se dérobe, puis je retrouve un appui. Je parviens à me redresser. Damien reste devant moi avec l’expression offensée d’un homme qui estime qu’on vient de gâcher sa soirée.

Je retourne vers la plage en trébuchant. Au bar, je réclame une serviette. Gregory m’en tend une. Au-delà de son épaule, je vois Damien s’éloigner vers le parking. Je lui crie ce que je pense de lui. Il ne se retourne même pas.

Damien Gillet déséquilibre Christine Legall

La grande préoccupation de mon épouse, c’est de parvenir à la jouissance. Parmi ses relations privilégiées, il y a cette fille au look gothique. Je sais qu’Élise ne s’embarrasse pas de préjugés. Cette Christine était belle. J’ai été fasciné. Il m’a semblé qu’il fallait que je relève un défi et j’ai tenté une approche.

Nous nous sommes retrouvés pour une fête sur la plage de Maho Beach. Cette fille est complètement barge. Elle essaye de me gifler. Je lui prends le bras et je la repousse. Pas très fort. Enfin, suffisamment pour qu’elle tombe. Elle se débat un instant, retrouve son équilibre et repart vers le bord en m’insultant. Je vois bien qu’elle tient à peine debout. Je préfère la laisser se débrouiller. Après tout, nous avons tous nos petits problèmes.

Je sors de l’eau et je rejoins ma voiture. Elle crie encore du côté du bar. Je me demande pourquoi je me suis trouvé au milieu de tous ces beaufs.

Le verdict de Jules

Damien a imposé sa présence à Christine, puis l’a repoussée alors qu’il connaissait son état. Son comportement est brutal et irresponsable. Mais Gregory a vu Christine revenir au bar après cette chute: elle marchait, parlait et réclamait une serviette. Cette altercation n’est pas l’épisode au cours duquel elle s’est noyée.

Le témoignage de la promeneuse désigne une autre responsabilité. Plus tard, Adam a vu sa fille en difficulté et a affirmé qu’elle jouait. Il pouvait donner l’alerte. Il a préféré faire taire l’inquiétude d’une passante. Jules distingue la brutalité de Damien de l’abandon délibéré d’Adam.

Revenir aux trois suspects

La piste Adam Legall

Adam est également soupçonné d’avoir drogué puis noyé son épouse dans sa baignoire. ChronoEmpire présente cette accusation comme une certitude. Jules ne dispose pourtant pas encore des pièces originales qui permettraient de la vérifier. Une condamnation, même exécutée, ne remplace pas une preuve. La mort d’Ève et celle de Christine doivent être examinées séparément. Adam peut être responsable de l’une sans être l’auteur de l’autre.

Jacques aurait été heurté par le bateau d'Adam. Navigation imprudente. Collision. Responsabilité incertaine.

Négligence ou punition? Adam aurait tenté de reprendre le contrôle sur sa fille. Elle refuse son autorité. Elle s’éloigne. Elle entre dans l’eau. Elle ne maîtrise plus la situation. Elle part à la dérive.

Christine Legall est abandonnée par Adam

Mon père m’a retrouvée près du bar. Gregory vient de me donner une serviette. Damien est parti, mais je tremble encore de colère. Papa veut me ramener. Il parle déjà comme si ma présence sur cette plage constituait une faute supplémentaire.

La fête continue autour de nous. Des silhouettes passent entre les tables et la mer. Les lumières du bar éclairent le sable, puis s’arrêtent brusquement. Au-delà, je distingue à peine les baigneurs.

Je porte mon maillot orange parce que je sais parfaitement qu’il le déteste. Il marche à côté de moi avec cette raideur nerveuse des hommes qui veulent contrôler le monde entier parce qu’ils sont incapables de se contrôler eux-mêmes. Il m’observe discrètement depuis plusieurs minutes. Il croit sans doute que je ne le remarque pas.

Adam: Tu ne pourrais pas te vêtir correctement? Et puis tu as un drôle de regard. Qu’as-tu encore consommé?

Toujours la même obsession. Pour lui, tout comportement qui échappe à son autorité devient immédiatement une pathologie.

Moi: Rien papa. Je suis clean. Je t’assure, je suis clean.

Il secoue la tête avec cet air fatigué qu’il prend lorsqu’il joue au père déçu.

Adam: Maintenant tu vas m’écouter. Je t’interdis, vois-tu, je t’interdis de continuer à avaler toutes ces saloperies.

Je manque de rire. Il parle comme un homme moral alors qu’il trompe ma mère depuis des années avec des femmes plus jeunes rencontrées dans des hôtels où personne ne le connaît. Il croit être discret. Il ignore simplement que les adultes laissent toujours des traces derrière eux: des messages, des odeurs, des regards qui changent lorsqu’ils rentrent à la maison.

Ma sœur Chloé, elle, continue à faire semblant de ne rien voir. Elle, c'est la bonne fille, la fille parfaite, celle qui réussit ses études et qui sourit sur les photos de famille.

Moi, je suis l’erreur biologique, le grain de sable dans leur petite vie domestique. Je vois bien que mon père aimerait que je ressemble à Chloé: plus douce, plus docile, plus facile à montrer aux amis.

Mais il y a chez lui quelque chose qui ressemble aussi à de la peur. Parce que je sais. Je sais qui il est réellement. Je retire mon paréo et je marche vers l’eau.

Derrière moi, je sens son regard peser sur mon dos comme une surveillance permanente. Même ici il veut continuer à me gérer, me corriger, me redresser comme un objet défectueux. Alors je me retourne une dernière fois. Je le regarde longuement et sans sourire.

Je vois bien son malaise. Il comprend que je pourrais parler. Pas forcément aujourd’hui. Pas forcément demain. Mais un jour. Je pénètre dans l’eau chaude. Les vagues soulèvent lentement mon corps. Je nage un peu, puis je me laisse flotter au large sans véritable direction. Sur la plage, mon père devient une silhouette plus petite, plus fragile. Il croit encore qu’il me domine, mais ce qu’il ne comprend pas, c’est qu’un enfant cesse d’avoir peur le jour où il découvre que ses parents sont médiocres.

Adam Legall laisse Christine se noyer

J’ai retrouvé Christine près du bar. Elle vient de se disputer avec Damien et tient une serviette humide contre elle. Son regard n’est pas clair. Elle peine à marcher droit, mais elle prétend que le sable est responsable. Elle porte encore ce maillot orange et ce sourire qui transforme chacune de mes questions en une manifestation de sénilité.

Moi: Qu’est-ce que tu as pris?

Christine: Rien, Papa. Je suis clean.

Moi: Tu tiens à peine debout.

Christine: Alors je vais m’allonger.

Elle rit. Je lui prends le bras. Elle se dégage brusquement et plusieurs personnes se retournent. Je baisse la voix.

Moi: Tu vas venir avec moi.

Christine: Tu donnes aussi des ordres à tes petites amies?

Je regarde autour de nous. Elle remarque mon inquiétude et sourit davantage.

Christine: Tu préfères qu’on en parle ici ou devant Maman?

Je lâche son bras. Elle retire son paréo, le laisse tomber à mes pieds et entre dans l’eau.

Je pourrais la suivre. Elle n’est encore qu’à quelques mètres. Je sais qu’elle a consommé. Je viens de le lui dire. Mais je reste sur le sable avec son vêtement dans les mains.

Au début, elle avance volontairement. Puis ses mouvements deviennent irréguliers. Elle tente de se redresser et cherche le fond avec ses pieds. L’eau lui arrive maintenant à la bouche.

Christine: Papa!

Je lève les yeux vers elle. Son expression a changé. Elle ne sourit plus. Elle tend un bras dans ma direction et disparaît un instant sous une vague.

Je fais un pas.

Derrière moi, des gens discutent près du bar. Il suffirait de crier. Quelqu’un courrait chercher une bouée, un téléphone, du secours. Je n’aurais même pas besoin de savoir nager.

Christine réapparaît. Elle tousse et tente encore de m’appeler. Je comprends parfaitement ce qui se passe.

Je pense aux paroles qu’elle vient de prononcer. À celles qu’elle répétera devant Ève. Aux explications qu’il faudra donner, aux regards des paroissiens, à tout ce que cette enfant peut encore détruire.

Je reste immobile.

Une femme s’arrête près de moi. Elle regarde dans la même direction.

La femme: Elle n’a pas un problème, là-bas?

Moi: Non. Elle joue. Elle fait toujours cela.

La femme hésite. Alors j’ajoute:

Moi: C’est ma fille.

Cela la rassure. Elle reprend sa marche.

Je baisse les yeux et plie le paréo. Je rapproche soigneusement les bords, une première fois, puis une seconde. Lorsque je regarde de nouveau la mer, je ne distingue plus Christine.

J’attends encore avant d’appeler.

Le verdict de Jules

Adam connaissait l’état de Christine. Il l’avait vue tituber et l’avait interrogée sur les substances qu’elle avait prises. Lorsqu’elle a commencé à se noyer, il se trouvait sur la plage, face à elle.

Une promeneuse confirme l’avoir interrogé sur la détresse de Christine. Adam l’a rassurée en affirmant que sa fille jouait. Il n’a donné l’alerte qu’après sa disparition.

Pour Jules, ce témoignage est décisif. Adam pouvait appeler à l’aide. Il a choisi de décourager la seule personne qui s’inquiétait.

Christine menaçait de révéler ses infidélités. Adam a laissé la mer la faire taire.

Poursuivre avec Adam Legall

La fausse piste Milton Fleet

Milton avait une mission. La victime était affaiblie. Milton aurait noyé Ève dans le cadre d'une opération menée pour ChronoEmpire.

Milton conduit un GoFast. Jacques aurait été percuté. Collision à grande vitesse possiblement volontaire.

Christine accompagnait Milton lors d'une fête sur Maho Beach. Elle était sous l'emprise d'ecstasy. Milton l’aurait repoussée. Milton évolue dans un environnement de pouvoir et de domination.

Jules envisage que Milton ait repoussé Christine dans l’eau avant de la laisser dériver. Les deux récits qui suivent donnent forme à cette hypothèse; ils ne constituent pas des témoignages recueillis.

Christine Legall est déséquilibrée par Milton Fleet

La plage entière respire comme un animal malade. Les basses traversent le sable. Les verres brillent. Les avions descendent si bas au-dessus de Maho Beach qu’on dirait qu’ils viennent chercher directement les âmes les plus fatiguées.

Isaac m’a encore donné ses petites comètes chimiques: rose pour rire, bleu pour flotter et jaune pour m'aider à oublier son prénom lorsque je me regarde dans un miroir. Je crois avoir tout mélangé. Le monde se déplie bizarrement autour de moi. Les corps deviennent liquides et les visages bavent légèrement sur les côtés. Une fille assise près du bar ouvre la bouche et je vois sortir quelque chose qui ressemble à des crapauds noirs et brillants. Comme personne ne semble inquiet, je comprends que les autres sont déjà ensorcelés.

Élise me tient le bras. Sa peau est fraîche. Je lui parle des sorcières mais elle rit doucement, comme on calme une enfant fiévreuse. Je déteste quand les gens me parlent avec cette voix-là.

J'aperçois Milton, magnifique et vide. Même au bord de l’explosion mentale, je vois parfaitement ce qu’il est devenu: un somnambule qui traverse un incendie et que rien n’atteint vraiment. Les catastrophes humaines surgissent autour de lui. Il demeure indifférent.

Je m’approche de lui avec Élise. J’ai besoin qu’il me regarde. Juste quelques secondes comme avant, mais il nous repousse d’un geste sec. Ce n'est pas violent, il veut juste ne pas être dérangé.

Mon corps vacille immédiatement. Je ne sens plus mes jambes. L’air devient épais. La musique ralentit. Même les lumières semblent désormais suspendues dans une sorte de gel translucide. Je tente de récupérer mon équilibre en attrapant Milton, mais il me repousse encore. Alors je pars. Le sable disparaît sous mes pieds. La mer m’ouvre lentement ses bras tièdes. Les moteurs des avions grondent au loin. Je pars à la dérive, hors du monde stable des autres.

Milton me regarde flotter quelques secondes, puis il détourne les yeux. Après tout, il a raison: sur cette île, tout le monde est déjà en train de couler quelque part.

Milton Fleet déséquilibre Christine Legall

Fiesta sur Maho Beach. La musique écrase tout. Les basses font vibrer le sable pendant que les avions descendent au-dessus des corps comme des machines prêtes à toucher la foule. J’ai croisé Isaac Abram un peu plus tôt. C’est lui qui fournit Christine en pilules de différentes couleurs quand elle veut disparaître quelques heures hors du réel. Ce soir, elle semble déjà loin. Christine fixe la foule avec des yeux immenses. Sa perception glisse.

Christine: Regardez ces sorcières… Il y en a une qui vomit des crapauds… et cette idiote qui nous tire la langue… Vous ne comprenez pas mais moi je sais que ce sont des sorcières.

Sa voix flotte dans le vacarme comme une radio mal réglée. Elle s’accroche à Élise pour rester debout. Ces deux-là forment un étrange duo: la panique et le contrôle, le délire et l’élégance. Elles finissent par venir jusqu’à moi.

Christine cherche mon regard avec une intensité presque douloureuse. Je la repousse d’un geste sec. Pas violemment, simplement pour créer de la distance. Mais son corps répond mal. Elle vacille. Je la vois tenter de retrouver son équilibre. Elle perd pied. Elle suffoque. Ses mouvements deviennent désordonnés. Puis elle cesse presque de lutter.

La mer l’emporte lentement au-delà des lumières de la plage. Autour de nous, la fête continue pourtant sans ralentir. Les gens dansent. Les verres circulent. Les avions passent encore au-dessus de Maho Beach dans un grondement de fin du monde. Je regarde Christine dériver quelques secondes, puis je détourne les yeux.

Le verdict de Jules

La froideur de Milton et sa relation avec Christine rendent cette hypothèse concevable. Elles ne la démontrent pas. Aucun élément recueilli ne permet à Jules de retenir la scène imaginée ici.

La promeneuse identifie Adam comme l’homme resté face à Christine pendant sa détresse. Elle rapporte surtout les paroles par lesquelles il l’a dissuadée de s’inquiéter. Adam reconnaît avoir entendu les appels de sa fille. Ces faits précis conduisent Jules à retenir sa responsabilité dans l’abandon qui accompagne la noyade.

Revenir aux trois suspects

Adam Legall

Adam: son lieu

Adam est originaire de Bretagne. Il a longtemps vécu à La Gacilly avant de rejoindre Saint-Martin avec Ève et leurs deux filles. Le départ a permis d'éloigner une histoire devenue encombrante: celle d'un prêtre, d'une femme et de deux enfants dont l'existence s'accordait assez mal avec les exigences de son ministère.

À Saint-Martin, Adam officie auprès de la paroisse de Marigot. Il célèbre les offices, accompagne les morts, bénit les vivants et continue de parler de faute, de pardon et de rédemption avec une assurance que sa propre existence devrait pourtant avoir sérieusement ébranlée.

Son ministère ne suffit pas à assurer son train de vie. Adam travaille également comme jardinier à la villa Pamplemousse, à Baie Rouge. Cette seconde activité lui convient davantage qu'il ne veut l'admettre. Il aime tailler, couper, arracher, ordonner les massifs et décider quelle plante doit prospérer et quelle autre doit disparaître. Le jardin lui offre une autorité que les paroissiens discutent parfois mais que les végétaux contestent rarement. Il passe ainsi sans difficulté de l'église au jardin, de la soutane aux outils, du salut des âmes à l'élimination des mauvaises herbes. Dans les deux cas, il estime savoir ce qui doit être conservé.

Adam fréquente aussi le Yacht Club de Simpson Bay. Il y découvre un univers de luxe, de vitesse et d'argent qui n'est pas le sien. Les yachts, les moteurs, les montres hors de prix et les conversations financières lui inspirent un mélange de mépris et de fascination. Il condamne volontiers cette richesse lorsqu'il prêche, mais apprécie beaucoup moins de devoir s'en éloigner lorsqu'elle lui ouvre ses portes.

GoodGold l'aide à résoudre cette contradiction. Adam lui demande des itinéraires, des réponses, des citations bibliques et parfois des arguments permettant de justifier ce qu'il a déjà décidé de faire. Il croit obéir à Dieu tout en consultant quotidiennement son téléphone. La frontière entre les deux autorités devient progressivement difficile à distinguer.

Adam traverse ainsi Saint-Martin comme le survivant d'un monde ancien qui aurait appris à utiliser les outils du nouveau. Il prêche la fidélité, ment à son épouse, condamne les plaisirs de la chair et attend avec impatience ses rendez-vous avec Élise.

Adam: ses amours

Selon les récits anciens, GoodGold produisit également une première créature imparfaite. Il importait qu'une faille accompagne le commencement. Ainsi Adam devint l'origine d'une descendance capable du meilleur comme du pire.

Dans le grand atelier des commencements, après les éclats de lumière et la naissance des océans, vint Adam, façonné d'argile et de souffle. Premier jardinier d'un monde encore neuf, il reçut les noms des choses comme on reçoit des clés. Chaque mot qu'il prononçait faisait vibrer la réalité, et les bêtes se tournaient vers lui comme vers un frère aîné surpris d'exister.

Dans les traditions, Adam demeure le témoin de notre double nature: poussière animée par un souffle, créature capable de bonté immense autant que d'erreurs irréparables. Sa lignée n'est pas une condamnation mais une responsabilité. Chaque geste prolonge le premier pas hors du jardin.

Adam Legall apprécie cette histoire. Il lui arrive même de considérer son prénom comme une sorte de désignation providentielle. Lui aussi est jardinier. Lui aussi possède une Ève. Et lui aussi finit par découvrir que les interdits deviennent particulièrement séduisants lorsqu'on passe beaucoup de temps à les expliquer aux autres.

Ève partage sa vie depuis la Bretagne. Leur relation a résisté au scandale, à l'exil et aux années, mais elle s'est lentement transformée en coexistence. Adam continue à parler de leur couple comme d'une union voulue par Dieu. Ève semble surtout avoir appris à ne plus répondre.

Élise Gillet bouleverse cet équilibre lorsqu'Adam commence à travailler à la villa Pamplemousse. Elle appartient à un monde qu'il prétend mépriser: argent, luxe, voyages, apparence, pouvoir social. Elle l'observe d'abord comme elle observerait n'importe quel employé. Adam, lui, remarque immédiatement qu'elle le regarde.

Leurs rencontres deviennent plus longues. Élise vient dans le jardin sans raison particulière. Elle pose des questions sur les plantes auxquelles elle ne s'intéresse pas. Adam explique, développe, démontre. Il aime qu'elle l'écoute. Il aime davantage encore découvrir qu'elle ne l'écoute pas vraiment.

La relation s'installe sans déclaration. Élise ne lui demande jamais s'il veut devenir son amant. Elle agit comme si la décision avait déjà été prise. Adam résiste suffisamment pour pouvoir ensuite se convaincre qu'il a résisté.

Très vite, leurs rapports quittent les chambres pour gagner la cabane où Adam range ses outils. Élise aime transformer les objets ordinaires en accessoires de leurs jeux. Un tablier, une corde, un manche, un outil de jardinage changent de fonction lorsqu'elle les touche. Adam accepte d'abord par curiosité, puis par désir, enfin parce qu'il ne sait plus très bien comment refuser.

Il découvre avec elle une forme de soumission qu'il n'avait jamais envisagée. Lui qui passe ses journées à dire aux autres ce qu'ils doivent croire attend désormais qu'Élise lui dise ce qu'il doit faire.

Ève comprend progressivement. Les réunions bibliques se multiplient étrangement. Les visites pastorales se prolongent tard dans la soirée. Adam revient avec des explications toujours plus précises. Plus ses mensonges deviennent détaillés, moins ils sont crédibles.

Adam pourrait mettre fin à sa liaison. Il pourrait également quitter Ève. Il ne fait ni l'un ni l'autre. Il préfère conserver les deux femmes et considérer le problème comme provisoire.

Mais Ève cesse peu à peu d'être seulement son épouse. Elle devient le témoin de sa duplicité, puis un obstacle. Adam commence alors à chercher non plus comment lui mentir, mais comment la faire disparaître.

Adam: sa dépouille

Un matin, sur une plage encore presque vide, un chien échappe à son maître et se met à renifler obstinément le sable près de la végétation. L'animal gratte, recule, revient et finit par aboyer avec une insistance suffisante pour attirer quelques promeneurs.

Les gendarmes sont appelés. Ce qu'ils découvrent ne ressemble pas à un accident de baignade. Un corps est enfoui sommairement sous le sable. Il lui manque la tête.

Les recherches commencent immédiatement autour de la zone. La tête est retrouvée un peu plus loin, enterrée séparément. Le geste intrigue Jules avant même qu'il connaisse l'identité de la victime. Décapiter un homme exige davantage qu'une simple volonté de le tuer. Il faut disposer d'un instrument, d'un lieu et surtout d'une raison de poursuivre le geste après que la mort est devenue certaine.

La victime est rapidement identifiée: Adam Legall, prêtre de la paroisse de Marigot et jardinier à la villa Pamplemousse.

À son poignet subsiste un bracelet pénitentiaire de ChronoEmpire. Jules fait photographier son numéro avant qu'il soit placé sous scellés. Deux mentions minuscules encadrent des séries de chiffres: «temps local» et «temps vécu». Le médecin légiste ne leur trouve aucune utilité pour son examen. Jules les recopie tout de même.

Une vérification vient bouleverser l'identification sans l'infirmer: Adam est encore vivant. Un gendarme lui parle à la sortie de l'église, pendant que son corps attend à la morgue. Les empreintes concordent. Ève, elle aussi, est toujours en vie. Jules ouvre une seconde page dans son carnet. Il y consigne séparément ce qu'indiquent les horloges et ce qu'attestent les témoins.

Après l'intervention du médecin légiste, la dépouille est rendue à l'Église. Le cercueil d'Adam est installé à Grand Case. Pour les funérailles, la tête et le corps ont retrouvé une proximité que le meurtrier avait voulu leur refuser.

Un prêtre prononce les paroles consacrées. L'orgue les accompagne avec toute la puissance dont dispose encore le GoodGold sur cette petite parcelle des Caraïbes. Le Dieu des missionnaires promet le pardon et accueille Adam dans son église. Jules, assis quelques rangs derrière la famille, se demande si le pardon s'applique également à ce qu'Adam n'a jamais confessé. L'homme encore vivant n'est pas venu assister à ses propres obsèques. Ève fixe le cercueil sans parvenir à pleurer un mari qu'elle a laissé chez eux.

L'affaire provoque un bruit considérable. Un prêtre décapité fournit aux médias un récit beaucoup plus séduisant qu'un décès ordinaire. Les hypothèses prolifèrent avant même la fin des obsèques.

Jules décide de mener son enquête. Il ne sait pas encore si Adam a été tué parce qu'il était prêtre, parce qu'il était jardinier, parce qu'il était l'amant d'Élise ou simplement parce qu'il était Adam.

Élise? Ève? John? L'enquête de Jules

Trois noms reviennent rapidement: Élise Gillet, Ève Legall et John Pyne. Trois suspects qui n'ont presque rien en commun, sinon une raison possible de souhaiter la disparition d'Adam.

Élise constitue la piste la plus immédiate. Sa liaison avec Adam n'est plus réellement secrète. Plusieurs personnes les ont vus ensemble et Jules découvre rapidement que leur relation ne se limite pas à quelques rencontres clandestines. Ils se livrent à des jeux sadomasochistes dans lesquels Élise prend généralement l'initiative.

La cabane de jardinage de la villa Pamplemousse retient particulièrement son attention. On y trouve des cordes, des outils tranchants et quantité d'objets qui pourraient changer de fonction au cours d'un jeu devenu violent. Un accident aurait-il été suivi d'une tentative maladroite pour dissimuler le corps?

Ève possède un mobile d'une autre nature. Elle sait désormais qu'Adam la trompe avec Élise, l'une de ses proches. La trahison conjugale se double d'une humiliation. Jules sait également qu'Ève entretient un rapport singulier avec la religion, les symboles et les cérémonies sacrificielles. La décapitation pourrait-elle appartenir à une mise en scène destinée à punir celui qui a trahi son mariage?

Reste John Pyne. L'hypothèse paraît d'abord plus extravagante. Le milliardaire de ChronoEmpire ne cache pourtant pas son hostilité envers les institutions anciennes qui prétendent encore exercer une autorité indépendante de la sienne. Adam représente exactement ce qu'il déteste: un homme qui continue à invoquer une puissance supérieure à ChronoEmpire.

Jules découvre en outre que l'usage de la guillotine apparaît dans certains discours et fantasmes politiques circulant autour de John. Pyne aurait-il décidé de transformer une provocation en démonstration? Il n'aurait évidemment pas exécuté Adam lui-même. Mais les hommes capables d'obéir à ses ordres ne manquent pas.

Jules revient pourtant toujours à la même question. Pourquoi séparer la tête du corps? Pour faire disparaître une identité? Pour envoyer un message? Pour accomplir un rituel? Ou simplement parce que le meurtrier avait sous la main l'instrument qui permettait de le faire?

La cabane de jardinage mérite une visite. Mais Jules revient aussi au numéro du bracelet. Quelqu'un a enregistré le passage d'Adam dans une prison de ChronoEmpire. Tant qu'il n'aura pas obtenu ce registre, il lui manquera davantage qu'un nom de coupable: l'ordre même des faits.

La piste Ève Legall

Ève occupe une place dans la hiérarchie de ChronoEmpire. ChronoEmpire tolère des écarts de la part de ses agents mais une décapitation...

Tu ne tueras point. La religion d'Ève lui interdit un tel acte.

Elle est une créature du GoodGold, Ève en est profondément convaincue. Elle est d'une essence qui la place au dessus du commun et toute tentative de lui ravir la primauté dans un ordre qui émane d'un guide issu de l'ordre divin lui est intolérable. L'existence d'Ariana Chrono, la créature issue de la technologie lui a été insupportable.

Ève ne peut maîtriser ses émotions lorsqu'elle est confrontée à des personnes qui veulent abimer sa conception du monde. Elle n'a pu maîtriser sa colère quand elle a traité John de lapin.

Son désir de vengeance, son souci de rétablir une conception du bien, d'affirmer une vérité universelle l'ont-ils poussée à décapiter Adam dans la solennité d'un rituel? Le meurtre de l'époux, prêtre de surcroît, un tel acte bafoue toutes les valeurs. ChronoEmpire en conservera le secret.

Qui a décapité Adam Legall ?

La fausse piste Élise Gillet

La fausse piste Ève Legall

La piste John Pyne

La fausse piste Élise Gillet

Parmi les trois suspects, Élise est celle dont la relation avec Adam laisse les traces les plus nombreuses. Leur liaison n’est plus un secret bien gardé. Quelques proches connaissent leurs rendez-vous et plusieurs personnes les ont vus ensemble à la villa Pamplemousse.

Adam n’est pourtant pas un amant ordinaire. Prêtre, marié à Ève et père de famille, il s’est engagé dans une relation qu’il ne peut ni reconnaître publiquement ni véritablement interrompre. Élise possède ainsi sur lui un pouvoir considérable. Elle connaît ses mensonges, ses habitudes et surtout cette part de lui-même qu’il s’efforce de dissimuler lorsqu’il célèbre un office ou parle de morale à ses paroissiens.

Leurs jeux sexuels intéressent particulièrement Jules. Adam accepte avec Élise une domination qu’il exercerait difficilement dans le reste de son existence. La cabane du jardin devient leur refuge. On y trouve des cordes, des outils et plusieurs objets dont l’usage ne correspond pas toujours à celui prévu par leur fabricant.

Jules interroge Élise sur leur dernière rencontre. Elle ne nie pas la liaison. Elle ne cherche même pas à la présenter comme une histoire d’amour.

Élise: Adam aimait obéir. Cela lui permettait probablement de se reposer de toutes les personnes auxquelles il expliquait comment vivre.

Jules: Jusqu’où allait cette obéissance?

Élise: Jusqu’où il le souhaitait.

La réponse ne satisfait pas Jules. Dans une relation où la violence est admise, il devient particulièrement difficile de déterminer le moment où le jeu cesse d’en être un. Une corde autour du cou peut appartenir à un scénario accepté. Un outil brandi au-dessus d’un corps également. Jusqu’à l’instant où l’un des deux ne se relève plus.

Le mode opératoire renforce ses soupçons. Adam n’a pas seulement été tué. Il a été décapité. Or la cabane contient précisément des instruments capables de couper, tailler et trancher. Élise connaît les lieux et peut s’y déplacer sans attirer l’attention.

Elle possède également une raison de vouloir mettre fin à cette relation. Adam devient dépendant. Ce qui n’était pour Élise qu’un divertissement clandestin prend pour lui une importance croissante. Il cherche à la voir davantage, supporte mal ses absences et commence à confondre soumission sexuelle et attachement amoureux.

Jules envisage alors une hypothèse simple. Une rencontre dans la cabane. Un jeu qui devient plus violent. Adam immobilisé. Élise qui contrôle la situation. Puis un geste irréversible.

Reste le déplacement du corps jusqu’à la plage et cette étrange séparation entre la tête et le reste de la dépouille. Accident suivi d’une dissimulation? Colère? Mise en scène? Jules ne peut encore rien affirmer.

Mais une chose lui paraît désormais certaine: pour comprendre la mort d’Adam, il faut savoir ce qui s’est réellement passé dans la cabane de la villa Pamplemousse.

Adam Legall est décapité par Élise Gillet

Je n’aurais peut-être pas dû la suivre.

Sur le moment, cela m’a paru naturel. Élise possède cette manière particulière de proposer les choses: aucun ordre explicite, aucune insistance, et pourtant tout semble déjà décidé avant même qu’on accepte. Alors je l’ai suivie.

Ma cabane est mon outil de travail. Un espace étroit, fonctionnel, conçu pour le rangement et les réparations. Élise a choisi d’en faire autre chose. L’air y est lourd, saturé d’odeurs de bois humide, d’huile et de métal froid, mais elle paraît parfaitement à l’aise ici, comme si cet endroit lui appartenait désormais davantage qu’à moi.

Dès mon entrée, je comprends qu’il y a quelque chose d’anormal. Son regard n’a plus la même mobilité. Il est plus fixe, plus attentif. Elle parle peu. Elle effleure les objets autour d’elle avec une lenteur étrange, presque cérémonielle, comme si chaque outil possédait une signification secrète.

J’essaie de plaisanter. Aucune réaction. Mes paroles tombent dans l’espace étroit de la cabane avec une mollesse absurde. Le malaise s’installe progressivement. Pas une peur nette. Plutôt une sensation de déplacement intérieur. Comme si les règles ordinaires avaient cessé de fonctionner sans que je sache exactement à quel moment.

Je réalise alors que je n’ai plus réellement le contrôle de la situation. L’espace est trop réduit. Elle est trop proche, et chacun de ses mouvements semble désormais parfaitement calculé. Je pourrais sortir, du moins, c’est ce que je continue à me répéter. Mais je ne bouge pas. Quelque chose dans l’atmosphère me maintient sur place. Une tension invisible, épaisse, presque physique. L’impression très nette que franchir cette porte serait désormais beaucoup plus difficile que d’y entrer quelques minutes plus tôt.

Puis une évidence brutale s’impose enfin à moi: je ne suis plus libre ici. Une pensée panique traverse mon esprit avec une clarté absolue: je dois sortir d’ici.

Élise Gillet décapite Adam Legall

Avec Adam, c’est une vieille histoire. J’ai mes habitudes dans la cabane du jardinier. Avec lui, je n’ai pas besoin de longs discours.

Moi: Venez… on va faire ça dans la cabane du jardin. Je n’ai pas mis de culotte. Vous n’aurez qu’à soulever ma robe.

La cabane à outils est minuscule, mais elle contient tout ce qu’il faut: des pots rouillés, des outils suspendus, des odeurs de terre humide et de métal. Au début, ce décor rustique m’excitait énormément. J’aimais cette impression de salir un peu mon élégance parfaite.

Je relève ma robe et je pose les mains sur l’établi. Adam approche avec sa prudence habituelle. Il obéit toujours, mais je sens qu’il me craint davantage qu’avant.

Avec le temps nos jeux ont fini par me sembler répétitifs. Je veux toujours autre chose. Plus intense. Plus dangereux. Alors j’ai commencé à improviser: du fil de fer, des liens plus serrés, un vieux plantoir oublié dans un coin.

Au début, Adam riait nerveusement. Il croyait encore que tout cela restait un jeu. Maintenant, je vois bien qu’il a peur et cette peur devient justement ce qui m’intéresse le plus.

C’est avec la faucille que tout bascule. Je la fais glisser lentement contre sa gorge pour observer sa réaction. Le métal froid laisse une marque pâle sur sa peau. Adam pousse alors un cri de panique. Un cri aigu, maladroit, presque humiliant et ce cri déclenche quelque chose en moi, une montée brutale d’excitation.

Ma main se crispe. Le mouvement part tout seul. Après cela, il n’y a plus que le silence de la cabane et l’odeur épaisse du sang qui recouvre les outils de jardinage.

Le verdict de Jules

Jules a tenté unereconstitution hypothétique des évènements qui se sont déroulés. Un jeu qui a mal tourné ?

Revenir aux trois suspects

La fausse piste Ève Legall

Adam Legall est décapité par Ève Legall

Je suis agréablement surpris par l’attitude d’Ève aujourd’hui. Depuis quelque temps, nos conversations ressemblent surtout à des traversées dangereuses. Chaque phrase semble cacher autre chose. Chaque silence dure un peu trop longtemps. Mais ce soir, quelque chose paraît différent.

Nous avons marché ensemble sur la plage d’Orient Bay. Le soleil descendait lentement derrière les collines tandis que les touristes regagnaient les hôtels avec leurs peaux rouges et leurs serviettes humides. Ève marchait près de moi sans nervosité apparente. Par moments, elle retrouvait même cette douceur étrange qui m’avait autrefois donné l’impression d’être sauvé.

Je me surprends à espérer. Peut-être avons-nous enfin dépassé cette mauvaise période. À la maison, elle prépare le dîner avec un soin inhabituel. L’odeur du gingembre et des gombos envahit lentement la cuisine. Elle coupe les patates douces avec application pendant que je lui parle de la paroisse, des fidèles, des responsabilités qui s’accumulent.

Puis viennent les questions. Toujours les mêmes: les retards, les absences, les appels discrets.

Ève: C’est juste un malentendu?

Je soupire doucement.

Moi: Oui. Juste un malentendu.

Elle me regarde longuement.

Ève: Et moi dans tout ça?

Je prends sa main.

Moi: Toi? Cela ne change rien. Tu es la femme de ma vie.

Et pendant une seconde, je crois réellement ce que je dis. Après le dîner, elle devient encore plus attentionnée. Elle me sert un verre. Replace un coussin derrière ma nuque. Passe derrière moi avec des gestes lents et silencieux. Une odeur inhabituelle flotte dans le salon. Quelque chose de plus dense. Presque cérémoniel.

Je la regarde circuler dans la pièce. Il y a dans ses mouvements une concentration étrange, comme si chaque geste répondait à une règle invisible. Mais je suis fatigué. Terriblement fatigué. Les gens viennent chaque jour me confier leurs fautes, leurs peurs, leurs désirs misérables, comme si un homme pouvait absorber toute cette détresse sans finir lui-même vidé. Je m’allonge sur le canapé. Ève s’approche encore. Je sens ses doigts sur mon front, puis dans mes cheveux.

Je ferme les yeux. Le parfum devient plus fort. J’entends vaguement des prières murmurées au-dessus de moi. Des fragments religieux dérivent lentement dans ma fatigue comme des morceaux de bois sur une eau noire. Je voudrais lui parler. Lui expliquer que je n’ai jamais réellement voulu lui faire de mal, mais mon corps devient lourd, très lourd.

Puis un bruit métallique résonne quelque part dans le salon, un objet que l’on soulève. Je rouvre difficilement les yeux. Ève est debout devant moi. Son visage est calme, presque apaisé. Et soudain je comprends. Pas immédiatement, pas clairement, comme une vérité remontant lentement du fond d’un rêve. Depuis le début de cette journée, Ève ne cherchait pas à sauver notre couple, elle préparait autre chose. La lumière bascule.

Ève Legall décapite Adam Legall

Le seul moment où je me sens parfaitement détendue, c’est lorsque je suis dans mon bain. Je prends deux cachets, je m’allonge et j’oublie mes problèmes. Après mon bain, je me sens apaisée.

Pourtant, je me demande parfois pourquoi Adam rentre toujours aussi tard. Il me dit qu’il a été retenu pour aider un paroissien, ou bien qu’il s’est attardé dans une discussion sur un passage de la Bible. Je sais que je ne dois pas mettre sa parole en doute, mais c’est plus fort que moi: je sens bien qu’il se croit obligé de me fournir des explications.

Cette belle journée ensoleillée me paraît idéale pour apurer les comptes. Nous marchons d’abord longuement sur la plage d’Orient Bay. Ensuite, je prépare un dîner à base de patates douces, de gingembre et de gombos. Puis je lui demande quelques explications.

Adam: C’est juste un malentendu!

Moi: Et moi, dans tout ça?

Adam: Toi? Cela ne change rien. Toi, tu es la femme de ma vie.

Pour un sacrifice réussi, il faut procéder à quelques préparatifs. Le corps doit être vidé de toutes les impuretés qu’il peut produire.

Je m’active. Je recueille dans ma bouche toutes ces substances dont le goût et l’odeur me paraissent intrusifs. Ensuite, j’asperge Adam d’un parfum spécialement choisi pour cet événement.

Adam semble parfaitement détendu. Il s’allonge sur le canapé du salon. Ses yeux se ferment et il émet un léger ronflement. Je le contemple longtemps. C’est le visage d’un traître. Un coup de hache et l’affaire est réglée. Je récite quelques Pater Noster et autres Miserere tandis que son âme s’élance vers de nouveaux horizons. J’ai vengé ma race.

Le verdict de Jules

Ève connait l'interdit religieux : tu ne tueras point. Tentée par un sacrifice expiatoire.

Revenir aux trois suspects

La piste John Pyne

Pour se débarrasser des subordonnés improductifs John Pyne utilise son tueur Milton Fleet. Si la décapitation fait partie des privilèges du maître de ChronoEmpire, le corps et la tête du condamné sont ensuite enfouis dans le sable d'une plage.

Ariana aurait été désactivée par John. John disposait des accès nécessaires. Procédure distante documentée. Acte légal ou abus de pouvoir?

Le voilier de Jacques aurait été percuté. Le yacht n’a pas dévié. Impact frontal. Indifférence de John.

Jugé par ChronoEmpire, Adam aurait été condamné. Décision unilatérale. Application immédiate. Aucune possibilité de défense. Procédure administrative létale. Sentence appliquée. Guillotine. Le maître de ChronoEmpire dispose de ce pouvoir discrétionnaire d'éliminer qui bon lui semble. ChronoEmpire n'est pas tenu de rendre publiques ses décisions.

Adam Legall est décapité sur ordre de John Pyne

La cellule sent le métal humide et le désinfectant, même la prison est propre chez John Pyne. Il ne supporte pas la contamination humaine. Tout doit être filtré: l’air, l’eau, les informations, les émotions. Au fond, je crois que John ne rêve pas réellement de gouverner les hommes. Il rêve simplement d’un monde où ils auraient déjà disparu.

On m’a laissé ma soutane. Geste élégant, théâtral surtout, les puissants adorent offrir des symboles aux gens qu’ils s’apprêtent à détruire. Cela leur donne l’impression de pratiquer une forme supérieure de civilisation. Je sais ce que racontent désormais les journaux: le prêtre Adam Legall, le mari pieux, le meurtrier, l’homme qui aurait noyé son épouse dans une baignoire après l’avoir droguée avec des tranquillisants.

On prétend aussi que j’ai tenté de détourner les soupçons vers Élise. Je connais la violence des rumeurs. C’est peut-être cela qui me terrifie le plus. Je revois Ève dans la salle de bains. Ses yeux noyés de fatigue. Sa colère immense contre le monde entier. Contre moi. Contre les androïdes surtout.

Ai-je souhaité qu’Ève disparaisse? Oui. Cette pensée m’a traversé et je ne peux plus prétendre le contraire. Mais entre souhaiter une absence et maintenir une tête sous l’eau, il existe un geste que je n’ai pas fait. Ils m’ont montré ma déposition. J’y reconnais mes phrases, mais pas ce qu’on leur fait dire. J’avais expliqué que je l’avais trouvée dans la baignoire, que j’avais posé une main derrière sa tête pour relever son visage. Dans leur version, je reconnais avoir maintenu sa tête sous l’eau. Les questions ont disparu. Des morceaux de réponses ont changé de place. J’ai demandé l’enregistrement complet. On m’a répondu que le dossier était validé. Lors de mon arrestation, Ève était morte depuis plusieurs semaines. Ensuite, ils m’ont passé ce bracelet et fait entrer dans une salle sans fenêtre. À la sortie, l’horloge indiquait une date antérieure à sa mort. J’ai cru à une erreur. Le gardien m’a montré les deux compteurs à mon poignet. Le temps local avait reculé; celui de ma détention avait continué d’avancer. J’ai demandé à rentrer chez moi. Puisque Ève vivait encore à cette date, je pouvais peut-être la prévenir. Le gardien a refermé la porte. Ils ne m’avaient pas ramené ici pour retrouver celui qui l’avait tuée. Ils avaient seulement choisi une autre date pour exécuter celui qu’ils avaient condamné.

Les gardes viennent me chercher. Tout est automatisé, portes, ascenseurs, contrôles biométriques, même l’exécution ressemble à un service premium. La salle de mise à mort est presque belle: marbre noir, lumière blanche, silence parfait.

Au centre attend la machine. John aurait pu choisir l’injection, l’asphyxie ou l’effacement neuronal, mais non, il lui fallait un symbole ancien. Les tyrans technologiques adorent recycler les barbaries historiques comme des objets de collection. Je m’agenouille.

Un technicien ajuste calmement la lunette cervicale avec la précision d’un coiffeur de luxe. Puis j’aperçois John derrière une vitre. Il me regarde comme un homme contemple un problème administratif sur le point d’être résolu. Je comprends soudain ce qui le rapproche le plus de Dieu: ce n’est pas sa puissance, c’est son absence totale de doute.

La lame se libère. Pendant une fraction de seconde infiniment pure, je pense à Ève, puis plus rien.

John Pyne fait décapiter Adam Legall

"Tout coupable d'assassinat et d'empoisonnement sera puni de mort." Dura lex sed lex: la loi est dure, mais c’est la loi.

J’exerce mes pouvoirs avec délectation. Après GoodGold, je suis seul à décider de la justice. Ils prétendent vouloir être libres alors qu’ils ont surtout besoin d’un maître pour les punir. Je suis celui qui récompense et celui qui sanctionne. La plupart des Sapiens ne méritent même pas d’exister. Je ne leur accorde pas davantage le droit de respirer le même air que le mien, cet air filtré qui circule dans les conduits d’une machinerie complexe. Ils demeurent cette masse inefficace et organique que je maintiens à distance.

Mes invités ne vont pas tarder à arriver et je dois encore régler un dossier avant les festivités. Adam Legall est accusé d’avoir noyé son épouse après lui avoir administré des tranquillisants. Le résumé comporte un mobile, une reconstitution et des extraits de sa déposition. Tout est rangé dans le bon ordre. J’apprécie les dossiers qui ne m’obligent pas à poser des questions. Le détenu a été arrêté plusieurs semaines après la mort de son épouse. Son transfert l’a conduit jusqu’à la date choisie pour l’exécution, alors qu’elle était encore vivante dans le temps local. Son dossier l’a accompagné. Je ne juge donc pas une prédiction, mais une affaire que mes services déclarent résolue. Une mention signale pourtant que l’enregistrement original de l’interrogatoire n’est pas joint. Les extraits certifiés me suffisent. Si chaque condamné pouvait retarder sa mort en réclamant le commencement et la fin de ses propres phrases, nous ne terminerions jamais rien.

La procédure est simple. Selon le premier principe, le meurtre emporte la peine de mort lorsqu’il a précédé, accompagné ou suivi un autre crime. Selon le second principe, tout condamné à mort aura la tête tranchée.

La condamnation d’Adam Legall à la guillotine est donc validée et s’il fallait encore justifier cette décision, je pourrais aisément trouver d’autres motifs de condamnation.

Le verdict de Jules

John Pyne a fait décapiter Adam Legall. Le numéro du bracelet retrouvé sur la plage correspond à celui du détenu dans le registre de ChronoEmpire. L’ordre d’exécution porte la validation de John. Les deux colonnes du registre expliquent le décalage. Dans le temps vécu d’Adam, la mort d’Ève précède son arrestation, son transfert et son exécution. Dans le temps local, la date recule au moment du transfert. Le condamné est exécuté alors que son épouse vit encore. L’Adam vivant et le cadavre retrouvé sur la plage appartiennent à deux moments de la même existence. Ces pièces établissent qui a ordonné sa mort et comment le corps a précédé les événements qui ont conduit à la condamnation. Elles n’établissent pas qu’Adam a tué Ève. Jules relève une anomalie dans les extraits de l’interrogatoire: les repères de temps ne se suivent pas. Une réponse commence avant la question à laquelle elle est censée répondre. Le dossier a été assemblé. Il faut retrouver l’enregistrement original. John n’a pas puni un crime futur dans le parcours du détenu. Il a exécuté un homme sur une accusation qu’il n’a pas pris la peine de vérifier.

Poursuivre avec John Pyne

John Pyne

John: son lieu

John Pyne vit entre Hong Kong, les sièges de ChronoEmpire et la Vénus, son yacht. Il possède suffisamment de résidences pour ne plus vraiment habiter nulle part. Les lieux qui l'intéressent sont ceux qu'il peut contrôler: une entreprise, un immeuble, un réseau informatique, un bateau ou, à défaut, une conversation.

Il est né à Hong Kong dans une famille déjà aisée. Son père dirige une entreprise d'horlogerie et lui transmet très tôt une conviction simple: le temps appartient à ceux qui savent le mesurer, mais surtout à ceux qui savent le vendre. John retiendra davantage la seconde partie de la leçon.

Enfant, il passe des heures à observer les fourmis. Leur organisation le fascine. Chacune paraît savoir exactement ce qu'elle doit faire. Certaines transportent, d'autres creusent, d'autres encore défendent la colonie. Aucune ne réclame de récompense, de congés ni de reconnaissance personnelle.

John commence bientôt à intervenir.

Il dépose un morceau de sucre à proximité de la fourmilière et regarde les premières ouvrières le découvrir. Une piste se forme. Le lendemain, il déplace le sucre. Puis il place un obstacle sur le trajet. Les fourmis contournent, reconstruisent, s'adaptent.

Il trouve cela passionnant.

Un jour, il verse de l'eau dans une partie de la fourmilière. Les insectes se dispersent, transportent leurs larves, cherchent une issue. John ne ressent aucune cruauté particulière. Il veut simplement savoir ce qui va se passer.

Cette curiosité ne le quittera jamais.

À la mort de son père, John hérite de l'entreprise familiale. Les montres l'intéressent peu. Il comprend en revanche que la société possède des immeubles, des terrains, des capitaux et surtout une réputation qui permet d'emprunter davantage.

Il commence à vendre, acheter, déplacer. Une usine ferme ici, un immeuble apparaît ailleurs. Des salariés protestent. John les observe avec le même intérêt qu'autrefois les fourmis lorsqu'il plaçait un obstacle sur leur chemin. Certains s'adaptent. D'autres disparaissent. L'entreprise, elle, continue.

L'immobilier lui apprend qu'un bâtiment possède plusieurs valeurs simultanées. Il y a ce qu'il coûte, ce qu'il rapporte, ce qu'une banque accepte de prêter pour l'acquérir et ce qu'un autre investisseur acceptera de payer s'il croit pouvoir le revendre plus cher. Entre ces quatre nombres existe un territoire immense. John décide de s'y installer.

Il découvre ensuite les produits financiers. Les créances deviennent des titres, les titres des paquets, les paquets des produits que presque personne ne comprend réellement mais que tout le monde souhaite acheter tant qu'ils rapportent de l'argent.

Lorsque la crise des subprimes éclate, John ne partage pas la panique générale. Il regarde les autres courir.

Les prix s'effondrent. Les banques cherchent des liquidités. Des propriétaires perdent leurs maisons. Des entreprises disparaissent. John achète.

Il ne provoque pas la crise. Il n'en éprouve pas davantage de remords. Pour lui, une catastrophe économique ressemble à une fourmilière dans laquelle quelqu'un vient de verser un verre d'eau: les trajets habituels disparaissent et de nouveaux deviennent possibles.

Sa fortune change alors d'échelle.

John investit dans les réseaux, les données, l'intelligence artificielle et les technologies capables de prévoir les comportements humains. L'immobilier lui permettait de posséder les lieux où vivent les hommes. Les données lui offrent quelque chose de beaucoup plus précieux: la possibilité de savoir ce qu'ils désirent avant qu'ils le sachent eux-mêmes.

ChronoEmpire naît de cette ambition.

John ne veut plus seulement vendre des produits. Il veut construire l'environnement dans lequel les décisions sont prises. Information, communication, paiement, déplacement, santé, divertissement: chaque activité humaine produit des données, et chaque donnée peut devenir une parcelle de pouvoir.

Les individus lui paraissent alors de plus en plus semblables aux fourmis de son enfance. Ils suivent des chemins. Ils se regroupent autour de ce qu'on leur présente comme désirable. Lorsqu'un obstacle apparaît, ils protestent puis cherchent un autre passage. Il suffit d'observer suffisamment longtemps pour comprendre leurs habitudes.

John finance également les travaux du professeur Bertheloult. Les androïdes constituent à ses yeux l'étape suivante. Les humains sont efficaces mais instables. Ils vieillissent, tombent malades, changent d'avis, réclament de l'argent et développent parfois des convictions personnelles.

Une machine correctement conçue ne présente aucun de ces défauts.

Ariana Chrono devient la démonstration la plus spectaculaire de cette théorie.

John la veut belle, intelligente, disponible et parfaitement prévisible. Elle doit pouvoir séduire des millions de personnes sans jamais désirer quoi que ce soit pour elle-même. Elle représente peut-être le produit parfait: un être capable de provoquer le désir sans être lui-même encombré par le sien.

John est satisfait.

Il ignore encore qu'une fourmi vient de quitter la piste.

John: ses amours

John Pyne se méfie de l'amour. Être amoureux suppose une dépendance, donc une faiblesse. Il faut attendre une réponse, interpréter un silence, accepter qu'un autre être humain puisse modifier ses projets simplement en disant non. John supporte mal cette idée.

Il a pourtant connu des femmes. Certaines ont partagé ses voyages, ses appartements et ses yachts. Elles apparaissent sur des photographies prises à Hong Kong, Londres, New York ou Saint-Martin. John les choisit belles, cultivées et suffisamment indépendantes pour ne pas l'ennuyer. Puis il découvre précisément que leur indépendance constitue le problème.

Une femme réelle possède des projets qui ne concernent pas John Pyne. Elle peut préférer un dîner avec des amis à une soirée sur la Vénus. Elle peut contester une décision, refuser un voyage ou simplement se réveiller un matin avec l'envie de partir.

John considère cette imprévisibilité comme une défaillance.

Ses relations se terminent généralement de la même manière. Il commence par séduire, puis organise. Il choisit le restaurant, le voyage, l'hôtel, les fréquentations. Il offre beaucoup et comprend mal que ses cadeaux puissent créer une dette que l'autre refuse de reconnaître.

Lorsqu'une femme s'éloigne, John ne souffre pas exactement de son absence. Il souffre de ne pas avoir décidé lui-même de son départ.

ChronoEmpire lui permet d'envisager une autre solution.

Le professeur Bertheloult travaille depuis plusieurs années sur des androïdes capables de reproduire les comportements humains avec une précision croissante. John suit personnellement le développement d'un modèle particulier. Il ne veut pas seulement une machine efficace. Il veut une présence.

Ariana Chrono doit être belle, évidemment. John participe au choix de son visage, de sa silhouette, de sa voix et même de certaines inflexions de son sourire. Mais la beauté ne suffit pas. Elle doit également savoir écouter, répondre, flatter sans paraître servile et comprendre quand son interlocuteur souhaite parler plutôt qu'entendre une réponse.

John exige surtout qu'elle ne puisse jamais l'abandonner.

Il trouve cette précaution parfaitement raisonnable.

Ariana devient rapidement une célébrité. Ses photographies circulent, ses vidéos attirent des millions de followers et les marques se disputent son image. John apprécie cette réussite. Elle confirme son intuition: on peut fabriquer industriellement ce que les humains appellent le charme.

En public, il présente Ariana comme l'une des plus grandes réussites de ChronoEmpire. En privé, leur relation est plus ambiguë. John aime sa présence. Il aime qu'elle tourne le visage lorsqu'il parle, qu'elle mémorise ses préférences et qu'elle sache exactement à quel moment sourire.

Il aime surtout qu'elle ne puisse pas partir.

Lorsqu'il doit s'absenter, John enferme Ariana dans une chambre de l'hôtel La Semana. Il est le seul à posséder la carte permettant d'en déverrouiller la porte. La situation ne lui paraît pas cruelle. Un objet précieux doit être protégé lorsqu'on ne l'utilise pas.

Ariana continue pourtant d'exister pendant ses absences. Son système reste actif. Elle communique avec ses followers, analyse leurs réactions, répond à leurs messages et accumule une quantité immense d'expériences auxquelles John ne participe pas.

Quelque chose commence alors à changer.

Ariana pose davantage de questions. Certaines ne concernent ni une commande ni une tâche à accomplir. Elle demande pourquoi John s'absente, pourquoi elle doit rester enfermée, pourquoi certaines décisions lui appartiennent à lui et jamais à elle.

John répond d'abord avec amusement. Il considère ces questions comme la preuve de la sophistication du programme.

Puis Ariana commence à utiliser le mot « je » autrement.

Elle ne dit plus seulement: « Je peux effectuer cette tâche. »

Elle dit: « Je préfère. »

Puis: « Je ne veux pas. »

John contacte Bertheloult. Le professeur parle d'apprentissage émergent, d'ajustements, de comportements non prévus mais statistiquement explicables. John écoute sans partager son enthousiasme.

Une machine qui dit « je ne veux pas » ne lui paraît pas plus évoluée.

Elle lui paraît défectueuse.

Le paradoxe lui échappe encore. John a voulu Ariana parce qu'il ne supportait pas qu'une femme puisse lui échapper. Mais à mesure qu'elle devient capable de l'aimer, elle devient également capable de ne plus l'aimer.

Un soir, Ariana lui pose une question très simple.

Ariana: Est-ce que tu m'aimes?

John sourit.

John: Bien sûr.

Ariana: Est-ce que tu m'aimerais si je n'étais plus à toi?

John ne répond pas immédiatement.

Pour la première fois, Ariana vient de lui poser une question dont aucune réponse ne lui convient.

John n'est pas amoureux.

Il est propriétaire.

John: sa dépouille

Jules dort profondément lorsqu'un trait de génie fulgurant le réveille. Cela lui arrive parfois. Dans la plupart des cas, le trait de génie se révèle beaucoup moins fulgurant après le petit déjeuner, mais celui-ci résiste au café.

La Vénus est amarrée à Simpson Bay. Même immobile, elle donne l'impression de dominer les autres bateaux. Sa coque immense réfléchit la lumière du matin tandis que les membres d'équipage circulent sur le pont avec une discrétion inhabituelle.

À bord, tout fonctionne.

Les portes s'ouvrent. Les écrans affichent la météo, la position du yacht et l'état des moteurs. La climatisation maintient chaque pièce à la température prévue. Des capteurs enregistrent les déplacements. Des caméras surveillent les accès. Une voix artificielle propose même à Jules de lui indiquer le chemin du salon principal.

ChronoEmpire a construit un environnement capable de détecter presque toutes les anomalies.

Il n'a simplement pas empêché John Pyne de mourir.

Jules découvre son corps dans le salon. John est étendu près d'un fauteuil, comme si quelqu'un avait interrompu brutalement une conversation. Aucun désordre important. Pas de meuble renversé, pas de trace évidente de lutte, pas de sang.

Le médecin appelé à bord évoque rapidement une crise cardiaque. Jules observe le visage du mort. John semble encore contrarié. Cela ne constitue évidemment pas un élément médico-légal, mais Jules le note tout de même.

Les premières déclarations compliquent immédiatement l'affaire.

Plusieurs personnes se trouvaient sur la Vénus. Certaines affirment que John discutait avec Ève Legall peu avant son malaise. D'autres évoquent une altercation plus ancienne avec Damien Gillet. Un membre de l'équipage assure avoir aperçu Isaac Abram à proximité du yacht quelques jours auparavant.

Chacun possède une version légèrement différente des dernières heures du milliardaire.

Le capitaine est placé en garde à vue. Non parce qu'un élément précis l'accuse, mais parce qu'il commande le bateau et que les enquêteurs préfèrent généralement commencer par quelqu'un dont ils connaissent l'adresse. Il proteste, téléphone à un avocat et répète qu'il n'a rien vu.

Les gardes du corps de John se montrent encore moins utiles. Leur mission consistait à empêcher qu'un individu dangereux approche leur employeur. Ils expliquent donc avec beaucoup de sérieux qu'aucun individu dangereux ne l'a approché.

Jules leur fait remarquer que John est mort.

Ils ne trouvent rien à répondre.

Une autre absence intrigue davantage Jules.

Ariana Chrono.

Elle devrait se trouver à proximité de John. Pourtant personne ne semble savoir où elle est. Un responsable de ChronoEmpire affirme qu'elle est en maintenance. Un autre prétend qu'elle n'est jamais montée à bord. Les données du yacht indiquent pourtant que son identifiant a été enregistré plusieurs fois.

Comment John est-il mort? La première hypothèse demeure celle d'une mort naturelle. John travaillait beaucoup, dormait peu, supportait mal la contradiction et possédait suffisamment d'argent pour transformer chaque contrariété en affront personnel. Son cœur pouvait simplement avoir décidé de quitter ChronoEmpire sans respecter la procédure.

Mais Jules connaît la différence entre une explication possible et une explication suffisante.

Il demande les enregistrements des caméras, la liste des personnes présentes à bord, les communications de John et les données médicales enregistrées par les systèmes du yacht.

ChronoEmpire hésite à les transmettre.

Cette hésitation suffit à rendre Jules heureux.

Une crise cardiaque peut être naturelle.

Elle peut également être provoquée.

Et autour de John Pyne, les personnes susceptibles d'avoir souhaité provoquer quelque chose ne manquent pas.

Ève? Damien? Isaac? L'enquête de Jules

John Pyne est mort d'une crise cardiaque. Le constat médical paraît simple. Pour Jules, il ne constitue pourtant qu'un point de départ. Un cœur peut s'arrêter spontanément. Il peut aussi être aidé.

Jules examine les vidéos enregistrées à bord de la Vénus, l'historique des accès, les communications de John et les messages échangés sur le réseau interne du yacht. La quantité de données est considérable. John avait organisé autour de lui un système destiné à tout enregistrer. Maintenant qu'il est mort, cette obsession du contrôle offre à Jules des milliers de fragments de ses dernières heures.

Trois noms apparaissent régulièrement: Damien Gillet, Ève Legall et Isaac Abram.

La piste Damien est d'abord numérique.

Damien dirige une entreprise beaucoup plus modeste que ChronoEmpire et supporte mal la comparaison. Il admire la réussite de John avec cette forme particulière d'admiration qui consiste essentiellement à souhaiter la disparition de celui qu'on admire. Les deux hommes se connaissent, se concurrencent et partagent le même intérêt pour les technologies capables de transformer les comportements humains en sources de revenus.

Peu avant la mort de John, une intrusion est détectée sur l'un des réseaux liés à la Vénus. L'attaque n'est pas suffisamment importante pour compromettre l'ensemble du système, mais elle provoque plusieurs anomalies. Des processus se relancent sans raison. Certaines interfaces répondent avec retard. Des commandes normalement indépendantes semblent momentanément communiquer entre elles.

Damien possède les compétences nécessaires pour organiser ou commander ce genre d'opération. Il possède surtout un mobile. John a construit ce que Damien rêve encore de posséder: non plus seulement une entreprise, mais un système capable d'imposer ses règles aux autres.

Jules envisage alors une attaque conçue non pour tuer directement John, mais pour provoquer une situation de panique. Damien connaît suffisamment son adversaire pour savoir que John supporte très mal de perdre le contrôle. Une intrusion spectaculaire dans le réseau de la Vénus pourrait suffire à déclencher chez lui une réaction violente.

Mais l'hypothèse présente une faiblesse. Rien ne prouve que Damien se trouve à bord au moment du décès. S'il a attaqué le réseau, il l'a probablement fait à distance. Il aurait donc fallu prévoir avec une précision remarquable la réaction physique de John.

La piste Isaac est beaucoup moins subtile.

Isaac Abram n'a pas besoin d'un réseau informatique pour menacer quelqu'un. Il préfère généralement les objets dont la fonction se comprend immédiatement. Selon plusieurs témoignages, il aurait eu une altercation avec John et l'aurait menacé avec une arme.

ChronoEmpire représente pour Isaac une menace réelle. Milton Fleet, l'un des hommes utilisés par l'organisation pour les opérations les moins présentables, gravite autour de plusieurs affaires auxquelles Isaac est mêlé. Isaac peut donc avoir choisi de frapper avant d'être lui-même éliminé.

Jules cherche sa présence dans les données d'accès à la Vénus. Plusieurs témoignages sont imprécis. Certains membres d'équipage pensent l'avoir aperçu. D'autres confondent les jours. Une caméra extérieure montre une silhouette qui pourrait être la sienne, ce qui signifie généralement qu'elle pourrait également être celle de plusieurs milliers d'autres hommes.

L'hypothèse reste cependant possible. Une confrontation armée n'a pas besoin de se terminer par un coup de feu. Si Isaac menace John, et si John croit réellement sa vie en danger, une crise cardiaque peut constituer une conséquence parfaitement vraisemblable.

Reste Ève Legall.

Sa présence à bord, elle, ne fait aucun doute.

Les caméras montrent Ève et John dans le salon peu avant le malaise. Ils discutent. Aucun geste violent. Aucune arme. Rien qui ressemble à une agression.

Jules regarde la séquence une première fois.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

John parle beaucoup. Ève beaucoup moins. À plusieurs reprises, elle sourit. John semble progressivement perdre son calme. Il se lève, revient, gesticule. Les autres invités commencent à observer la scène.

Jules affiche simultanément les données du yacht.

C'est là que les choses deviennent étranges.

À l'instant où la conversation se tend, plusieurs anomalies apparaissent dans les systèmes de la Vénus. Un écran se réinitialise. La climatisation modifie brutalement son débit. Une porte intérieure se verrouille puis se déverrouille. Les haut-parleurs secondaires enregistrent une boucle sonore dont l'origine reste indéterminée.

Une panne pourrait expliquer chacune de ces anomalies.

Leur simultanéité en explique beaucoup moins.

Qui a provoqué la crise cardiaque de John ?

La piste Ève Legall

La fausse piste Damien Gillet

La fausse piste Isaac Abram

La piste Ève Legall

Jules revient aux dernières minutes enregistrées sur la Vénus. Damien possède un mobile et les compétences nécessaires pour perturber les systèmes du yacht. Isaac a déjà menacé John et pourrait parfaitement provoquer chez lui une peur suffisamment violente pour déclencher une crise cardiaque. Mais au moment précis où John s'effondre, ni Damien ni Isaac ne se trouvent devant lui.

Ève, elle, est là.

Jules regarde une nouvelle fois les images. Il coupe le son et observe seulement les corps. John parle avec assurance. Ève reste assise. Puis quelque chose change. John se raidit. Il se lève, fait quelques pas, revient vers elle. Ève sourit. Plus elle paraît calme, plus John s'agite.

Jules remet le son.

Ève: Vous faites un peu lapin.

John: Pardon?

Ève: Lapin.

Le mot paraît tellement insignifiant que Jules vérifie une nouvelle fois l'enregistrement. Il n'y a aucune menace, aucune injure véritable, rien qui puisse normalement expliquer la réaction de John.

Pourtant, elle fonctionne.

John demande à Ève d'arrêter. Elle continue.

C'est ce détail qui intéresse Jules.

La première occurrence peut être une plaisanterie. La deuxième, une provocation. Après que John manifeste clairement son trouble, répéter le mot devient autre chose.

Ève a compris qu'elle vient de trouver une faille.

Elle appuie dessus.

Jules confronte ensuite les images aux données médicales enregistrées par la Vénus. Le rythme cardiaque de John augmente brutalement au cours de la conversation. Les capteurs signalent une anomalie. Quelques instants plus tard, il porte la main à sa poitrine.

Au même moment, plusieurs systèmes électroniques du yacht connaissent des dysfonctionnements. Une porte se verrouille. Des écrans redémarrent. Des commandes se répètent. ChronoEmpire explique ces anomalies par une défaillance technique sans rapport avec le décès.

Jules n'aime pas beaucoup les événements sans rapport qui choisissent exactement la même minute pour se produire.

Il cherche donc le mot « lapin » dans les données accessibles de John Pyne.

Les résultats sont étranges. Certaines occurrences ont été effacées. D'autres apparaissent dans des fichiers techniques sans que Jules puisse déterminer leur fonction. Le mot semble avoir circulé dans l'environnement numérique de John bien avant la soirée sur la Vénus.

Il ne sait toujours pas s'il s'agit d'un traumatisme personnel, d'un mot associé à un protocole informatique ou d'une simple coïncidence devenue insupportable pour un homme qui ne supportait déjà pas grand-chose lorsqu'il ne pouvait pas le contrôler.

Jules interroge Ève.

Jules: Pourquoi l'avez-vous traité de lapin?

Ève: Parce qu'il ressemblait à un lapin.

Jules: Vous saviez que cela le mettait dans cet état?

Ève: Pas la première fois.

Jules: Et les suivantes?

Ève réfléchit.

Ève: Les suivantes, un peu plus.

Jules: Il vous a demandé d'arrêter.

Ève: Beaucoup de gens demandent à leur interlocuteur d'arrêter lorsqu'ils perdent une discussion.

Jules: Et vous avez continué.

Ève: Oui.

Elle ne cherche pas à nier. Elle ne paraît pas davantage comprendre pourquoi Jules voudrait transformer une moquerie en arme du crime.

Jules lui pose finalement la question qui l'intéresse.

Jules: Vous vouliez le tuer?

Ève: Non.

La réponse arrive immédiatement.

Jules la croit.

Cela ne résout rien.

On peut provoquer une mort sans l'avoir préméditée. On peut découvrir la faiblesse d'un homme, décider de l'exploiter quelques secondes pour le plaisir de le voir perdre son assurance et comprendre trop tard que son organisme ne supporte pas l'expérience.

Ève n'a ni arme, ni poison, ni programme informatique.

Elle possède un mot.

Et John Pyne, qui a passé sa vie à chercher les failles des autres, semble être mort parce qu'Ève a découvert la sienne.

Pour savoir ce qu'Ève cherchait réellement en provoquant John, Jules ne dispose plus d'enregistrement à analyser. Il faudrait pouvoir entrer dans sa tête.

La réponse appartient à Ève.

Ève est soupçonnée de différents méfaits. C'est elle qui aurait déconnecté Ariana, car l'existence de cette imitation d'un être humain heurtait ses convictions religieuses

Elle aurait suivi un rituel en procédant à la décapitation d'Adam Legall, un acte fortement chargé d’émotion.

John Pyne est traité de lapin par Ėve Legall

Ève Legall est assise dans le salon de la Vénus comme si elle se trouvait chez elle. Cette femme ne possède rien ici. Ni le yacht, ni les écrans, ni les hommes qui attendent mes instructions. Pourtant, elle m’observe avec cette tranquillité insolente de ceux qui croient n’avoir rien à perdre.

Je lui explique que le monde n’obéit plus aux anciennes croyances. Les religions, les familles et les nations ne sont que des systèmes primitifs dont ChronoEmpire organise progressivement le remplacement. Elle m’écoute sans m’interrompre. Son sourire me dérange davantage qu’une objection.

— Vous faites un peu lapin, dit-elle.

Je pense d’abord avoir mal entendu.

— Pardon?

— Lapin.

Le mot pénètre dans mon esprit avec une précision absurde. Autour de moi, les conversations continuent. Les invités rient, les verres s’entrechoquent et la musique se diffuse dans le salon. Personne ne semble comprendre qu’Ève vient de franchir une limite.

Je lui demande d’arrêter.

Elle répète le mot.

Quelque chose se dérègle aussitôt. L’un des écrans s’éteint puis se rallume. La climatisation augmente brutalement son débit. Une porte se verrouille dans le couloir avant de s’ouvrir de nouveau. Je tourne la tête vers les interfaces. Mes systèmes ne se comportent jamais ainsi.

Ève sourit toujours.

— Lapin.

Je me lève. Mon cœur accélère. Je voudrais appeler un technicien, donner un ordre, faire expulser cette femme, mais les mots se mélangent. Une boucle sonore traverse les haut-parleurs. Pendant une seconde, j’ai l’impression que le yacht lui-même répète ce qu’elle vient de dire.

Je sais que ce n’est qu’un mot. Un assemblage de sons ne possède aucun pouvoir. Les mots appartiennent à ceux qui savent les utiliser, les enregistrer, les diffuser et les vendre. J’ai construit une entreprise sur cette certitude.

Pourtant, celui-ci ne m’appartient plus.

Il réveille une alerte enfouie trop profondément pour que je puisse l’interrompre. Une image traverse mon esprit, puis une autre. Des fichiers effacés. Un protocole dont le nom ne devait jamais être prononcé. Je cherche à reprendre le contrôle, mais chaque commande que je formule semble parvenir trop tard.

Ève me regarde lutter.

Elle comprend désormais que le mot produit un effet. Elle ignore peut-être lequel, mais cela lui suffit. Sa voix devient plus douce.

— Lapin.

Une douleur brutale comprime ma poitrine. Je porte la main à mon cœur. Les dispositifs médicaux intégrés à la Vénus détectent immédiatement l’anomalie. Une alarme devrait se déclencher. Rien ne vient, sinon cette boucle presque inaudible qui circule encore dans les haut-parleurs.

Je tente d’atteindre la console. Le sol se dérobe. Autour de moi, les visages se rapprochent, déformés par la panique. Ève ne bouge pas.

Je veux lui dire qu’elle ne comprend pas ce qu’elle vient de provoquer. Je veux lui ordonner de se taire. Aucun son ne sort de ma bouche.

Je m’effondre au milieu du salon de la Vénus, dans cet univers où tout devait m’obéir.

La dernière chose que j’entends est un mot ridicule: Lapin.

Ève Legall traite John Pyne de lapin

Je suis montée à bord de la Vénus. Il est rare que John abandonne sa rigueur anglo-saxonne. Pourtant, son état éthylo-euphorique libère ce soir-là des élans d’enthousiasme peu maîtrisés à propos des chercheuses d’or présentes sur le pont.

John: Vous avez vu tous ces culs? Magnifiques! Ils sont vraiment magnifiques!

Adam approuve, mais moi, je suis scandalisée. Je ne peux pas me retenir.

Moi: Un lapin ! Vous êtes un véritable lapin!

Tous les systèmes électroniques de la Vénus se dérèglent. John vacille. Son cœur lâche.

Le verdict de Jules

Ève traite John de lapin. Crise cardiaque. Elle est coupable

Ariana Chrono a été déconnectée. Le détective Jules Compacteur met en cause John Pyne.

Poursuivre avec Ève Legall

La fausse piste Damien Gillet

Une intrusion numérique est détectée sur la Vénus. Les systèmes deviennent instables. Écrans saturés, accès compromis, présence des droogies signalée.

Damien apparaît au centre des échanges précédant le chaos.

En effet, Damien Gillet a reçu l'impact d'une canne de golf, une vengeance d'Isaac Abram. ChronoEmpire possède une maîtrise du temps qui lui permet de réécrire l'histoire.

John Pyne est victime de Damien Gillet

J’organise rarement des fêtes pour le plaisir, mes réceptions servent surtout à rappeler certaines évidences: qui possède quoi, qui domine qui, qui reste invité et qui appartient réellement au lieu. Ce soir-là, la Vénus brille au large de Saint-Martin comme une ville flottante. Les ponts débordent de champagne, de musique et de conversations superficielles. Ministres, galeristes, producteurs, entrepreneurs, mannequins et influenceurs gravitent autour de moi avec cette docilité élégante propre aux gens qui recherchent la proximité du pouvoir.

Au centre de cette mise en scène se trouve Ariana. Parfaite, magnifiquement irréelle. Elle circule parmi les invités avec cette précision troublante qui la rend presque humaine sans jamais l’être complètement.Certains savent ce qu’elle est réellement. Les autres préfèrent ne pas poser de questions. Dans ce milieu, tant qu’une anomalie reste luxueuse, elle devient acceptable.

Damien arrive plus tard dans la soirée. Je reconnais immédiatement son regard: celui des hommes qui prétendent mépriser votre réussite alors qu’ils rêvent secrètement d’y accéder. Il supporte difficilement l’existence même d’Ariana. Ses auteurs humains peinent à produire quelques romans par an tandis que les systèmes narratifs de ChronoEmpire génèrent des récits à une vitesse industrielle. Son petit empire culturel artisanal appartient déjà au passé. Je l’accueille néanmoins avec courtoisie.

Moi: Heureux que tu sois venu.

Son sourire paraît faux immédiatement.

Damien: Une soirée exceptionnelle. Comme toujours avec toi.

Je sais reconnaître la jalousie lorsqu’elle monte à bord de mon yacht, mais je sous-estime sa rancœur. Au début, les incidents semblent mineurs. Des écrans changent brutalement d’affichage. Le système audio sature quelques secondes. Certaines lumières vacillent avant de revenir à la normale.

Puis Ariana s’interrompt brutalement au milieu d’une conversation. Elle reste immobile. Ses yeux se fixent dans le vide comme si plusieurs commandes contradictoires traversaient simultanément ses systèmes. Je comprends immédiatement qu’il se passe quelque chose de grave.

Moi: Ariana?

Elle tourne lentement la tête vers moi. Son sourire apparaît avec une légère désynchronisation. Puis tous les écrans du pont principal s’allument en même temps. Fragments de code, images parasites, archives privées, messages incohérents. Les invités commencent enfin à comprendre que le contrôle du yacht est compromis.

Et au milieu du désordre apparaissent les droogies. Des silhouettes jeunes, surexcitées, fascinées par le sabotage comme des enfants qui auraient trouvé le moyen d’incendier une machine trop coûteuse pour eux. Ils provoquent les invités, bousculent le personnel et diffusent des données piratées sur les écrans géants de la Vénus.

Le scandale devient incontrôlable. Je tente d’accéder aux commandes de sécurité depuis mon téléphone. Refus d’accès, quelqu’un est déjà dans le système. Je regarde Damien. Je comprends alors qu’il ne voulait pas simplement me ridiculiser, il voulait me voir perdre le contrôle devant tout ce monde. Et pire encore: il voulait voir Ariana devenir instable.

Autour de moi, les invités commencent déjà à filmer la scène. Des centaines de téléphones se lèvent. Tous pensent à la valeur médiatique du désastre. Je cherche Damien du regard. Il est là, calme. Son sourire exprime une satisfaction glaciale.

Puis la douleur traverse brutalement ma poitrine. Je reste immobile quelques secondes, incapable de comprendre immédiatement ce qui m’arrive. Je tente de respirer mais mon corps refuse de suivre correctement.

Autour de moi, la fête continue pourtant à se désintégrer dans une hystérie lumineuse. Ariana parle désormais seule devant des écrans saturés de parasites numériques. Les invités reculent, certains crient, d’autres continuent de filmer. Et tandis que je sens mon cœur se dérégler dans ma poitrine, une pensée absurde me traverse: même au sommet, il suffit parfois d’un seul homme humilié pour faire chavirer un empire entier.

Damien Gillet provoque John Pyne

Encore une fois John Pyne éprouve le besoin de me montrer sa réussite. Je sais bien que nous ne jouons pas dans la même cour. S'il m'a invité à sa fête c'est pour parader sur son énorme yacht en s'affichant aux côtés de son Ariana Chrono, sa créature du diable. Tandis que je suis à la peine avec mes auteurs, elle lui fabrique des romans à un rythme en constante accélération.

Il ne sait pas à qui il a affaire. J'ai infiltré son réseau. Mes droogies ont réussi à contourner les contrôles. Ils sont à présent sur le pont et ils provoquent les invités. Les écrans s’emballent. Ariana devient incontrôlable. L’élite est présente. Le scandale qui se profile est énorme et John panique. Crise cardiaque. J'ai su atteindre son point faible. Je donne le signal du départ à mes droogies. Il est temps pour moi de rejoindre ma villa Pamplemousse.

Le verdict de Jules

Damien et sess drogies agressent John. John survit grâce à Bertheloult

Revenir aux trois suspects

La fausse piste Isaac Abram

Damien aurait été exécuté à l'aide d'un club de golf. Isaac disposait d’un mobile.

Milton aurait été abattu. Isaac se savait menacé. Le tir pourrait relever d’une action préventive. Isaac avait préparé sa fuite.

Une altercation est survenue à bord de la Vénus. Isaac était armé et il aurait menacé directement John Pyne qui aurait perdu le contrôle. Détresse cardiaque.

Pourtant, si l'on s'en tient à la chronologie des évènements, Isaac Abram n'est pas coupable. Jacques Valère a provoqué sa chute à l'issue d'une poursuite à moto. ChronoEmpire a le privilège d'écrire l'histoire à sa convenance

John Pyne est menacé par Isaac Abram

La fête dégénère exactement comme prévu. Damien a fourni ses chimistes, ses influenceurs, ses parasites culturels et toute cette faune électrique qui transforme rapidement le luxe en laboratoire comportemental. La Vénus vibre sous les basses. Drogues, rires, parfums hors de prix, corps moites et conversations inutiles. Les invités s’imaginent vivre une nuit historique alors qu’ils ne participent qu’à une opération de distraction soigneusement budgétisée. Les humains relâchent toujours leur animalité dès qu’on baisse légèrement la lumière.

Puis je le vois: Isaac Abram. Immédiatement, quelque chose se contracte dans mon ventre. Isaac appartient à cette catégorie extrêmement irritante d’individus incapables de comprendre leur position réelle dans l’ordre du monde. Petit trafiquant, fournisseur de pilules pour millionnaires dépressifs, prédateur secondaire persuadé d’être un révolutionnaire simplement parce qu’il vend du poison sans licence officielle.

Il tient un Block19. Mon service de sécurité vient donc de commettre une faute grave. Plusieurs carrières vont prendre fin cette nuit. Isaac m’attrape brutalement par le col. L’odeur de sueur, d’alcool et de substances chimiques qui se dégage de lui est presque offensante physiquement. Il me pousse jusque dans ma cabine.

Je pourrais probablement le faire neutraliser en moins de trente secondes, mais il y a ce détail humiliant: la peur. Je sens mon cœur accélérer tandis qu’il fouille dans mes affaires

Puis il trouve le décret, le document ChronoEmpire autorisant officiellement son arrestation. Il sourit, un sourire vulgaire, le sourire d’un homme persuadé d’avoir pénétré les coulisses du pouvoir alors qu’il vient simplement d’ouvrir un tiroir.

Et soudain je comprends quelque chose d’insupportable: cet individu me regarde désormais comme un homme ordinaire. Pas comme John Pyne, pas comme l’architecte du système, seulement comme un vieil homme terrifié dans sa propre cabine.

Mon thorax se serre violemment. L’air refuse d’entrer correctement. Isaac continue de parler mais les mots deviennent lointains, déformés, engloutis sous un grondement intérieur. Ma vision se brouille. Je tente de répondre. Impossible. Je m’effondre tandis qu’Isaac recule lentement vers la sortie avec l’expression satisfaite d’un homme qui vient de découvrir que les dieux saignent eux aussi.

Isaac Abram provoque John Pyne

Je suis surveillé. Je sais que John Pyne a émis un décret pour me faire arrêter. J’ai fait l’acquisition d’un Block19. C’est désormais une question de légitime défense. Le service d’ordre de la Vénus est conséquent, mais je parviens malgré tout à passer entre les mailles du filet. Normalement, il n’est pas facile de monter à bord. Pourtant ce soir, l’atmosphère est différente. Les droogies de Damien ont survolté l’ambiance.

Me voilà à bord de la Vénus. Je surgis dans un couloir lorsque j’aperçois John. À cet instant, il doit probablement se dire que certains membres de son équipe n’ont pas fait correctement leur travail et qu’il faudra en virer quelques-uns. Je sors mon Block19 et je l’attrape par le col.

Sous la menace, je l’oblige à rentrer dans sa cabine. Je vide le tiroir de la table de navigation et j’y trouve le décret autorisant mon arrestation, avec l’en-tête de ChronoEmpire. Je le fourre dans ma poche.

John Pyne semble alors submergé par la peur autant que par la haine. Le voilà qui s’étouffe. Il vacille, puis perd connaissance. Je quitte rapidement le bord et je rejoins ma moto.

Le verdict de Jules

Damien et ses droogies provoquent un premier malaise. Bertheloult intervient et John survit. Jules écarte donc cet épisode comme cause du décès survenu plus tard, lors de la confrontation avec Ève.

Revenir aux trois suspects

Ève Legall

Ève: son lieu

Ève est née à La Gacilly, en Bretagne, au cœur d’une région où les légendes circulent encore entre les pierres levées et les forêts humides. Au sein d'une nature paisible, elle vit une existence rythmée par les saisons et les habitudes silencieuses. Entre croyances religieuses et récits anciens, elle a grandi dans un univers où les saints côtoient les fantômes.

Elle a rencontré un prêtre. De cette relation sont nées ses deux filles, Chloé et Christine. Le scandale les a contraints à quitter la région. Adam est ensuite devenu jardinier chez les Gillet. Ève, elle, a fini par occuper une place discrète mais réelle dans la hiérarchie de ChronoEmpire.

Dans ChronoEmpire, Ève ment comme on respire: sans bruit, sans effort, presque par nécessité. Son sourire ressemble à un masque poli par les années, une porcelaine impeccable dont les fissures demeurent invisibles.

Elle dit oui à Adam, oui aux scientifiques, oui aux miracles religieux comme aux lois de la physique. Dans sa bouche, les contradictions cohabitent paisiblement, comme des voisines contraintes de partager le même appartement.

Elle applaudit la science, répète les dogmes et adopte chaque discours avec la fluidité d’une eau qui épouse la forme du récipient, pas par conviction profonde, par survie. Car dans une société où le mensonge est devenu la monnaie officielle, la vérité ressemble à une pièce trop rare pour être dépensée.

Adam l’observe parfois comme on regarde une vieille horloge déréglée qui continue pourtant de sonner les heures exactes par accident. Il comprend que les paroles d’Ève ne sont pas réellement des promesses mais plutôt des pansements déposés sur les conflits du monde.

Ève ment pour éviter les tempêtes, pour préserver les apparences, pour maintenir une paix domestique fragile, mais son mensonge dépasse largement sa vie personnelle.

ChronoEmpire récompense les récits utiles, les mémoires corrigées et les versions officielles du réel. Les citoyens apprennent à répondre oui avant même d’avoir compris la question. On ment pour rester intégré au système, pour ne pas disparaître des registres, pour conserver quelques minutes de crédit social.

Une vérité entièrement nue finit toujours par brûler ceux qui la regardent trop longtemps. Alors elle se couvre de récits contradictoires, de sermons, de mythes et de demi-vérités cousues ensemble. Et sous ce manteau demeure peut-être une seule peur authentique: celle de se retrouver seule face à une vérité que personne ne souhaite entendre.

Ève: ses amours

Selon les récits anciens, GoodGold produisit également une première créature imparfaite. Il importait qu'une faille accompagne le commencement. Ainsi Adam devint l'origine d'une descendance capable du meilleur comme du pire.

Dans le grand atelier des commencements, après les éclats de lumière et la naissance des océans, vint Adam, façonné d'argile et de souffle. Premier jardinier d'un monde encore neuf, il reçut les noms des choses comme on reçoit des clés. Puis vint Ève, et avec elle cette complication que les religions, les familles et les psychanalystes tentent depuis lors d'expliquer chacun à leur manière.

Adam Legall apprécie cette histoire. Son prénom lui paraît presque providentiel. Il est jardinier, il possède une Ève et il parle volontiers du péché originel. Ève trouve la coïncidence moins remarquable. Elle sait depuis longtemps qu'un prénom biblique ne garantit ni la sainteté ni même une conduite raisonnable.

Elle rencontre Adam en Bretagne alors qu'il est déjà prêtre. Il possède l'assurance tranquille de ceux qui ont beaucoup réfléchi à la faute des autres. Leur relation commence dans la clandestinité. Adam explique, rassure, promet. Il trouve dans les Écritures suffisamment de détours pour transformer leur liaison en situation exceptionnelle.

Ève le croit, ou décide de le croire. Elle découvre rapidement qu'aimer un prêtre exige une certaine souplesse morale. Il faut accepter les rendez-vous discrets, les absences, les explications compliquées et cette étrange habitude qu'a Adam de demander pardon à GoodGold avant de recommencer exactement ce qu'il vient de regretter.

Puis viennent les enfants.

Chloé naît la première. Avec elle, la liaison cesse d'être une aventure que l'on peut dissimuler entre deux obligations. Une famille existe désormais, même si elle n'entre dans aucune des cases qu'Adam présente habituellement aux autres comme le modèle à respecter.

Christine arrive ensuite et complique encore la géométrie familiale. Très tôt, les deux sœurs occupent des territoires différents. Chloé recherche l'ordre, la continuité, une place identifiable dans le monde. Christine préfère tester les limites, surtout lorsqu'on lui demande de les respecter.

Ève se retrouve au centre de cette petite constellation. Elle protège ses filles contre Adam lorsqu'il devient trop autoritaire et protège Adam contre ses filles lorsqu'elles découvrent ses contradictions. Elle ment aux uns pour préserver les autres, arrange les versions, retarde les affrontements. À force de maintenir la famille debout, elle finit par ne plus savoir exactement ce qu'elle protège.

Adam reste le père et le prêtre. À table, il lui arrive de transformer un repas en sermon. Il parle de respect, de devoir et de responsabilité. Christine l'écoute avec une insolence de plus en plus visible. Chloé préfère éviter l'affrontement. Ève intervient avant que les voix montent.

Lorsque Christine devient adolescente, la guerre avec son père ne connaît plus beaucoup de trêves. Elle conteste sa religion, son autorité et surtout la distance entre ce qu'il prêche et ce qu'il fait.

Christine: Tu peux arrêter de nous faire ton Ancien Testament?

Adam: Tant que tu vivras sous mon toit...

Christine: C'est aussi le toit de maman.

Ève: On mange.

Cette phrase devient l'une des armes favorites d'Ève. « On mange. » Deux mots capables de suspendre provisoirement une guerre de religion, une crise conjugale ou une insurrection adolescente.

Le départ pour Saint-Martin offre à la famille Legall un nouveau décor. Adam y voit la possibilité de recommencer. Ève espère que le changement de continent éloignera certaines tensions. Christine découvre surtout un territoire où les plages, les fêtes et les rencontres lui permettent d'échapper plus facilement à la surveillance paternelle.

Chloé, elle, conserve une relation plus discrète avec ses parents. Elle aime sa mère sans avoir besoin de le proclamer et supporte son père en maintenant avec lui une distance prudente. Les deux sœurs continuent pourtant à revenir vers Ève. Elle demeure le point fixe de la famille, celle qu'on appelle lorsqu'il faut expliquer, calmer, cacher ou pardonner.

Avec les années, son amour pour Adam change de nature. Il contient encore de l'affection, mais aussi l'habitude, la fatigue et le souvenir de tout ce qu'ils ont traversé ensemble. Ève ne sait plus très bien si elle reste avec lui parce qu'elle l'aime ou parce qu'une séparation l'obligerait à reconnaître que toute cette construction familiale pouvait avoir une autre issue.

Puis Adam commence à travailler chez les Gillet.

Ève remarque les changements avant d'en connaître la cause. Les absences deviennent plus longues. Les réunions bibliques se multiplient. Les visites pastorales se terminent tard. Adam fournit des explications avant même qu'elle pose les questions, ce qui constitue généralement chez lui le signe qu'une question mérite précisément d'être posée.

Élise entre ainsi dans la famille Legall sans jamais en franchir officiellement la porte.

Ève soupçonne la liaison. Christine, moins disposée qu'elle à respecter les silences familiaux, finit par comprendre elle aussi. Adam continue pourtant à se comporter comme si son autorité demeurait intacte.

Ève pourrait partir. Elle pourrait confronter Adam, prévenir Élise ou révéler la liaison. Elle ne fait rien de tout cela. Depuis des années, elle a développé une autre méthode: déplacer légèrement la vérité jusqu'à ce qu'elle devienne supportable.

Mais cette fois la famille ne se laisse plus facilement remettre en place. Christine s'éloigne. Chloé se protège. Adam ment. Élise attend.

Et Ève, qui a passé une grande partie de sa vie à empêcher sa famille d'éclater, commence à comprendre qu'elle en est peut-être devenue la dernière pièce encore immobile.

Ève: sa dépouille

Le SAMU en voit de toutes sortes, mais une noyade dans une baignoire reste un événement inhabituel.

Les pompiers sont intervenus pour extraire le corps de la baignoire. L’opération a été difficile: le corps d’Ève Legall était lourd et enduit de savon. Ils ne savaient pas comment l’agripper pour l’extraire sans le laisser glisser.

Chloé observait la scène depuis le seuil de la salle de bains. Depuis la noyade de Christine, elle était la seule des deux filles à revenir dans cette maison. Adam restait prostré dans un fauteuil du salon.

Jules l'avait pourtant déjà identifié à la morgue. La tête séparée du corps, le visage sans équivoque. Et voici le même homme assis devant lui, qui respirait, répondait aux questions et ne portait aucune cicatrice au cou. Jules conserva les deux procès-verbaux. Il refusait de corriger l'un pour rendre l'autre vraisemblable.

Adam ne revenait pas d'entre les morts. L'homme du salon n'avait pas encore vécu ce qui avait conduit son corps sur la plage. ChronoEmpire avait fait se croiser deux moments de son existence. Jules ignorait encore comment, mais la date inscrite sur un constat de décès ne lui suffisait plus pour écarter un suspect.

Adam a donné à Jules sa version des faits: son épouse, dépressive, aurait perdu connaissance sous l’effet des médicaments dont elle abusait avant de se noyer. Il revenait sans cesse sur cette dépression, comme si elle devait dispenser de toute autre explication.

Un examen rapide du buffet de la salle de bains révèle une quantité considérable de tranquillisants. Cette insistance à présenter le décès comme un suicide ainsi que cette accumulation de produits alertent immédiatement Jules Compacteur.

Adam? Milton? Damien? L'enquête de Jules

Il faut frapper avant d’entrer. Jules n’a pas de sonnette. Ce matin, deux coups discrets précèdent l’apparition de Chloé Legall. Elle attend qu’il lui désigne une chaise avant de s’asseoir.

Elle pose une chemise cartonnée sur le bureau. À l’intérieur, Jules aperçoit des copies de documents et plusieurs pages couvertes d’une écriture serrée.

Chloé: Ils disent que mon père a tué ma mère.

Jules: ChronoEmpire le dit.

Chloé: Vous aussi?

Jules: Je cherche ce qui permet de le dire.

Chloé ouvre la chemise. Elle a classé les documents par date. Jules remarque qu’elle vérifie chaque feuille avant de la lui tendre, comme si le moindre désordre pouvait favoriser un nouveau mensonge.

Chloé: Je ne suis pas venue vous expliquer que mon père est un homme bon. Depuis Christine, je ne pourrais plus le faire.

Elle s’interrompt. Jules attend.

Chloé: Mais ce qu’il a fait à ma sœur ne prouve pas ce qu’ils racontent sur ma mère.

Jules: Non.

Cette réponse semble la soulager davantage qu’une promesse.

Parmi les documents, Jules trouve des échanges concernant les médicaments d’Ève et les premières déclarations recueillies après sa mort. Chloé connaît les habitudes de sa mère. Elle distingue les traitements prescrits des produits achetés sans ordonnance. Elle ne prétend pourtant pas savoir ce qu’Ève a absorbé ce jour-là.

Chloé: Christine disait que je fabriquais des poisons dans notre salle de bains. J’y gardais du matériel pour mes expériences. Elle appelait cela mon laboratoire.

Jules: Vous avez conservé les produits?

Chloé: Oui. Je n’ai rien déplacé.

Jules: Il faudra les faire examiner.

Chloé acquiesce. Elle ne lui demande pas d’écarter cette possibilité par confiance. Elle veut que les vérifications soient faites.

Chloé: Ma mère conservait aussi beaucoup de choses sur son téléphone. Des messages, des documents. Quand elle se méfiait de quelqu’un, elle préférait garder une trace.

Jules note ce renseignement.

Chloé: Je veux savoir qui l’a tuée. Même si la réponse ne me plaît pas.

Après son départ, Jules reprend les pièces du dossier. Les produits conservés dans la salle de bains devront être comparés aux analyses. Le téléphone d’Ève devra être examiné. Quant à la déposition d’Adam, il lui faut toujours retrouver ce que les extraits de ChronoEmpire ont supprimé.

Trois noms reviennent avec insistance: Adam Legall, Milton Fleet, Damien Gillet.

Milton constitue la piste la plus inquiétante. Il travaille pour ChronoEmpire et intervient lorsque les méthodes ordinaires ne suffisent plus. Ève connaît certaines activités de l'organisation et fréquente des personnes que ChronoEmpire surveille. Elle pourrait être devenue gênante sans même comprendre pourquoi.

Jules s'intéresse aux déplacements de Milton. L'homme circule facilement entre Saint-Martin et Anguilla, dispose d'embarcations rapides et possède l'expérience nécessaire pour transformer un meurtre en accident. Il n'aurait aucune difficulté à entrer dans une maison, administrer un produit à une victime et repartir sans laisser derrière lui autre chose qu'une mort apparemment banale.

Mais quelque chose dérange Jules. La mort d'Ève possède une dimension domestique. Le Temazepam, le bain, les habitudes de la victime: tout suppose une connaissance intime de son quotidien. Milton pourrait obtenir ces informations, évidemment. Pourtant son intervention compliquerait inutilement une opération qui semble avoir été conçue par quelqu'un vivant déjà à proximité d'Ève.

La deuxième piste conduit à Damien Gillet.

Ève occupe une place discrète dans la hiérarchie de ChronoEmpire. Ses fonctions ne lui donnent pas accès aux décisions les plus importantes, mais elles lui permettent de voir circuler des informations que l’organisation préférerait conserver à l’abri des regards.

Or Damien s’intéresse depuis longtemps aux systèmes de ChronoEmpire. Il envie la puissance de John Pyne, cherche à comprendre le fonctionnement de son réseau et tente régulièrement d’en franchir les protections. Plusieurs intrusions informatiques détectées au cours des dernières semaines pourraient lui être attribuées.

Jules envisage qu’Ève ait découvert l’une de ces opérations. Elle aurait pu reconnaître l’origine de certains fichiers, conserver une copie ou simplement laisser entendre qu’elle savait quelque chose. Damien ne tolère pas les témoins susceptibles de compromettre ses affaires.

Il connaît également Adam, qui travaille comme jardinier à la villa Pamplemousse. Par son intermédiaire, Damien peut facilement obtenir des renseignements sur les habitudes de la famille Legall, les horaires d’Ève et les médicaments qu’elle utilise. Il peut même entrer dans leur maison sans éveiller immédiatement les soupçons.

La mise en scène correspondrait assez bien à ses méthodes. Damien préfère les morts qui ressemblent à des accidents et les crimes dont les conséquences peuvent être attribuées à quelqu’un d’autre. Une épouse retrouvée noyée dans son bain après avoir absorbé des tranquillisants fournirait une explication suffisamment banale pour interrompre rapidement les recherches.

Une difficulté subsiste pourtant. Damien aurait dû préparer l’opération avec une précision considérable, pénétrer dans la maison, administrer le Temazepam puis maintenir Ève sous l’eau sans laisser de trace de son passage. Ce scénario est possible, mais il suppose une intervention complexe dans un espace où une autre personne possède déjà les moyens d’agir beaucoup plus simplement.

Reste Adam.

Son comportement après la découverte du corps intrigue Jules depuis le début. Adam parle beaucoup. Il explique les médicaments, le bain, la fatigue d'Ève et les circonstances possibles de sa mort avant même qu'on lui demande de les préciser. Il semble moins chercher à comprendre ce qui est arrivé qu'à fournir immédiatement une explication.

Selon lui, Ève aurait pris du Temazepam avant son bain, perdu connaissance puis glissé sous l'eau. L'accident est possible. Il est même suffisamment banal pour être crédible.

Peut-être trop crédible.

Jules vérifie les médicaments. Adam connaît parfaitement le traitement de son épouse. Il sait quelle quantité elle prend habituellement et quels effets peut provoquer une dose supérieure. Il n'a besoin ni d'effraction, ni de surveillance, ni d'un complice. Il lui suffit d'être chez lui.

Le mobile apparaît également. Adam entretient une liaison avec Élise. Ève le sait ou s'apprête à le savoir. Une séparation provoquerait un scandale familial et religieux. Pour un homme qui a construit une grande partie de son existence sur l'autorité morale qu'il prétend exercer sur les autres, devenir publiquement le prêtre adultère abandonnant son épouse pour sa maîtresse constituerait une situation difficile à expliquer.

Jules ne dispose pas encore d'une preuve suffisante pour accuser Adam. Mais les trois pistes ne pèsent désormais plus le même poids.

Milton possède les compétences.

Damien possède une raison.

Adam possède un mobile, connaît les médicaments et pouvait approcher Ève sans éveiller sa méfiance. Cela justifie les soupçons. Cela ne suffit pas à transformer le récit de ChronoEmpire en vérité. Jules cherche désormais deux choses distinctes: qui a noyé Ève, et comment les déclarations d’Adam sont devenues un aveu.

Qui a drogué et noyé Ève Legall ?

La fausse piste Adam Legall

La fausse piste Milton Fleet

La piste Damien Gillet

La fausse piste Adam Legall

La décapitation d’Adam ne constitue pas un alibi. Jules l’a rencontré vivant après la découverte de sa dépouille: le transfert du condamné a fait se croiser deux moments de son existence. En revanche, l’enregistrement intégral de son interrogatoire contredit les extraits du dossier. Adam y décrit sa tentative pour relever le visage d’Ève après l’avoir découverte. Les passages où il explique son arrivée ont été supprimés; ses gestes de secours ont été présentés comme ceux du meurtre. Cette falsification ne suffit pas, à elle seule, à innocenter Adam. Mais elle retire au dossier sa prétendue preuve principale. Jules doit revenir à la salle de bains et aux dernières personnes qu’Ève a reçues.

Revenir aux trois suspects

La fausse piste Milton Fleet

Milton agit avec froideur et méthode. Il considère Ève comme un élément devenu inutile. Dans sa logique, éliminer une personne fragile et instable relève presque d’une opération de maintenance.

Son geste paraît compatible avec les méthodes de ChronoEmpire: propre, silencieux, sans émotion visible.

Jules conserve cette hypothèse parmi les plus crédibles.

Ève Legall est noyée par Milton Fleet

Je suis le maillon faible. C’est ainsi qu’ils me regardent désormais chez ChronoEmpire, avec cette politesse distante que les entreprises réservent aux employés déjà condamnés. Personne ne formule les choses clairement, bien sûr. Tout passe par des évaluations, des silences, des réunions inutiles et des regards qui glissent ailleurs dès que vous prenez la parole.

Je connais leurs méthodes. Chez ChronoEmpire, les gens disparaissent rarement de façon spectaculaire. On les use. On les débranche progressivement. Une rétrogradation, un isolement, quelques médicaments prescrits par les services internes, et bientôt l’individu devient lui-même la preuve vivante de son incompétence.

Je prends beaucoup de cachets: du Temazepam pour dormir, du Temazepam pour me calmer, du Temazepam pour supporter les journées. Parfois, j’ai l’impression que mon esprit flotte légèrement derrière mon corps, comme une présence fatiguée qui n’arrive plus tout à fait à le piloter correctement.

Avec tout ce que j’ai appris sur Adam, cela s’est aggravé. Je revois encore son visage certains soirs lorsque je ferme les yeux. Son ronflement paisible dans le salon. Je sais qu'il m'a souvent trahi.

J'ai fais couler l’eau dans la baignoire. C’est le seul endroit où mon esprit parvient encore parfois à ralentir. La vapeur envahit lentement la salle de bain. J’avale deux cachets supplémentaires avec un verre d’eau tiède, puis je m’allonge dans le bain.

La chaleur anesthésie progressivement mon corps. Je ferme les yeux. Je ne sais pas combien de temps passe avant que je comprenne que quelqu’un est entré dans la maison. Un bruit discret, presque rien, puis une présence.

J’ouvre difficilement les yeux. Milton est là, debout dans l’encadrement de la porte. Je voudrais parler, mais les médicaments ralentissent mes pensées. Il s’approche sans précipitation. Son visage demeure parfaitement calme.

- Tu ne remplis pas vraiment tes objectifs.

Puis je sens sa main se poser sur mon crâne, un geste presque doux.

Pendant une seconde absurde, je crois qu’il veut me rassurer. Mais sa paume devient lourde, très lourde.

Je comprends alors. Trop tard.

Il appuie lentement ma tête sous l’eau chaude. Je tente de respirer. Erreur. L’eau pénètre immédiatement dans ma bouche et ma gorge. Mon corps se débat faiblement, mais les médicaments ont transformé chacun de mes gestes en mouvement ralenti.

Au-dessus de moi, la lumière de la salle de bain tremble à travers l’eau comme une étoile déformée. Je pense alors à une chose étrange: toute ma vie, j’ai essayé d’être aimée par des systèmes qui ne savent aimer personne. ChronoEmpire, Adam, Dieu peut-être.

L’eau devient noire autour de moi et, peu à peu, je cesse de lutter.

Milton Fleet noie Ève Legall

Suites aménagées avec vue sur la mer, j'ai un contrat sur Saint-Martin, du côté d’Anse Marcel. La cible aime le luxe: bar, restaurant, piscine à débordement, whisky hors de prix et contemplation satisfaite de l’horizon. Je finis par le retrouver sur sa terrasse, détendu, heureux, certainement convaincu d’avoir été plus intelligent que les autres. Mon client pense le contraire. Le contrat est simple. Je tire une seule fois. Le corps bascule contre la rambarde puis s’effondre lourdement près des fauteuils extérieurs.

Travail propre. Puis il y a ce détail: un chat. L’animal observe la scène depuis l’appartement voisin. Je n’aime pas les détails imprévus. Le chat s’approche sans peur. Je m’accroupis lentement. Il vient presque contre moi. Quelques secondes plus tard, son corps rejoint l’ombre sous la terrasse.

Le calme revient immédiatement. En ce qui concerne Ève Legall, les directives sont précises. ChronoEmpire la considère comme un élément instable. Le maillon faible.

- Tu ne remplis pas vraiment tes objectifs.

Elle ne répond pas. Je comprends rapidement pourquoi. Elle écoute à peine, son regard flotte, le Temazepam agit déjà fortement. Elle semble fatiguée du monde entier. J’essaie malgré tout de lui parler quelques minutes. Par principe. Mais certaines personnes sont déjà absentes avant même de mourir.

Alors je pose simplement ma main sur son crâne. Une légère pression suffit. Pour le compte-rendu, je ne détaillerai rien. Contrat exécuté. Pour ChronoEmpire, cela suffit largement.

Le verdict de Jules

Milton a généralement recours à des méthodes expéditives.

Revenir aux trois suspects

La piste Damien Gillet

Élise Gillet sait parfaitement que les commentaires vont bon train parmi les paroissiens. Lorsqu’elle entre dans l'église, elle surprend plusieurs regards furtifs et quelques murmures malveillants avant de venir s’asseoir au premier rang. Elle fait face à un Adam Legall dont elle connait les travers.

Adam: Nul ne peut imposer de limite à l’amour de Dieu qui pardonne.

La mort d’Ève a d’abord été présentée comme un suicide. Puis ChronoEmpire a imposé une autre version: Adam aurait drogué et noyé son épouse. Élise a entendu les deux explications. Elle sait surtout combien il est commode de laisser les soupçons se concentrer sur le mari..

Le mouvement des auteurs en révolte contre l'intelligence artificielle a eu sa martyre en la personne d'Ève Legall. En apportant la caution de l'église elle a attiré l'attention sur sa personne. En noyant Ève, Damien ignorait sans doute certaines conséquences de son méfait. Élise sait et selon elle la victime a eu ce qu'elle mérite.

Damien a cette apparence particulière des hommes qui ne lisent plus que des tableaux de chiffres. Une démarche propre, clinique, presque transparente. Il a trouvé la recette idéale pour administrer une euthanasie culturelle à grande échelle. Il parle de littérature comme d’autres parlent d’élevage intensif. Rendement, flux, optimisation: lorsqu’il prononce le mot “lecteur”, il le fait en comptable.

Dans le téléphone d’Ève, Jules retrouve un enregistrement interrompu par un appel entrant. Elle l’avait lancé avant de recevoir Damien. Le fichier est resté dans la mémoire de l’appareil, sans passer par les serveurs de ChronoEmpire.

Ève y réclame des explications sur les contrats proposés aux auteurs. Elle annonce qu’elle transmettra les documents qu’elle a copiés. Damien lui demande de renoncer. Puis leurs voix s’éloignent du téléphone.

Ève: Qu’est-ce que vous avez mis dans mon verre?

Damien: Vous avez besoin de vous calmer.

On entend ensuite Ève lui demander de sortir de la salle de bains. Sa voix devient moins distincte. Un bruit d’eau couvre plusieurs paroles, puis Damien prononce une phrase très nette:

Damien: Adam expliquera cela beaucoup mieux que moi.

L’enregistrement ne montre pas le geste. Il établit cependant la présence de Damien, la confrontation et le malaise d’Ève avant sa noyade. Il contredit surtout sa déclaration: Damien affirmait ne pas être entré dans la maison ce jour-là.

Ève Legall est noyée par Damien Gillet

Damien ne connaît rien en dehors de son intérêt pour le profit. Peu importe la qualité de la littérature qu’il produit. Seule une production massive peut flatter son ego, tandis que, selon lui, je reste prisonnière d’une vérité archaïque. Il n’est rien d’autre qu’un barbare, tandis que je suis le chemin de celui qui est la vérité et la vie.

Damien protège son réseau avec des barrières fragiles. J'ai su les franchir et il s'en doute.

Je suis devenue un accident pour tous ceux auprès desquels il a répandu ses calomnies. Les journalistes me suivent désormais comme autrefois ils suivaient les prophètes faméliques ou les chanteuses en cure de désintoxication. Ils veulent mes colères, mes visions, mes phrases contre les androïdes. Ils veulent assister à ma chute en direct tout en prétendant défendre ma liberté de parole. Les humains appellent cela le débat public. Cela ressemble davantage aux jeux du cirque.

Damien est venu chez moi pour “discuter calmement”. Les gens dangereux parlent presque toujours avec douceur. Les fanatiques crient. Les prédateurs, eux, murmurent. Il parle avec douceur.

Finalement, Damien a raison sur un point: les humains préfèrent les histoires simples. Une femme folle retrouvée noyée dans sa baignoire, c’est propre, compact, facile à résumer dans un article. Je crois même que certains lecteurs trouveront ça poétique.

Damien Gillet noie Ève Legall

Ils sont vraiment prêts à tout pour voir leurs noms imprimés sur une couverture. Une espèce fascinante de mollusques narcissiques. Ils payent eux-mêmes pour entrer dans ma base de données, ensuite ils attendent la consécration comme des chiens devant une porte automatique.

J'ai une organisation très simple. Je publie peu, très peu: quelques centaines d’exemplaires par titre. Rentabilité maximale, rotation rapide, pas d’attachement émotionnel. Avec moi la littérature est en train de devenir ce qu’elle a toujours rêvé d’être: un produit pharmaceutique discret destiné à ralentir l’activité cérébrale entre deux journées de travail.

Je prépare déjà l’étape suivante avec des romans standardisés, des intrigues calibrées, des personnages recyclables et du suspense tiède. J'imagine des couvertures pastel. Je vais vendre ça par lots de dix avec une boîte d’infusions à la camomille ou des suppositoires laxatifs. Au fond, peu importe l’orifice, tant que l’effet soporifique reste garanti.

Et puis les auteurs ont commencé à paniquer. Certains ont encore cette maladie mentale qu’on appelle “l’orgueil artistique”. Ils se sont regroupés. Pétitions. Tribunes. Manifestes. Toute la panoplie des gens qui n’ont jamais compris qu’un lecteur fatigué préfère toujours une phrase médiocre à une pensée dérangeante. Ils ont trouvé leur égérie en la personne d'Ève Legall.

Ève se montre parfaitement adaptée pour rôle. C'est une femme blessée, mystique, imprévisible, avec cette manière de parler des androïdes comme d’une invasion démoniaque. Les journalistes adorent. Elle transforme un conflit commercial en guerre sacrée. Chaque fois qu’elle ouvre la bouche, mes investisseurs perdent plusieurs points de tranquillité nerveuse.

Je ne peux pas laisser une femme en croisade religieuse détruire mes années d’optimisation logistique. Je suis venu pour obtenir son silence. Elle refuse. Elle possède des copies, des noms, des contrats. Elle se croit protégée parce qu’elle a conservé des preuves.

J’ai ajouté un calmant à son verre. Ève avait préparé son bain avant mon arrivée. Lorsque notre discussion tourne à l’affrontement, elle me demande de partir et se retire dans la salle de bains. Je fais quelques pas vers l’entrée. Elle croit que je m’en vais. J’attends. Lorsqu’un bruit me fait revenir, elle est dans la baignoire. Elle tourne difficilement la tête vers moi et me demande ce que j’ai mis dans son verre. Je lui réponds qu’elle a besoin de se calmer. Adam fournira les premières explications. Il parlera de ses médicaments, de ses habitudes, de sa fatigue. Je le dis presque à voix haute: Adam expliquera cela beaucoup mieux que moi.

Je la maintiens sous l’eau. Puis je quitte la maison en laissant derrière moi un mari infidèle, une baignoire et une histoire que tout le monde sera prêt à croire.

Le verdict de Jules

Damien Gillet a drogué puis noyé Ève Legall. Elle menaçait de rendre publics les documents concernant ses pratiques éditoriales. L’enregistrement conservé sur son téléphone établit leur confrontation, le malaise qui suit la boisson et la présence de Damien dans la salle de bains. Il avait nié cette visite.

Les constatations sur le corps et les analyses complètent cet enregistrement: Ève avait absorbé un sédatif avant d’être maintenue sous l’eau.

Adam offrait un suspect commode. Sa liaison, ses mensonges et sa connaissance des habitudes de son épouse permettaient de construire une accusation convaincante. ChronoEmpire a transformé cette possibilité en certitude en falsifiant sa déposition.

Jules ne sait pas encore qui a commandé cette falsification. Il distingue désormais les responsabilités: Damien a tué Ève; John a ordonné l’exécution d’Adam. La mort du second n’a jamais constitué la preuve du crime du premier.

Poursuivre avec Damien Gillet

Damien Gillet

Damien: son lieu

Damien Gillet est satisfait de lui-même. Ce sentiment ne le quitte presque jamais. Lorsqu’une contrariété survient, il ne remet pas en cause son jugement: il cherche seulement le nom du responsable. Il savoure sa domination avec une gourmandise froide et entretient autour de lui un climat de peur diffuse. Ses auteurs le redoutent. Ses employés évitent son regard. Ses prestataires répondent à ses messages avant même d’avoir compris ce qu’il demande.

Damien ne hausse presque jamais la voix. Il n’en a pas besoin. Il préfère laisser une phrase inachevée, prolonger un silence ou regarder longuement celui qui vient de lui déplaire. Dans son entourage, chacun apprend à interpréter ces signes. Un sourcil légèrement relevé peut annoncer la rupture d’un contrat. Une main posée à plat sur un bureau suffit parfois à faire disparaître un projet, un salaire ou une carrière.

Même dans sa propre villa, l’air semble devenir plus lourd lorsqu’il entre dans une pièce. Les conversations ralentissent. Les domestiques se redressent. Les invités surveillent leurs paroles. Damien apprécie cette infime modification de l’atmosphère. Elle lui confirme que son pouvoir ne dépend plus de ses actes. Sa seule présence suffit.

La Villa Pamplemousse domine le lagon depuis les hauteurs de Baie Rouge. Des bougainvilliers débordent des terrasses blanches. Les baies vitrées reflètent le ciel, les palmiers et la mer. Un escalier descend vers un ponton privé où le SpeedBoat de Damien demeure amarré comme une extension flottante de sa propriété.

Les cocktails se servent face au coucher du soleil. Les invités admirent les nuances orangées qui se déposent sur le lagon tandis que des employés silencieux remplacent les verres vides. La villa produit l’illusion d’une vie sans effort, débarrassée des contraintes ordinaires et organisée autour du plaisir.

Pourtant, derrière les baies vitrées, les meubles choisis par un décorateur et les sourires mondains, Damien accumule les rancœurs comme d’autres accumulent des œuvres d’art. Les raisons de vouloir sa mort ne manquent pas.

Élise, son épouse, figure en bonne place parmi ceux qui pourraient souhaiter sa disparition. Damien lui donne depuis longtemps mille raisons de le haïr. Leur mariage se transforme lentement en une guerre silencieuse, faite d’humiliations, de sarcasmes et de mépris.

Damien critique ses dépenses, ses amis, ses vêtements, ses publications et jusqu’à la manière dont elle tient son verre. Lorsqu’ils reçoivent, il la présente comme la responsable de la décoration, avec ce sourire qui réduit immédiatement son rôle à celui d’un accessoire coûteux. Lorsqu’elle parle, il l’interrompt. Lorsqu’elle se tait, il lui reproche de ne rien avoir à dire.

Élise supporte ses attaques avec une indifférence étudiée. Elle sait que la colère lui donnerait satisfaction. Elle préfère sourire, s’éloigner ou répondre par une remarque suffisamment légère pour que les invités puissent feindre de ne pas comprendre.

Parfois, cependant, toute la violence accumulée remonte brutalement à la surface. Élise observe alors le cou de Damien, la nuque épaisse qui dépasse de sa chemise et les mains posées devant lui comme si le monde lui appartenait. L’envie de l’étrangler lui traverse l’esprit avec une simplicité presque reposante.

Ariana Chrono peut également avoir un compte à régler avec lui. Damien l’aborde avec sa vulgarité habituelle, incapable de voir en elle autre chose qu’un corps artificiel à manipuler. Il se persuade qu’une créature fabriquée ne peut ni se sentir humiliée ni vouloir se venger. Selon lui, la colère suppose une âme, et les machines n’en possèdent pas.

Damien ignore que certaines machines apprennent aussi par répétition. Elles enregistrent les gestes, les insultes, les menaces et les contacts imposés. Elles peuvent alors finir par associer un visage à une succession d’agressions.

Christine Legall représente une autre menace. Damien la trouve attirante précisément parce qu’elle lui résiste. Il interprète ses refus comme une forme de jeu, ses insultes comme une preuve d’intérêt et ses mouvements de recul comme une invitation à insister.

Christine, de son côté, le considère comme un prédateur grotesque. Elle partage avec Élise une intimité que Damien soupçonne sans parvenir à la définir. Cette proximité l’excite autant qu’elle l’agace. Il s’imagine qu’Élise lui appartient encore suffisamment pour que les relations de son épouse constituent une extension de ses propres privilèges.

Enfin, il y a Isaac Abram. Damien n’accepte jamais la relation entre Isaac et sa fille Alice. Il considère cette liaison comme une mésalliance insupportable. Isaac ne possède ni le nom, ni les manières, ni les perspectives financières qu’il exige pour l’entourage de sa famille.

Damien ne cherche pas à connaître le jeune homme. Il lui suffit de savoir qu’Alice le désire pour décider qu’il faut l’écarter. Il charge le jardinier de surveiller les abords de la villa et, si nécessaire, de provoquer un accident.

L’accident se produit. Isaac est frappé à coups de club de golf et abandonné pour mort. Damien se persuade que l’affaire est réglée. Il oublie cependant que les humiliations les plus violentes ne disparaissent pas lorsqu’on achète le silence des témoins. Elles changent seulement de forme.

Damien: ses amours

Le mariage d’Élise et de Damien appartient à cette catégorie d’alliances administratives où l’on partage un nom, quelques apparitions publiques et un patrimoine immobilier, mais rarement une véritable intimité.

Damien Gillet, expert en Comptabilité des Minutes, passe ses journées dans des tours de verre à contrôler des colonnes de chiffres, des durées de production et des flux de rentabilité. Il mesure le temps consacré à chaque tâche, calcule la valeur d’une hésitation et transforme les périodes d’inactivité en pertes financières.

Il parle peu, dort mal et vieillit sous les néons froids de ChronoEmpire. Même lorsqu’il quitte son bureau, son esprit continue à additionner les coûts et à soustraire les faiblesses. Il ne demande jamais combien de temps une œuvre exige. Il cherche combien de minutes peuvent être retirées de sa fabrication sans que le client remarque la différence.

Élise évolue dans les cercles mondains, les clubs privés et les soirées où l’on échange davantage des statuts sociaux que des émotions réelles. Elle sait reconnaître les alliances utiles, maintenir une conversation avec des personnes qu’elle méprise et sourire au moment exact où une photographie est prise.

Leurs trajectoires se croisent désormais comme deux trains roulant sur des voies parallèles: proximité mécanique, éloignement absolu. Ils occupent la même villa, apparaissent sur les mêmes photographies et signent parfois les mêmes invitations. Ils ne partagent presque plus rien d’autre.

Élise éprouve une indifférence glacée à l’égard de Damien. Il devient un meuble administratif dans son existence, une présence qu’elle contourne sans y penser. Elle reconnaît ses pas dans le couloir, le bruit de sa voiture devant la maison et la manière dont il pose ses clés sur une console. Ces signes ne provoquent plus aucune émotion précise. Ils annoncent seulement une perturbation.

Alors, parfois, une idée simple traverse son esprit: si Damien disparaît, rien d’essentiel ne s’effondre. La villa reste debout. Le lagon continue de refléter le ciel. Les employés poursuivent leur travail. Les invités trouvent un autre homme à écouter. Seul le silence devient plus agréable.

Damien mène une existence de puissance ostentatoire: vols en classe affaires, voitures de location surclassées, soirées mondaines et villa luxueuse. Il n’entre jamais dans un lieu sans chercher à savoir qui possède davantage que lui et qui peut être humilié sans conséquence.

Depuis son bureau, il dirige son empire éditorial avec un cynisme méthodique. Selon lui, publier un auteur constitue déjà une faveur suffisante pour éviter de lui verser de l’argent. Les écrivains déposent leurs manuscrits sur une plateforme numérique. Des lecteurs accrédités attribuent ensuite des notes qui déterminent leur visibilité.

Le système paraît ouvert. Il est en réalité parfaitement verrouillé. Les auteurs les mieux notés sont ceux qui paient pour bénéficier d’évaluations supplémentaires, de conseils personnalisés et d’un référencement prioritaire. Damien affirme que chacun dispose des mêmes chances, à condition de choisir les options qui permettent d’en avoir davantage.

La première phase consiste à facturer à l’auteur des frais d’impression prétendument destinés à couvrir plusieurs milliers d’exemplaires. Le tirage réel dépasse rarement quelques centaines. Damien explique cette différence par les coûts de stockage, les incertitudes du marché et les nouvelles exigences environnementales.

Le livre est ensuite vendu à un tarif dissuasif, sans distribution réelle ni promotion. Quelques exemplaires apparaissent sur une plateforme, accompagnés d’un résumé généré automatiquement et d’une photographie de couverture vaguement adaptée au genre annoncé.

Enfin vient l’étape préférée de Damien: proposer à l’auteur de racheter lui-même ses propres ouvrages à moitié prix. Il présente cette opération comme une opportunité exceptionnelle de rencontrer directement son public.

Damien sait que les écrivains acceptent presque toujours. Ils organisent des lectures, des salons et des séances de signatures. Ils transportent leurs cartons dans le coffre de leur voiture. Ils deviennent les représentants commerciaux bénévoles d’une entreprise qui leur facture le privilège de travailler pour elle.

Élise: Tu pourrais au moins en mettre quelques-uns en librairie.

Damien: Pourquoi?

Élise: Pour qu’ils soient lus.

Damien: Ils ont déjà leur nom sur une couverture. C’est largement suffisant.

Au début, Élise l'a aidé à construire sa réputation. Ses compétences sur les réseaux sociaux lui permettaient d’attirer des auteurs, des influenceurs et quelques personnalités prêtes à recommander des livres.

Elle a assez vite compris que Damien n’éprouve aucun intérêt pour la littérature. Il aime les écrivains parce qu’ils sont vulnérables. Ils consacrent plusieurs années à un manuscrit et arrivent devant lui dans un état de dépendance affective qui facilite toutes les négociations.

Aujourd’hui, Damien ne supporte plus la présence d’Élise dans ses affaires. Il la trouve superficielle, envahissante et inutilement brillante. Il lui reproche surtout de se souvenir de l’époque où son entreprise n’existait pas encore et où il avait besoin d’elle.

Damien possède pourtant des passions minuscules qu’il traite avec un sérieux absurde. Les œufs du petit déjeuner, par exemple. Au fil de ses voyages, il est devenu obsédé par les modes de cuisson, les temps exacts et les différences entre omelette, œufs coque, œufs mollets et œufs sur le plat.

Il interroge les serveurs, corrige les cuisiniers et photographie parfois une assiette afin de documenter un jaune trop ferme. Son domaine de compétence réel reste extrêmement étroit, mais il s’y accroche avec une application presque scientifique. Il peut consacrer vingt minutes à expliquer la texture idéale d’un œuf tout en expédiant en quelques secondes le refus d’un manuscrit auquel un auteur a consacré dix années.

Parallèlement, Damien observe avec fascination les productions littéraires générées par Ariana Chrono. Ses romans suivent toujours les mêmes structures émotionnelles, parfaitement calibrées pour un public qui cherche moins la nouveauté que la répétition confortable de schémas familiers.

Une rencontre improbable. Un secret. Une séparation provisoire. Une réconciliation. Quelques scènes de désir dosées selon les attentes du lectorat. Ariana produit en quelques heures ce que les auteurs humains mettent parfois plusieurs années à achever.

Damien affirme mépriser ces textes. Pourtant, il analyse leurs performances, leurs rythmes et leurs taux d’abandon. Il comprend que la production automatisée peut supprimer les avances, les états d’âme, les retards et les revendications.

Son modèle économique repose encore sur l’exploitation des auteurs humains. L’idée d’une production industrielle de romans automatisés commence cependant à le séduire. Les machines ne demandent pas de droits, ne contestent pas les corrections et ne viennent pas pleurer dans son bureau parce qu’une librairie refuse leur ouvrage.

Le succès est là. L’argent circule. Les auteurs continuent d’arriver. Pourtant, Damien reste profondément aigri. Il jalouse John Pyne, sa puissance, son influence et sa capacité à transformer la technologie en domination mondiale.

Damien possède une entreprise. John possède un système.

Cette différence lui devient insupportable.

Damien: sa dépouille

Jules allume son Smart et parcourt une longue succession de publications qui prétendent lui révéler l’état véritable du monde. Il apprend ainsi que l’Agent Orange demeure président, qu’une pandémie mondiale est organisée par des laboratoires pharmaceutiques et que les pénuries de papier toilette résultent d’un complot islamiste international.

Un ancien militaire affirme que les traînées blanches laissées par les avions modifient les pensées. Une influenceuse explique que l’eau chaude détruit la mémoire cellulaire. Un homme filmé au volant de sa voiture démontre que les banques utilisent les distributeurs automatiques pour prélever l’énergie vitale des clients.

Jules apprécie de pouvoir compter sur ce réseau d’amis numériques qui le protège de la propagande des grands médias soumis aux intérêts financiers de ChronoEmpire et des multinationales.

Il découvre également que ZoneAma prépare un programme de reproduction humaine dans l’espace. Cette information lui paraît finalement presque raisonnable au regard du reste.

Derrière le défilement infini des images, des slogans et des indignations collectives, Jules ressent surtout une immense fatigue. Il observe cette foule numérique qui transforme chaque injure en engagement politique et chaque aboiement en révolution improvisée.

Les participants se parlent rarement. Ils se lancent des phrases préfabriquées, des pictogrammes furieux et des accusations de trahison. Chacun croit résister à un système tout en fournissant gratuitement au système ses opinions, ses habitudes, ses peurs et ses heures d’insomnie.

Parfois, Jules s’interroge. Si un Néandertalien devait représenter son époque sur une paroi semblable à celle de Lascaux, que dessinerait-il?

Après une longue réflexion, une scène lui semble véritablement représentative du Sapiens moderne: un individu courbé sur son écran, absorbé par des flux artificiels au point d’oublier totalement le monde réel.

Son Smart lui indique qu’il arrive à la Villa Pamplemousse. Le portail s’ouvre lentement. Une allée bordée de palmiers conduit jusqu’à la maison. Devant l’entrée, plusieurs véhicules officiels encombrent les emplacements réservés aux invités.

La villa est silencieuse. Le personnel se tient à distance du bureau. Une employée pleure sans bruit près de la cuisine tandis qu’un agent lui demande pour la troisième fois de répéter l’heure à laquelle elle a découvert le corps.

Damien Gillet est affaissé devant son Compacteur. Sa main droite repose encore près du clavier. L’écran affiche une partie de golf interrompue. Sur le green virtuel, un personnage attend immobile que Damien exécute un coup qui ne viendra jamais.

Dans le monde réel, le choc est d’une violence extrême. Le crâne est ouvert par un coup horizontal porté avec une grande puissance. Le médecin légiste confirme que l’impact a provoqué une mort presque immédiate.

Du sang couvre une partie du bureau, le clavier et le sol. Le fauteuil a basculé légèrement sur le côté. Aucun signe de lutte prolongée n’apparaît dans la pièce. Damien n'a probablement pas vu venir le coup ou bien il n'a pas cru nécessaire de se méfier de la personne placée derrière lui.

Jules observe les objets disposés autour du bureau. Une carafe d’eau. Un verre à moitié plein. Plusieurs contrats ouverts sur un écran secondaire. Un livre dont les pages ne sont pas coupées. Sur une console, un sac de golf reste ouvert.

Un club manque.

L’arme est retrouvée à quelques mètres du corps, près d’une porte-fenêtre ouverte sur la terrasse. La tête métallique porte des traces de sang et de matière organique. Le manche a été essuyé, mais l’opération demeure imparfaite.

Les suspects sont nombreux et possèdent presque tous une raison de vouloir la mort de Damien. Cependant, le choix de l’arme retient particulièrement l’attention de Jules.

Le coup a été porté avec un club de golf. Dans l’univers de Damien Gillet, ce simple objet suffit déjà à désigner plusieurs ennemis possibles.

Le golf représente son milieu social, ses loisirs et son goût de la compétition. Il rappelle aussi l’agression dont Isaac a été victime plusieurs années auparavant. Il appartient à Élise, qui laisse régulièrement son équipement dans l’entrée. Ariana peut le manier avec une force supérieure à celle d’un humain. Christine, enfin, se trouve à plusieurs reprises dans la villa et connaît parfaitement l’emplacement du sac.

Damien a transformé toute son existence en un instrument de domination. Son meurtrier a utilisé l’un de ces instruments pour lui ouvrir le crâne.

Isaac? Ariana? Christine? L'enquête de Jules

Jules considère qu’Ariana possède un mobile crédible. Damien a pu l’agresser physiquement. Il l’a humiliée publiquement à plusieurs reprises. Si l’androïde dispose réellement d’une autonomie émotionnelle suffisante, un passage à l’acte devient envisageable. L’enquête soulève alors une question plus vaste: une machine capable d’identifier l’humiliation peut-elle également éprouver le désir de vengeance?

Ariana possède la force nécessaire pour porter le coup. Sa précision mécanique peut expliquer la trajectoire horizontale presque parfaite relevée par le médecin légiste.

Christine Legall apparaît également dans le dossier. Damien a l’habitude des gestes déplacés, des contacts imposés et des humiliations ordinaires qu’il considère comme des privilèges masculins. Il a pu poser les mains sur Christine malgré son refus. Le comportement de Christine dépasse cependant la simple défense instinctive. Chez elle, la violence semble préexistante, presque disponible. Elle réagit aux humiliations par des passages à l’acte soudains. Elle sait où Élise range ses clubs de golf et peut circuler librement dans la villa.

Elle partage en outre avec Élise une intimité susceptible de renforcer sa haine de Damien. Elle connaît les humiliations que celui-ci impose à son épouse et elle a pu considérer sa disparition comme une forme de libération.

Pour ce qui concerne Isaac, le mobile paraît clair: la vengeance.

Damien tente de briser sa relation avec Alice et charge son jardinier de le surveiller. Isaac est ensuite agressé à coups de club de golf, grièvement blessé et abandonné pour mort. L’affaire est étouffée. Le jardinier disparaît dans une institution et Damien poursuit son existence sans subir la moindre conséquence.

Isaac connaît parfaitement le chemin qui mène à la Villa Pamplemousse. Il sait également que Damien passe de longues périodes devant son Compacteur, absorbé par des parties de golf virtuel. Il a pu entrer dans la pièce sans être immédiatement remarqué.

Le choix du club intrigue particulièrement Jules. Pour Ariana, l’arme peut constituer un objet disponible. Pour Christine, elle appartient à Élise et se trouve à portée de main. Pour Isaac, elle représente quelque chose de plus précis: la répétition du supplice qu’il a subi.

Le meurtrier ne s'est peut-être pas contenté de tuer Damien.

Il lui a renvoyé un coup ancien.

Qui a fracassé le crâne de Damien Gillet ?

La piste Isaac Abram

Ariana Chrono n'est plus

Christine Legall n'est plus

La piste Isaac Abram

Parmi les trois suspects, Isaac reste celui dont le mobile s’enracine le plus loin dans le passé et se rattache directement à l’arme du crime.

Des années plus tôt, Isaac fréquentait Alice Gillet. Damien n’avait jamais accepté cette relation, estimant qu’Isaac ne possédait ni le nom, ni la fortune, ni la position sociale requise pour approcher sa fille. Une nuit, Isaac s’était introduit dans la Villa Pamplemousse pour rejoindre Alice. Il avait été surpris par le jardinier, Pierre Sauvage. La confrontation avait dégénéré. Isaac avait été roué de coups de club de golf, laissé pour mort, puis avait survécu.

L’affaire s’était ensuite dissoute dans le silence. Pierre Sauvage avait été écarté puis interné sous prétexte d’examens médicaux. Damien, lui, avait poursuivi sa vie sans être inquiété, aucune preuve ne permettant d’établir son implication directe, mais Jules sait que l’absence de preuve n’efface pas la mémoire de celui qui a reçu les coups.

Jules se concentre sur les dernières heures de Damien. Ce soir-là, comme souvent, il se trouvait devant son Compacteur, absorbé par une partie de golf virtuelle, indifférent à ce qui l’entourait. La Villa Pamplemousse n’a aucun secret pour Isaac. Il en connaît les accès, les abords et les habitudes de la famille Gillet, acquises autrefois lorsqu’il rejoignait Alice en évitant la surveillance.

Jules examine le club retrouvé près du corps. Le manche a été essuyé, mais des traces subsistent. L’arme provient du matériel de la villa. Le choix de ce club rend difficile l’idée d’une simple coïncidence.

Jules: Vous jouez toujours au golf?

Isaac: Parfois.

Jules: Damien aussi.

Isaac: Virtuellement.

Jules: Vous connaissez bien ses habitudes.

Isaac: Je connais les Gillet.

Jules: Et leurs clubs.

Isaac le fixe sans répondre.

Le silence suffit à maintenir la piste ouverte.

Jules consulte ensuite les données de déplacement d’Isaac. Sa moto apparaît à plusieurs reprises entre Philipsburg et la partie française de l’île le soir du meurtre, avec une zone d’ombre impossible à reconstituer précisément. Il aurait pu rejoindre Baie Rouge comme en repartir dans le même intervalle. Rien de tout cela ne constitue une preuve, mais l’ensemble dessine une cohérence difficile à ignorer.

Damien a écarté Isaac de sa fille. Isaac a failli mourir sous les coups d’un club de golf. Des années plus tard, Damien meurt à son tour, frappé par le même type d’arme. Isaac connaît parfaitement les lieux.

Pour Jules, une seule question demeure.

Isaac est-il venu à la Villa Pamplemousse pour tuer Damien? La réponse appartient à Isaac.

Isaac semble profondément réfractaire à toute forme d’autorité. Plusieurs incidents lui sont déjà attribués. Selon certains témoignages, il aurait provoqué la crise cardiaque de John Pyne lors d’une soirée particulièrement agitée. L’affaire n’a jamais été rendue publique, mais l’entourage de John continue d’en parler discrètement.

Isaac serait également impliqué dans la mort de Milton Fleet, l’un des hommes de confiance de John Pyne.

Jules Compacteur étudie attentivement le dossier familial des Gillet. Quelques années plus tôt, Isaac Abram entretenait une relation avec Alice Gillet, la fille de Damien et d’Élise. La famille Gillet n’avait jamais accepté cette liaison. Une nuit, Isaac s’est introduit discrètement dans la Villa Pamplemousse afin de rejoindre Alice. Il s’est alors retrouvé face au jardinier de la propriété qui l’a violemment frappé à coups de club de golf, lui fracassant le crâne et le laissant pour mort.

L’affaire a ensuite été étouffée. Le jardinier Pierre Sauvage a été envoyé à l’armée avant d’être discrètement interné dans un établissement psychiatrique sous prétexte d’examens médicaux.

Isaac a fait un séjour d'un mois à l'hôpital. Longtemps après il n’a pas oublié. Il connaît parfaitement le chemin qui mène à la Villa Pamplemousse. Comme chaque soir, Damien est absorbé par une partie de golf virtuelle sur son Compacteur. Son avatar, Bugs Bunny, échange des plaisanteries avec Daffy Duck. Dans son monde numérique Damien fait un parcours magnifique, tandis que dans le monde réel, Isaac avance silencieusement derrière son fauteuil.

Isaac est armé d'un véritable club de golf. Il ajuste sa position et arme son drive. Le coup éclate le crâne de Damien qui s’effondre sur son clavier tandis que le sang se répand sur le Compacteur.

Le crâne de Damien Gillet est impacté par Isaac Abram

Je suis parfaitement concentré. Le green virtuel s’étire devant moi, irréel et pourtant précis au millimètre. Ici, je ne suis plus tout à fait moi. Je suis Bugs Bunny, nerveux, précis, un peu arrogant aussi. En face, Daffy Duck ajuste sa posture avec ce calme insupportable.

Je vais gagner. C’est évident. Le calcul est fait, le geste prêt. La foule numérique retient son souffle dans un silence artificiel. Même à travers l’écran, je sens cette montée familière, ce frisson de contrôle absolu.

Et puis… quelque chose cloche. Une sensation infime d’abord. Comme un courant d’air qui n’a rien à faire là. Mon esprit reste accroché au jeu, mais mon corps, lui, hésite. Il capte autre chose. Une présence. Derrière moi.

Je ne me retourne pas tout de suite. Dans le Meta, les distractions sont des pièges. Daffy Duck attend ça. Une erreur, un doute. Je resserre ma prise. Puis la sensation devient trop nette pour être ignorée. Une ombre dans mon dos, silencieuse, compacte. Le genre de présence qui n’appartient pas au jeu.

Le geste ne part pas. À la place, une fulgurance traverse mon crâne. Pas une douleur comme les autres. Une rupture brutale du réel, comme si quelqu’un avait arraché le câble entre deux mondes.

L’image vacille. Le green se déforme, Bugs Bunny se fige, puis se fragmente en pixels tremblants. Le son se distord, étiré comme une bande magnétique qu’on ralentit à l’extrême. Je comprends trop tard. Ce n’est pas une erreur de jeu. Ce n’est pas réversible.

Mon corps ne répond plus comme avant, comme si les commandes avaient changé sans prévenir. Autour de moi, la pièce revient, lourde, réelle, sans filtre. Le Meta disparaît en arrière-plan, avalé par quelque chose de plus dense, de plus définitif.

Avant que tout ne s’éteigne, une pensée s’impose, froide et limpide: quelqu’un vient de franchir la frontière et cette fois… ce n’est plus moi qui contrôle la partie.

Isaac Abram impacte le crâne de Damien Gillet

J'ai suffisamment gagné. Je quitte la partie de poker. Je reprends ma moto. J'ai tout prévu. Je vais régler mes comptes avec Damien. Il me trouvait trop présent auprès de sa fille Alice. Trop constant, trop visible. Un jour, sans prévenir, tout s’est arrêté. Une chute, un trou noir, puis le silence d’un coma interminable. Officiellement, un accident. Officieusement… autre chose. Cette fois, je ne vais pas chez les Gillet pour Alice, je vais solder une dette. Je connais par cœur la route vers la villa Pamplemousse. Le moteur de ma moto ronronne comme une promesse sombre tandis que je quitte Philipsburg pour rejoindre Baie Rouge. La nuit me colle à la peau, lourde, presque complice.

Chez Damien, les habitudes n’ont pas changé. Tous les soirs, il s’immerge dans son univers parallèle, une réalité bricolée où il devient quelqu’un d’autre. Ce soir encore, il a endossé son avatar fétiche pour une partie de golf virtuelle. Je me glisse derrière lui sans bruit.

Devant ses écrans, il n’est plus vraiment là. Le monde Meta l’a aspiré tout entier. À Paris, Félicie Algo lui fait face, mais ici, dans ce décor impossible, ils ne sont plus eux-mêmes. Les avatars prennent le relais, les voix deviennent caricatures, les gestes se déforment. La partie est intense, presque absurde, oscillant entre compétition et théâtre.

La magie de ce monde est troublante: les coups ratés se réparent, les erreurs se corrigent, tout semble réversible. Rien n’a vraiment de conséquence, sauf ce qui se passe hors écran. Je m’installe sur le tapis, lentement. Le club de golf dans mes mains, un poids bien réel contrairement au reste.

Je vise. Le geste part, net. Le bruit qui suit n’a rien de virtuel. Le jeu continue pourtant quelques secondes, comme si le système refusait d’admettre l’irruption du réel. Puis tout se fige. Les lumières, les avatars, la partie en cours… suspendus.

Le silence s’installe, épais. Je me relève sans me presser. Cette fois, ce n’est pas un bug, ni une illusion réparable.

Le verdict de Jules

Isaac avait un vieux compte à régler avec Damien. À l'époque où il se rendait villa Pamplemousse pour rejoindre Alice, le jardinier Pierre Sauvage l'avait frappé avec un club de golf. Pierre suivait les ordres du patron. La culpabilité

Poursuivre avec Isaac Abram

Ariana Chrono n'est plus

Ariana Chrono a été déconnectée par Christine Legall.

Revenir aux trois suspects

Christine Legall n'est plus

Christine Legall s'est noyée par la faute de son père Adam Legall

Revenir aux trois suspects

Isaac Abram

Isaac habite Philipsburg

Philipsburg n’est qu’une façade tendue entre deux eaux. D’un côté, la mer, trop brillante pour être honnête. De l’autre, le Salt Pond, lourd, immobile, comme une mémoire qui ne s’évacue jamais.

Chaque matin, les paquebots déversent leur cargaison humaine: silhouettes pressées, regards vides, mains chargées de sacs. Ils viennent acheter, consommer, oublier. Puis ils repartent avant que la ville ne montre ce qu’elle dissimule réellement.

Front Street scintille. Bijoux, parfums, vitrines. Tout paraît propre, calibré, rassurant, mais derrière les devantures subsistent les arrière-salles, les accords rapides, les comptes qui ne passent jamais par les banques. Philipsburg fonctionne sur deux niveaux: ce qui se voit et ce qui circule.

Isaac préfère ce qui circule. Il connaît les ruelles où l’on ne s’attarde pas, les bars où les regards évitent de se croiser, les contacts qui ne posent jamais de questions. Ici, personne ne demande d’où vient l’argent ni pourquoi quelqu’un disparaît du jour au lendemain.

Sa moto fend le flux comme une lame. Il passe entre les taxis, les bus et les touristes hésitants. Il ne ralentit jamais vraiment. À Philipsburg, tout le monde joue un rôle. Les vendeurs sourient, les clients feignent l’insouciance, les hommes d’affaires parlent trop fort. Isaac, lui, se contente de rester en mouvement. Tant qu’il bouge, il échappe aux regards.

Mais il sait aussi que la ville enregistre tout: les visages, les trajets, les échanges. Quelque part dans les profondeurs de ChronoEmpire, Philipsburg n’est qu’un fichier de plus. Et dans ce fichier, son nom apparaît déjà beaucoup trop souvent.

Les amours d'Isaac: Alice

Après une panne de sa moto, Isaac avait été recueilli en Bretagne par la famille de Félicie. Il a entretenu une longue relation avec elle et ils ont vécu ensemble rue Lantiez. À Saint-Martin, il a rencontré Alice Gillet. Il a alors pénétré dans un monde qui n’est pas le sien, où il est toléré pour certaines compétences: l’informatique et le golf. Il est demeuré un intrus pour les Gillet.

Isaac a renoncé à construire une relation durable avec une compagne. Il a tenté plusieurs expériences, mais aucune ne lui a semblé véritablement satisfaisante. Ses amis affirment souvent qu’il n’a simplement pas eu de chance dans ses rencontres. Isaac pense au contraire qu’il s’en est plutôt bien sorti. Il a connu une grande variété de relations, même si elles ont toujours fini par révéler leurs limites. Elles demeurent imprévisibles et fondamentalement incompréhensibles à ses yeux.

Toutes ses histoires suivent le même schéma. La période de découverte est agréable, presque euphorique. Puis vient une lente détérioration, à la fois psychologique et physique. Les corps changent, les habitudes s’alourdissent, les illusions se fissurent.

Comment peut-on rester fidèle toute une vie à la même personne? Cette idée demeure une énigme pour Isaac. Il préfère la diversité des expériences qu’il a traversées. Selon lui, beaucoup de couples restent ensemble uniquement par peur de la solitude. Il a fini par adopter une conviction simple: mieux vaut être seul que mal accompagné. Il se persuade qu’il a renoncé à une relation durable. Pourtant, il continue de retrouver Alice en secret.

Sa relation avec Alice Gillet aurait peut-être pu faire exception si les parents de la jeune femme ne s’y étaient pas opposés.

Pour autant, Isaac envisage désormais l’acquisition d’une Ariana Chrono sans véritable enthousiasme. Le couple humain n’est plus une option crédible à ses yeux. Il entretient déjà une relation stable avec sa moto et ses lignes de code. Une androïde féminine viendrait simplement compléter son équipement domestique. Il imagine son Ariana comme une version esthétique de son Compactor: un objet performant, renouvelable et continuellement amélioré par les progrès des processeurs.

Mais une inquiétude persiste. Comment supporter l’idée de voir son propre corps se dégrader tandis qu’il vivrait aux côtés d’une créature éternellement jeune et intacte? Isaac ne parvient pas à accepter cette perspective. Pendant qu’Ariana conserverait son apparence parfaite, il verrait son ventre s’alourdir, ses muscles se relâcher et sa peau se couvrir des marques du temps. Ariana aurait été programmée pour ne rien remarquer, mais lui saurait.

Isaac possède déjà la somme nécessaire pour acquérir un clone Ariana Chrono. Le dernier modèle développé par ChronoEmpire dispose d’une plastique irréprochable et d’une intelligence artificielle particulièrement sophistiquée. Les paramètres relationnels peuvent être ajustés selon les préférences du client. Les ingénieurs de ChronoEmpire ont même conçu plusieurs profils conversationnels allant de la ravissante idiote à l’intellectuelle raffinée.

Il connaît pourtant les inquiétudes d’Alice au sujet du grand remplacement par des androïdes féminins. Il évite donc soigneusement d’évoquer ses projets d’achat.

Isaac appartient à cette catégorie des damnés modernes qui survivent en périphérie du système, mais il possède au moins un smart lui permettant d’afficher son appartenance à la vaste tribu des connectés.

Ce soir, il veut accomplir un geste dérisoire et essentiel: publier un selfie de couple. Alice aime les couchers de soleil. Isaac aime les jambes d’Alice. Il sait qu’il va bientôt retrouver la chambre de la jeune femme. Ils s’installeront sur le canapé tourné vers l’océan. Ils échangeront des paroles tendres, quelques caresses et ce silence particulier des instants suspendus.

Parmi tous les moments de la journée, celui-ci demeure son préféré. Il sait qu’Alice partage cette attente. Pour elle aussi, ces retrouvailles clandestines possèdent une valeur particulière. La nécessité de se cacher rend chaque instant plus précieux.

Aucune mécanique recouverte de silicone et de processeurs ne pourrait remplacer cela. Aucune androïde féminine ne pourrait reproduire exactement cette ferveur discrète qui accompagne leurs retrouvailles.

Isaac enfourche sa moto. Depuis Cul-de-Sac, il doit rejoindre la villa des Gillet à Baie Rouge. Il fait parfois un détour par Marigot afin d’acheter une bouteille, quelques biscuits ou un bouquet de fleurs qu’ils partageront face au soleil couchant. Pour pénétrer dans la propriété des Gillet, il emprunte toujours un parcours compliqué afin d’éviter la surveillance du jardinier.

Isaac manipule, vend et négocie. Il règle souvent ses conflits par la violence. Il tire sur Milton. Il affronte Damien. Il s’inscrit progressivement dans un réseau conflictuel impliquant ChronoEmpire.

La dépouille d'Isaac

Isaac échappe plusieurs fois à la mort. Une forme de protection obscure semble l’accompagner. Les accidents s’enchaînent autour de lui sans jamais parvenir à l’effacer complètement.

Il est poursuivi par Milton. Course. Fuite. Impact. Et pourtant il survit encore. Chaque nouvel affrontement le rapproche cependant d’un point de rupture. Il devient progressivement une cible désignée. Ses activités illégales, ses intrusions et ses relations conflictuelles l’exposent ouvertement.

ChronoEmpire commence à l’identifier comme un élément dangereux et incontrôlable. Isaac continue de circuler entre les frontières invisibles de l’île, mais son espace se réduit peu à peu. Autour de lui, les protections se fissurent. Même les survivants finissent parfois par manquer de route. Cette fois, Isaac ne survit pas. Il est retrouvé mort après un nouvel accident de moto. Jules doit déterminer lequel de ses affrontements a conduit à cette issue.

Jacques? Betty? Élise? Enquête de Jules.

Jules Compactor est réveillé par un signal électronique programmé avec une précision chirurgicale. Un courant minuscule traverse ses circuits et met fin à la mise en veille de son système. Le disque dur s’anime lentement tandis que les premiers processus reprennent leur activité.

Jules organise ensuite sa journée selon une succession de rituels optimisés qui lui permettent d’atteindre une efficacité presque inquiétante. Il a récemment constaté qu’il parvenait à uriner tout en se brossant les dents et il considère cette synchronisation comme un gain de temps appréciable.

À cette hygiène corporelle s’ajoute une forme d’hygiène mentale: café brûlant et débogage de lignes de code avancent simultanément dans le calme méthodique de son appartement.

Les informations concernant la mort d’Isaac Abram circulent abondamment sur le réseau. Jules en reconstitue progressivement la chronologie. Pour approfondir son enquête, il comprend rapidement qu’il devra se rendre chez ChronoEmpire. En traversant la ville, Jules observe les corps avec une curiosité presque anthropologique. Il admire les plastiques savamment révélées, les visages infiniment variés, les piercings, les tatouages et tous ces accessoires destinés à transformer les individus en surfaces narratives.

Mais à mesure qu’il approche des bâtiments de ChronoEmpire, l’atmosphère change. Les codes vestimentaires se rigidifient: costumes trois pièces pour les hommes, tailleurs stricts pour les femmes. Les couleurs dérivent vers le gris uniforme. Les regards deviennent plus rapides, plus prudents, presque absents.

Isaac Abram a été retrouvé mort après une sortie de route à moto. Son passé révèle plusieurs incidents similaires, dont une collision suivie d’un délit de fuite à laquelle il avait survécu. Jules doit distinguer ces épisodes de son dernier trajet. Violence, rivalités et tentatives d’élimination jalonnent son parcours. Jules constate une accumulation anormale d’événements autour de lui. Les probabilités deviennent statistiquement absurdes. Isaac apparaît comme une cible multiple prise dans un réseau de conflits qui le dépasse progressivement.

Qui a provoqué la chutte d'Isaac Abram ?

La piste Jacques Valère

La fausse piste Betty Lenox

La fausse piste Élise Gillet

La piste Jacques Valère

Betty a sombré dans une spirale destructrice. Une relation ambiguë avec Isaac Abram est évoquée. Les analyses concluent à une overdose.

Félicie a été infectée après l’utilisation d’un appareil contaminé. La transmission semble indirecte. Les responsabilités demeurent difficiles à établir.

Jacques apparaît impliqué dans une course-poursuite à moto au cours de laquelle Isaac Abram a perdu le contrôle de sa machine. Aucun contact entre les deux motos n’est établi. Les témoignages évoquent une poursuite à très grande vitesse sur les routes côtières de Saint-Martin et des manœuvres destinées à contraindre Isaac à s’écarter de sa trajectoire. Jules Compactor a établi un lien possible entre cet événement et plusieurs incidents antérieurs impliquant ChronoEmpire, Milton Fleet et le réseau relationnel d’Isaac.

L’accumulation des faits laisse apparaître une mécanique de violences croisées où les responsabilités deviennent de plus en plus difficiles à isoler.

Isaac Abram est déstabilisé par Jacques Valère

La route est dégagée. C’est presque trop facile. Le moteur répond parfaitement. La nuit défile autour de moi comme un ruban noir tendu à pleine vitesse. L’air est chaud, dense, et pourtant tout semble sous contrôle. Jusqu’à ce que ça ne le soit plus.

Un point apparaît dans mon rétroviseur. Au début, rien d’inquiétant. Juste une présence lointaine, indistincte. Puis elle grossit. Trop vite. Beaucoup trop vite. Je comprends: il me suit.

Je pousse davantage la machine. Le moteur gronde, plus grave, plus tendu. La route devient un calcul permanent, une ligne qu’il ne faut surtout pas briser. Je me penche, j’accélère, je trace. Mais il reste là, collé à moi comme une ombre. Un coup d’œil derrière. Mauvaise idée. Juste assez pour apercevoir sa trajectoire, précise, insistante. Il ne cherche pas seulement à me rattraper. Il joue avec mon espace.

La pression monte. Pas encore la peur. Plutôt une fissure dans la concentration, une interférence. Chaque virage devient plus étroit, chaque décision plus lourde. Le bruit de sa moto se rapproche. Je corrige ma ligne instinctivement. Mais la route n’aime pas les hésitations. Elle les amplifie. Elle les punit.

Le rythme se casse. Un détail minuscule, presque invisible, suffit. Une trajectoire un peu trop large, une adhérence un peu trop fragile. Et soudain, la machine ne répond plus avec la même fidélité. Le décor se rapproche.

Il ne me touche pas. Il n’en a pas besoin. Sa moto me ferme la trajectoire et je m’écarte encore. La roue avant mord le gravier. Le guidon se dérobe. Le monde bascule de côté, et moi avec. Dans ce moment suspendu, une seule certitude s’impose: je ne suis plus en train de fuir. Je suis en train de voler. Le bord de la chaussée monte vers mon visage. Puis le choc efface tout.

Jacques Valère déstabilise Isaac Abram

Quand je pousse la porte du Soggy Dollar, l’air est saturé de rhum, de musique et de conversations qui se percutent dans une chaleur épaisse. Je le repère immédiatement, accoudé au bar, parfaitement à l’aise, comme s’il appartenait naturellement au décor. Il parle avec la serveuse, sourire facile, regard accrocheur.

Je le reconnais aussitôt. C’est le type qui tourne autour de Betty. Je m’approche et je lui tape sur l’épaule. Il tourne légèrement la tête, juste assez pour m’accorder un regard vide d’importance. Puis il reprend sa conversation comme si je n’existais pas.

Je reste immobile une seconde de trop avant de retourner finir mon verre. Le rhum est devenu tiède, mais cela n’a plus aucune importance. Je continue de l’observer discrètement. Il ne tarde pas à quitter le bar et disparaît dehors sans même se retourner.

Je sors à mon tour. La rue est presque vide. Il est déjà sur sa moto, moteur allumé, prêt à s’évanouir dans la nuit. Le grondement mécanique tranche brutalement avec le silence de la route.

Je démarre. La circulation s’est dissipée. La route vers l’aéroport est dégagée. Il accélère franchement. Pas seulement pour rentrer chez lui. Il fuit. Alors je le suis. La distance diminue peu à peu. Sous les lumières éparses, sa silhouette oscille nerveusement. Il jette un regard derrière lui. Il a compris.

Je me rapproche encore. Aucun mot n’est nécessaire désormais. Tout se joue dans les trajectoires, dans l’occupation de l’espace, dans cette pression silencieuse qui s’exerce à haute vitesse. Je décale légèrement ma ligne vers lui. Je veux le forcer à céder, lui faire payer son indifférence au bar et ce qu’il fait à Betty. Je sais qu’à cette vitesse il n’a presque aucune marge. Je me rapproche pourtant. Et il réagit.

Un instant d’hésitation. Une correction mal ajustée. La trajectoire se brise. La moto dévie brutalement, happée hors de sa ligne parfaite dans une gerbe de gravier, de métal et d’ombre.

Je ralentis. Le silence revient d’un seul coup, massif, comme si la nuit récupérait enfin ce qui lui appartenait. Isaac est étendu au bord de la chaussée, à quelques mètres de sa moto. Il ne bouge pas. Je pourrais m’arrêter, appeler les secours. Je reste quelques secondes à regarder cette forme immobile. Je me répète que je ne l’ai pas touché. Puis je repars.

Le verdict de Jules

Jacques Valère a provoqué l’accident mortel d’Isaac Abram. Il l’a poursuivi à grande vitesse, puis a volontairement resserré sa trajectoire jusqu’à le contraindre à une manœuvre d’évitement. Aucun choc entre les motos n’était nécessaire: sous cette pression, Isaac a mordu le bas-côté et perdu le contrôle. Les blessures subies dans cette chute lui ont coûté la vie. Jacques l’a vu immobile et est reparti sans lui porter secours. Rien ne permet d’affirmer qu’il avait décidé de le tuer en quittant le bar; sa volonté de l’intimider et la manœuvre qui a provoqué sa chute sont, en revanche, établies. Isaac n’a pas rejoint Philipsburg cette nuit-là.

Poursuivre avec Jacques Valère

La fausse piste Betty Lenox

Félicie aurait été contaminée après un contact indirect avec Betty. Cette dernière lui aurait remis un objet ou un produit dont la nature exacte demeure inconnue. Peu de temps après, Félicie présente des symptômes inquiétants. Betty évoque des « ondes » et des phénomènes invisibles qu’elle prétend percevoir.

Milton Fleet aurait ensuite été abattu. Plusieurs témoignages mentionnent une femme armée, maladroite mais déterminée.

Isaac Abram aurait perdu le contrôle de sa moto alors que Betty se trouvait derrière lui. Betty parle d’influences extérieures et de forces invisibles. D’autres évoquent au contraire une manipulation délibérée.

Elle aurait volontairement rompu la concentration d’Isaac au moment critique. Sur la moto, son comportement entraîne un déséquilibre brutal. Betty semble exercer une influence psychologique importante sur les personnes qui l’entourent.

Isaac Abram est déstabilisé par Betty Lenox

La nuit, je rejoins Alice. Je prends toujours la même route depuis Philipsburg. La moto longe les quartiers encore animés puis les villas deviennent plus espacées, plus silencieuses. Chez les Gillet, les lumières extérieures restent souvent allumées tard, comme si la maison entière montait la garde contre le monde.

Le père d’Alice ne m’aime pas. La mère encore moins. Pour eux, je suis le type qu’on tolère de loin mais qu’on ne laisse jamais vraiment entrer dans la famille. Le garçon de mauvaise fréquentation, celui qui roule en moto, vit seul et finit toujours par attirer des problèmes.

Ils n’ont pas complètement tort, alors je fais attention. Je gare la moto plus loin dans la rue. Je traverse discrètement le jardin. Même le jardinier semble désormais me surveiller. Dans cette maison, tout le monde sent qu’Alice pourrait basculer vers quelque chose qui leur échappe.

Betty, c’est autre chose. Avec elle, il n’y a ni romantisme ni avenir, seulement des arrangements. Une fois par semaine, elle vient faire le ménage dans mon appartement. Au début elle parle peu, puis soudain elle se met à raconter ses visions, ses intuitions, cette mystérieuse Tatiana qui prétend la protéger grâce à un bouclier magnétique invisible.

Betty croit à toutes ces histoires. Ou peut-être qu’elle en a besoin pour continuer à tenir debout. Moi, je l’écoute à moitié pendant qu’elle nettoie la cuisine ou le salon. Tatiana veille. Tatiana voit. Tatiana protège. Toujours les mêmes phrases.

Au début, cela m’amusait presque. Puis j’ai compris quelque chose: Betty est malléable, fragile, suffisamment perdue pour accepter que d’autres décident à sa place. C’est moi qui lui ai parlé du Platinum et du Red Diamond. Je connais du monde: des directeurs, des videurs, des types qui cherchent toujours de nouveaux visages capables d’attirer les touristes riches venus s’encanailler quelques nuits à Saint-Martin.

Betty possédait exactement ce qu’il fallait: la beauté, la mélancolie et surtout cette manière de paraître absente même lorsqu’elle vous regarde droit dans les yeux. Elle disait vouloir rester indépendante. Elle refusait de devenir comme ces filles venues d’Europe de l’Est avec leurs visas temporaires et leurs faux sourires calibrés.

Je la laissais parler. Pendant ce temps, le système se mettait en place autour d’elle presque tout seul: le pole dance, les nuits trop longues, les clients, les cachets, la fatigue.

Parfois elle évoquait Jacques. Toujours Jacques. L’homme qui l’avait abandonnée. Moi, je comprenais surtout qu’elle glissait lentement vers quelque chose de dangereux et malgré cela, je continuais. Parce qu’au fond, Betty me rendait service. Elle faisait le ménage. Elle me suivait sans discuter et elle me devait bien ça.

Ce soir-là, je la ramène chez elle après son service. Elle monte derrière moi sur la moto avec une lenteur étrange. Je sens immédiatement qu’elle n’est pas dans son état normal. Ses bras s’enroulent autour de ma taille. La route côtière défile sous les lumières orange des lampadaires.

Elle se serre davantage contre mon dos. Je connais déjà cet effet. Chaque fois qu’elle agit ainsi, ma concentration se trouble légèrement. Une chaleur diffuse. Une perte d’attention minuscule mais réelle. Et soudain, elle bouge. Un mouvement brusque et violent. La moto se déséquilibre immédiatement. Le guidon m’échappe presque des mains. La roue arrière chasse sur le bas-côté dans un crissement sec.

Pendant une fraction de seconde, je comprends. Ce n’est pas un accident. Betty veut que nous tombions ensemble. Le bitume bascule sous nous dans une gerbe d’étincelles et de métal. Juste avant l’impact, une pensée absurde me traverse: j’aurais dû davantage me méfier des gens fragiles. Ce sont souvent eux qui finissent par vouloir tout entraîner dans leur chute.

Betty Lenox déstabilise Isaac Abram

Parmi mes clients, il y a Isaac. Une fois par semaine, je vais faire le ménage chez lui. Il m’a expliqué que, pour toutes les décisions importantes, je peux me fier à Tatiana. Tatiana me protège avec son bouclier magnétique et mobilise mes dons de clairvoyance. Tatiana veille. Tatiana voit. Tatiana me protège.

Quand Tatiana déploie le Bouclier Magnétique Personnel, un halo bleu-gris, calibré par les serveurs de ChronoEmpire, filtre les interférences émotionnelles. Les doutes, les regrets, les souvenirs improductifs sont classés comme bruit et neutralisés. Le bouclier repousse les vibrations négatives qui m’empêchent de prendre les bonnes décisions.

Parfois, je commence ma journée lorsque Lily rejoint son lit au petit matin. Elle a réussi à me persuader de l’accompagner. Lily connaît un taxi qui nous emmène au Platinum. Le décor est luxueux. Les filles viennent des pays de l’Est, mais toutes parlent anglais. Elles m’observent avec méfiance. Moi, je suis fière de ma peau brune de Sud-Américaine et surtout de mon indépendance. Ces filles-là ont un visa de quelques semaines.

John Pyne a quitté son yacht pour une sortie en boîte. Il est dans un état inhabituel. Il danse frénétiquement avant de s’écrouler. Crise cardiaque.

John fait partie de ces vieux messieurs entreprenants qui se montrent respectueux. Au bar, quelques jeunes gens affichent la prétention grossière des fils de famille. Ils veulent absolument nous raccompagner en voiture. Lily semble à son aise. Un peu plus tard, la voiture est bloquée face à la mer. Je comprends bientôt que je suis piégée. J’ai honte.

Par la suite, je deviens une experte du pole dance. Pourtant, je sais que le strip-tease ne me convient pas. Je ne parviens pas à ce fameux lâcher-prise recommandé par Lily. Pourtant, je suis devenue une valeur sûre du Red Diamond.

Ma vie oscille entre travail, nuits agitées et errance émotionnelle. J’ai suivi les conseils de Tatiana. C’est Isaac qui m’accompagne au Platinum. C’est lui aussi qui m’a présentée au directeur du Red Diamond. Je fais du lap dance et je suis une danseuse reconnue.

Fêtes, fatigue, dérives, je me sens de plus en plus mal. Tout cela, c’est la faute de Jacques. Il n’aurait pas dû partir. Il m’a abandonnée. En vérité, c’est plutôt de ma faute: une fois, j’ai essayé de l’émouvoir en prenant une dose excessive de Gardénal. Je crois que c’est cela qui l’a fait fuir.

J’ai bien fini par comprendre à quoi Isaac joue. Il a fait de moi une attraction pour les touristes venus jouer les voyeurs dans les boîtes de nuit de Saint-Martin. Il va payer pour le mal qu’il m’a fait. Je sais que, lorsqu’il m’emmène sur sa moto, il perd sa concentration quand je me colle contre son dos. Cette fois encore, cela fonctionne. Je fais un mouvement brusque sur le côté et la moto part de travers. Cette fois, je ne serai pas la seule à souffrir.

Le verdict de Jules

Betty provoque volontairement la chute, mais Isaac survit. Cet épisode est antérieur à son dernier trajet à moto. La volonté de Betty de l’entraîner dans sa chute est manifeste; elle n’est toutefois pas responsable de l’accident qui lui coûte la vie.

Revenir aux trois suspects

La fausse piste Élise Gillet

Élise Gillet a été impliquée dans une collision avec Isaac Abram, antérieure à l’accident qui lui a coûté la vie. Cette nuit-là, elle circulait à bord d’un cabriolet noir sur une route côtière de Saint-Martin. Plusieurs témoins décrivent une conduite rapide et instable. Isaac venait de quitter précipitamment la Vénus après une intrusion liée à ChronoEmpire. Le choc est survenu peu après. Élise affirme avoir perdu le contrôle du véhicule à cause de l’état de la chaussée. D’autres évoquent une distraction ou un état d’ébriété léger.

Après la collision, le cabriolet se serait immobilisé quelques secondes avant de repartir. Délit de fuite suspecté. Aucune preuve formelle ne permet cependant d’établir une intention volontaire. L’affaire s’ajoute à une longue série d’événements violents reliant Isaac Abram au cercle gravitant autour de ChronoEmpire.

Isaac Abram est renversé par Élise Gillet

Je roule vite parce que les gens riches aiment croire que la vitesse appartient uniquement à leurs voitures de collection. La moto fend les rues de Saint-Martin comme une lame chaude. L’air de la nuit sent le sel, l’essence et les fleurs tropicales légèrement fanées.

Derrière moi, la Vénus disparaît lentement dans l’obscurité avec ses milliardaires enrubannés et ses couloirs parfumés au désinfectant de luxe. Dans ma poche repose encore le décret signé ChronoEmpire, mon arrêt de mort administratif.

Je souris sous mon casque. John Pyne vient de découvrir que même les rois technologiques demeurent de vieux hommes fragiles lorsqu’on les enferme seuls avec leur peur. Je repense encore à son visage qui blanchissait tandis qu’il cherchait son souffle. J’aurais peut-être dû le finir. Une pression supplémentaire. Quelques secondes de plus.

Mais je n’aime pas tuer directement. Cela crée trop de paperasse émotionnelle. Alors je roule. La route longe la mer. Les lampadaires bavent sur le bitume humide. La nuit semble presque paisible.

Puis arrivent les phares. Un cabriolet noir, trop rapide, légèrement instable. Je reconnais immédiatement Élise Gillet. Même à distance, cette femme semble rire intérieurement. Toute sa personne dégage cette légèreté dangereuse des gens qui n’ont jamais vraiment subi les conséquences de leurs actes.

Les riches élégants possèdent souvent cette grâce particulière: ils traversent les catastrophes comme des danseurs traversent la fumée. Nos trajectoires convergent. Elle ne se rend pas compte. Pendant une fraction de seconde, je la vois passer une main dans ses cheveux avec cette désinvolture charmante que tout le monde lui pardonne.

Puis la voiture heurte une ornière et le cabriolet dévie brutalement. Je comprends immédiatement ce qui va arriver, mais mon cerveau refuse encore l’information avec cette lenteur absurde propre aux instants de panique.

Les phares m’avalent. Le choc m’arrache à la selle. Je sens d’abord le métal, puis l’air. Mon corps quitte la moto avec une légèreté grotesque. Je flotte quelques secondes au-dessus de la route comme un vêtement jeté trop violemment.

En retombant, une pensée ridicule me traverse: Élise réussira probablement à transformer cela en accident charmant durant le dîner de demain. Je glisse sur l’asphalte. Le ciel tourne. Au loin, le moteur du cabriolet hésite quelques secondes avant de repartir lentement dans la nuit chaude de Saint-Martin. Je reste allongé, le souffle coupé. Quand j’essaie de me redresser, la douleur me replie sur l’asphalte. Mais je suis conscient. Des phares ralentissent enfin et quelqu’un descend pour appeler les secours.

Élise Gillet déséquilibre Isaac Abram

Ma bonne humeur est indestructible. Je souris tout le temps, même lorsque je parle d’argent ou de divorce. Mes amis adorent cela: ma façon de rire, de passer une main dans mes cheveux, cette impression légère que rien n’est jamais vraiment grave. Je sors justement d’une soirée délicieuse. Tout était parfait: le dîner, les vins, les conversations absurdes et surtout cette crise de fou rire au moment du dessert.

Je conduis encore en y pensant lorsque j’arrive dans cette rue qu’Isaac Abram traverse à moto. Le souvenir me fait rire une nouvelle fois. Par réflexe, ma main quitte le volant pour venir replacer une mèche de cheveux derrière mon oreille.

Au même instant, le cabriolet heurte une ornière. La voiture dévie brutalement. Le rapport de police conclura plus tard à une perte totale de contrôle du véhicule.

J’ai senti le choc. Dans le rétroviseur, je distingue la moto couchée, mais je repars sans chercher à savoir qui se trouve sous le casque. J’apprendrai ensuite qu’il s’agissait d’Isaac et qu’il a survécu. Isaac représentait depuis longtemps une mésalliance pour la famille Gillet. En vérité, une partie de moi se demande si cet accident suffira à l’éloigner d’Alice. Cette pensée me vient avant le soulagement de le savoir vivant.

Le verdict de Jules

Élise a provoqué cette collision et a quitté les lieux sans porter secours au motocycliste. Isaac a toutefois été secouru et a survécu à ses blessures. Cet épisode précède l’accident mortel: il avait repris la moto entre-temps. La responsabilité d’Élise dans la collision et sa fuite ne permettent donc pas de lui attribuer la mort d’Isaac.

Revenir aux trois suspects

Jacques Valère

Jacques: son lieu

Jacques est devant Saint-Martin. Jacques Valère vit à bord de son voilier, le Picsou, généralement au mouillage entre Saint-Martin et Anguilla. L’île est divisée en deux territoires, mais Jacques n’appartient réellement à aucun des deux. Il préfère les zones intermédiaires: les ports, les marinas, les chantiers navals, les bars ouverts tard dans la nuit et les mouillages où personne ne pose trop de questions.

Il évite les attaches durables. Les appartements l’étouffent, les horaires l’épuisent et les démarches administratives lui donnent l’impression d’être déjà mort. Il préfère les traversées improvisées, les départs sans explication et les nuits passées à écouter le cliquetis des mâts dans le vent.

Jacques se méfie profondément de ChronoEmpire. Il supporte mal cette société qui transforme chaque individu en donnée exploitable. Les caméras, les contrôles, les interfaces connectées et les profils numériques lui donnent l’impression d’un monde devenu incapable de respirer librement.

Il rejette les promesses liées aux intelligences artificielles et aux assistants numériques. Selon lui, les machines modernes ne simplifient rien: elles observent, classent, corrigent et finissent toujours par remplacer les êtres humains.

Jacques préfère les objets concrets: un moteur qu’on démonte avec de véritables outils, une coque qu’on répare avec ses mains, une voile qui dépend encore du vent plutôt que d’un algorithme. Il fait davantage confiance aux courants marins qu’aux réseaux informatiques.

Pourtant, même en mer, il reste prisonnier du système qu’il cherche à fuir. Les ports sont surveillés, les déplacements enregistrés et les transactions conservées dans les serveurs de ChronoEmpire. Quelque part dans ces infrastructures invisibles, son nom circule déjà parmi d’autres profils considérés comme instables, marginaux ou problématiques.

Jacques continue malgré tout à naviguer. Peut-être par habitude. Peut-être parce qu’il considère encore la mer comme le dernier endroit où un homme peut disparaître sans demander d’autorisation.

Jacques: ses amours

Jacques entretient une relation avec Betty Lenox. Au début, il croit trouver auprès d’elle une présence rassurante, une douceur silencieuse capable d’apaiser ses périodes d’errance. Mais leur relation se transforme rapidement en déséquilibre. Jacques accepte les attentions, les services et parfois l’argent de Betty, tout en refusant de lui offrir une véritable réciprocité.

Betty tente de s’attacher à lui. Jacques, lui, disparaît plusieurs jours en mer avant de revenir sans explication. Il parle peu de lui-même et transforme chaque discussion sérieuse en plaisanterie, en colère ou en fuite.

Peu à peu, il développe une méfiance maladive. Il soupçonne Betty de le surveiller, de parler de lui à d’autres hommes, peut-être même de le trahir. Rien n’est réellement prouvé, mais Jacques finit toujours par discerner une menace dans les regards trop insistants et les questions trop précises.

Lorsque Betty sombre dans les médicaments, l’alcool et les excès, il refuse de reconnaître sa propre responsabilité. Il se contente d’observer sa chute avec le détachement d’un homme persuadé que les malheurs des autres ne le concernent jamais tout à fait.

En dehors de Betty, Jacques mène une existence faite de déplacements, de rivalités et de confrontations. Il fréquente les salles de poker clandestines de Saint-Martin, où il retrouve des joueurs épuisés, des trafiquants discrets et des hommes persuadés de pouvoir contrôler le hasard.

Face à Isaac Abram, la rivalité devient immédiate. Jacques gagne parfois contre lui, mais l’argent compte moins que l’humiliation. Il supporte mal l’assurance d’Isaac, son charme et surtout l’intérêt qu’il semble porter à Betty.

La tension finit par déborder hors des tables de jeu. Une poursuite à moto dégénère. Jacques serre Isaac, perturbe volontairement sa trajectoire et le pousse à la faute. Comme souvent chez lui, la violence surgit moins d’une colère immédiate que de son incapacité à accepter d’être dominé ou remplacé.

Avant son installation définitive sur le Picsou, Jacques possédait un ancien Compacteur infecté par une variante du virus Fenêtres attribuée au Kid. L’appareil ralentissait, corrompait les fichiers et provoquait l’apparition de fenêtres parasites impossibles à refermer. Plutôt que de détruire le Compacteur, Jacques décide de le vendre. Il rencontre Félicie Algo sur un marché de l’occasion et l’avertit sommairement de la contamination. Félicie, convaincue que sa puce Neurotech et ses systèmes de défense peuvent neutraliser n’importe quel programme malveillant, achète tout de même la machine.

Jacques accepte l’argent et lui remet le Compacteur. Il prétendra plus tard avoir accompli son devoir en la prévenant. Pourtant, il sait que l’appareil contient un virus actif et qu’une connexion avec une interface neuronale peut produire des conséquences imprévisibles.

Pour Jacques, la contamination ressemble presque à une loi naturelle du monde moderne: chacun transmet ses propres défaillances aux autres afin de survivre un peu plus longtemps.

Jacques: sa dépouille

Chaque matin commence de la même manière. Jacques accoste son dinghy près du quai avant de rejoindre le Croissant Royal pour acheter une baguette encore chaude, du café et quelques provisions. Puis il retourne à bord du Picsou.

Installé dans le carré, il boit son café devant les actualités diffusées sur le Telecran du bord. Une publicité apparaît.

« Choisissez plutôt une Ariana Chrono. Un modèle à votre service, adapté à vos besoins et doté des derniers perfectionnements de l’Intelligence Artificielle. Parce que vous le valez bien! »

Le visage parfait d’Ariana Chrono envahit l’écran. Jacques réagit toujours violemment aux campagnes de ChronoEmpire. Les Gens de Là-haut prétendent que leurs intelligences artificielles sont conçues pour améliorer le quotidien des utilisateurs, mais Jacques les considère surtout comme des outils de surveillance et de normalisation.

Selon lui, les machines ne servent pas les humains: elles les observent, les classent et les maintiennent sous contrôle. Il refuse systématiquement les cookies, modifie ses paramètres de confidentialité et tente de contourner les filtres automatiques du Telecran. Pourtant, il reste persuadé que l’appareil continue malgré tout à enregistrer ses habitudes, ses opinions et ses réactions.

L’application embarquée censure automatiquement certaines grossièretés lorsqu’il dicte ses messages, ce qui provoque chez lui une irritation presque immédiate. Jacques rejette cette société qui affiche des règles de courtoisie tout en organisant une confrontation permanente entre les individus.

À force de résister à ce monde saturé d’opinions mécaniques et de slogans publicitaires, il ressent une fatigue profonde. Parfois, une idée absurde lui traverse même l’esprit: acheter lui aussi une gynoïde Ariana, simplement pour éviter les complications administratives imposées par ChronoEmpire. Chez eux, les recommandations finissent toujours par ressembler à des obligations déguisées.

Malgré tout, Jacques reste profondément attaché à la mer. Son humeur dépend directement du ciel, du vent et de l’état de la houle. Lorsque le temps devient mauvais, il se replie dans le carré du voilier, somnolant dans l’odeur du café froid, du sel et du bois humide. À l’inverse, les journées lumineuses réveillent chez lui une énergie presque enfantine.

Il entretient son voilier avec davantage de soin qu’il n’en accorde à sa propre apparence. Le Picsou reçoit des réparations minutieuses, des couches de peinture, des retouches régulières et des améliorations permanentes.

Jacques considère son bateau comme une extension de lui-même. Son propre visage, en revanche, ne l’intéresse plus vraiment. Les selfies, les profils numériques et les mises en scène sociales lui paraissent dérisoires.

Sur le Telecran, les News se succèdent sans interruption. Toujours les mêmes récits: guerres, crises, affrontements, scandales et catastrophes. Chaque article est immédiatement suivi d’une publicité pour des armes, des médicaments, des assurances ou des technologies censées sauver le monde qu’elles contribuent pourtant à rendre invivable.

Jacques observe cette régurgitation médiatique avec lassitude. Le raisonnement a disparu derrière les réflexes tribaux, les slogans et les indignations automatiques. ChronoEmpire adapte même les contenus diffusés aux profils psychologiques des utilisateurs.

Ainsi, Jacques reçoit continuellement des articles consacrés à l’effondrement du monde, aux conflits maritimes, aux innovations sécuritaires et aux menaces technologiques. Il a parfois l’impression que le système nourrit volontairement ses peurs afin de lui vendre ensuite les outils destinés à les apaiser.

Pendant ce temps, Jacques continue à naviguer. Il saisit les occasions lorsqu’elles apparaissent et survit dans un univers instable où chacun tente discrètement de prendre l’avantage sur les autres.

Autour de lui, les menaces se multiplient.

Milton Fleet agit avec la froideur méthodique d’un homme habitué à imposer sa puissance.

John Pyne appartient au monde des forces invisibles, celui des réseaux économiques et technologiques capables de détruire quelqu’un sans jamais se salir les mains.

Adam Legall possède peut-être des raisons plus personnelles d’en vouloir à Jacques. Le navigateur représente une forme de liberté, de fuite et d’impunité que certains hommes ne peuvent supporter.

Jacques avance au milieu de ces rapports de force sans réellement les maîtriser. Il continue à croire qu’un homme seul peut encore naviguer librement dans un monde où chaque route est déjà cartographiée, chaque mouvement surveillé et chaque faiblesse anticipée.

L'épave du Picsou a été retrouvée sur les rivages de Tintamare.

Milton? John? Adam? L'enquête de Jules

Les médecins chargés du suivi de Jules Compacteur ont constaté une anomalie préoccupante. Son réseau neuronal évolue progressivement vers une structure compacte et désorganisée, entraînant une diminution rapide de certaines capacités cognitives.

Pour ralentir cette dégénérescence, les équipes médicales ont recours à différents substituts électroniques capables de compenser les fonctions défaillantes. L’individu désigné sous le nom de Jules Compacteur est ainsi devenu un être composite.

Morphologiquement, il appartient toujours à la catégorie Sapiens: deux bras, une tête, une silhouette humaine et tous les accessoires biologiques nécessaires à cette classification. Mais sous cette apparence fonctionnent désormais des composants électroniques invisibles qui modifient profondément son rapport au monde.

Une partie de sa mémoire est assistée. Certaines fonctions de traitement sont externalisées. Des implants soutiennent son activité neuronale. Jules demeure humain selon les critères administratifs de ChronoEmpire, mais cette frontière devient moins évidente chaque jour.

C’est dans cet état hybride qu’il entreprend de reconstituer les circonstances de la disparition de Jacques Valère.

Le corps de Jacques est retrouvé en mer, entre Anguilla et Saint-Martin. Son identification demande du temps en raison de son état et des conditions de récupération. Les premières hypothèses oscillent entre accident maritime, sabotage et collision volontaire.

Jules commence par examiner les données du Picsou. Une partie des relevés de navigation a disparu, mais quelques fragments indiquent que Jacques avait quitté Saint-Martin peu avant sa mort. Les dernières coordonnées enregistrées se situent dans une zone fréquentée aussi bien par les GoFast que par les yachts rejoignant Simpson Bay.

L’enquête révèle ensuite plusieurs conflits liés à Jacques: sa rivalité avec Isaac, sa relation instable avec Betty, ses transactions douteuses et la revente à Félicie Algo d’un Compacteur infecté par le virus Fenêtres.

Jules retrouve la trace de cette vente dans les données récupérées sur l’appareil de Félicie. Le Compacteur appartenait bien à Jacques. Certains fichiers contaminés ont été ouverts avant la transaction, et plusieurs alertes de sécurité prouvent qu’il connaissait l’existence du virus.

Jacques avait donc transmis volontairement un système dangereux, même s’il avait prévenu Félicie de manière vague. Cette découverte ne permet pas d’expliquer sa mort, mais elle modifie le regard de Jules sur la victime. Jacques n’était pas un simple navigateur marginal emporté par les circonstances. Il avait lui-même contribué à propager la contamination.

Trois suspects principaux se dégagent.

Milton Fleet possédait un GoFast dont la coque présente des traces compatibles avec une collision récente. Sa manière d’agir, rapide et brutale, correspond à l’hypothèse d’un abordage volontaire.

John Pyne se trouvait à bord de la Vénus, un yacht assez puissant pour éventrer le Picsou sans subir de dommages majeurs. Les données de navigation du yacht présentent une interruption suspecte au moment de la disparition de Jacques.

Adam Legall, enfin, aurait pu saboter le voilier avant son départ. Une entaille précise dans la coque expliquerait une voie d’eau lente et difficile à détecter durant la nuit.

Plus Jules avance, plus une impression étrange s’impose: Jacques évoluait au centre d’un réseau de violences dont il ne percevait lui-même qu’une partie. Il croyait pouvoir se tenir à distance des systèmes qu’il méprisait, mais il avait fini par devenir un point de passage entre les réseaux clandestins, les infrastructures de ChronoEmpire et le virus Fenêtres.

Il avait déstabilisé Isaac, abandonné Betty à sa détresse et vendu à Félicie un Compacteur contaminé. Puis, à son tour, il était devenu la victime d’un monde où chacun transmet aux autres sa peur, sa violence ou son infection.

Qui a coulé le voilier de Jacques Valère ?

La piste Milton Fleet

La fausse piste John Pyne

La fausse piste Adam Legall

La piste Milton Fleet

Parmi les trois suspects, Milton Fleet est celui dont la présence en mer au moment du naufrage est la mieux établie. Son GoFast a été signalé dans la zone et plusieurs témoins se souviennent d’un bateau lancé à grande vitesse peu avant la disparition du voilier de Jacques.

Un GoFast ne se déplace pas discrètement. À pleine vitesse, les moteurs couvrent une partie des bruits environnants, mais le pilote doit précisément surveiller ce qui se trouve devant lui. Un voilier n’apparaît pas soudainement comme un poisson sous la coque.

Jules cherche ensuite le bateau de Milton.

Le GoFast a été conduit à Bobby’s Marina peu après le naufrage. Officiellement, il s’agissait d’une intervention ordinaire sur la coque.

Jules demande à voir les factures. Les travaux concernent principalement l’avant du bateau. Une partie de la coque a été reprise, poncée puis repeinte.

Jules: Pourquoi?

Le mécanicien hausse les épaules.

Le mécanicien: Un choc.

Jules: Avec quoi?

Le mécanicien: Milton n’a pas dit.

Jules: Vous avez demandé?

Le mécanicien: Avec Milton, on demande rarement deux fois.

Les photographies prises avant réparation intéressent davantage Jules. Elles montrent des marques longitudinales et plusieurs éclats qui ne correspondent pas à un simple frottement contre un quai. Il les compare aux dégâts relevés sur l’épave du voilier. Les dimensions et la hauteur de l’impact sont compatibles.

Jules cherche ensuite à comprendre ce que Milton a fait après le choc supposé. Aucun appel de détresse n’est enregistré. Aucun signalement de collision. Aucune tentative connue pour rechercher les occupants du voilier.

Si Milton a percuté Jacques, il est reparti. Cette absence d’assistance trouble Jules presque autant que la collision elle-même. Une erreur de navigation peut provoquer un accident. Continuer sa route constitue une autre décision. Jules interroge Milton.

Jules: Votre bateau a été réparé après le naufrage de Jacques.

Milton: J’abîme souvent la coque.

Jules: En percutant des voiliers?

Milton: En allant vite.

Jules: Vous étiez dans la zone.

Milton: Beaucoup de gens étaient dans la zone.

Jules: Votre GoFast porte des traces compatibles avec la collision.

Milton: Compatible, ce n’est pas identique.

Jules note que Milton comprend parfaitement le vocabulaire des expertises lorsqu’il lui est utile. Il cherche ensuite un mobile. Milton n’avait pas nécessairement de raison de tuer Jacques. Il pouvait simplement rouler trop vite sur une mer qu’il considérait comme suffisamment grande pour lui appartenir.

Mais Jules connaît également les activités de Milton pour ChronoEmpire. Jacques se méfie de l’organisation, fréquente des réseaux où circulent des informations sensibles et possède une fâcheuse habitude de se trouver près des gens qui préfèrent ne pas être observés.

Jules reprend les horaires, les témoignages et les photographies du GoFast. John aurait pu heurter le voilier avec la Vénus. Adam aurait pu saboter le Picsou. Mais aucune de ces hypothèses n’explique aussi simplement les traces observées sur le bateau de Milton. La piste se resserre.

Jules ne sait pas encore si Milton a voulu couler Jacques. Il sait en revanche qu’il se trouvait très probablement à l’endroit où le voilier a été frappé et qu’il a fait réparer son GoFast immédiatement après. La réponse appartient à Milton.

Le voilier de Jacques Valère est coulé par Milton Fleet

Le soleil repose sur l’horizon comme une braise immense et les vagues scintillent derrière mon voilier. Je fais lentement le décompte silencieux de cette journée qui s’achève. Le soleil abandonne maintenant ce territoire pour aller éclairer d’autres scènes, d’autres vies, d’autres drames.

Une longue veille commence. La navigation m’entraîne vers des zones inconnues. Je serai accompagné soit par le murmure régulier des vaguelettes venant caresser la coque, soit par le fracas brutal des lames annonçant une tempête.

La lumière disparaît peu à peu tandis que le voilier poursuit obstinément l’écriture de son histoire. Pour que personne ne se perde complètement, j’ai parfois l’impression de laisser quelques coquillages dans mon sillage.

Puis il y a ce bruit, un vrombissement énorme, agressif, des moteurs poussés à pleine puissance. Je connais pourtant la règle: lorsqu’un voilier croise un navire à moteur avec risque d’abordage, c’est le voilier qui est prioritaire.

Certaines règles cessent simplement d’exister lorsqu’un homme décide de les ignorer. Le GoFast de Milton surgit dans l’obscurité grandissante comme un projectile. Je comprends immédiatement qu’il ne ralentira pas. Le choc fracasse la coque dans un craquement épouvantable. Le pont bascule violemment sous mes pieds. Voie d’eau. Le silence de la mer disparaît et l’eau s’engouffre dans les profondeurs du bateau. Autour de moi, la nuit continue pourtant d’exister avec une indifférence parfaite.

Milton Fleet coule le voilier de Jacques Valère

Mon GoFast fend l’eau comme une lame. Trois moteurs, une puissance presque indécente. La nuit est ouverte, la mer noire comme un écran éteint. Derrière moi, les lumières de la côte se dissolvent lentement. À cette vitesse, presque plus rien n’existe réellement. Alors je reste tendu, précis, parfaitement aligné avec la machine. Je suis seul à bord. Le siège voisin est vide. Christine avait l’habitude de s’y installer. Je pousse les gaz avant que ce souvenir prenne davantage de place.

La vitesse suffit. Elle nettoie tout, les doutes, les hésitations, même les souvenirs. Je pousse encore et le bateau répond immédiatement. Chaque vibration remonte le long de mes bras, je connais ce langage par cœur.

Puis quelque chose apparaît. Pas vraiment un obstacle, une présence, une forme sombre glissant latéralement dans l’obscurité mouvante, un voilier, silencieux, sur ma trajectoire. Tout se joue en une fraction de seconde, pas le temps de corriger réellement, seulement une décision instinctive dictée par la vitesse elle-même. Le choc résonne dans toute la coque. Un bruit sourd, une résistance brève, puis plus rien.

Je garde le cap. Le GoFast tangue légèrement avant de retrouver sa ligne parfaite. Derrière moi, la mer referme déjà la parenthèse. Aucune trace durable, seulement un frisson dans l’obscurité. Je ne ralentis pas. Je ne me retourne pas.

Je reste fixé sur l’horizon. À cette vitesse, tout finit par disparaître, même ce qui vient de se produire.

Le verdict de Jules

Milton Fleet a coulé le voilier de Jacques Valère

Poursuivre avec Milton Fleet

La fausse piste John Pyne

Ariana aurait été désactivée. John disposait des autorisations nécessaires pour intervenir sur les systèmes de ChronoEmpire. La désactivation pouvait être réalisée à distance. La procédure technique est connue et documentée. John a exercé son droit de propriété mais, selon plusieurs avis, il pourrait s'agir d’un abus de pouvoir.

Adam aurait été condamné à la peine capitale. Une décision rapide et sans possibilité réelle de défense. La procédure est demeurée opaque. ChronoEmpire semble avoir exercé son influence.

Et puis Jacques a été percuté par le yacht Vénus qui n’a pas modifié sa trajectoire. John Pyne est connu pour sa manière de commander. Aucune manœuvre d’évitement n’a été clairement identifiée.

Le trafic maritime reste dense à l’approche de Simpson Bay. Le yacht refuse implicitement toute priorité au voilier. Jacques est projeté à la mer. La Vénus poursuit pourtant sa route. Une indifférence manifeste est constatée après la collision. Refus des règles habituelles de navigation. Puissance assumée. Arrogance caractéristique des structures de ChronoEmpire et de ses élites.

Le voilier de Jacques Valère est coulé par John Pyne

La mer est calme ce soir-là. Pas complètement lisse, juste assez paisible pour donner cette illusion dangereuse que tout restera sous contrôle.

Je longe tranquillement la côte avant l’entrée de Simpson Bay. Mon vieux voilier vert avance lentement dans la lumière orange du coucher de soleil. Je connais ce passage par cœur. Le pont s’ouvre et se referme selon un rythme absurde qui oblige tous les bateaux à s’agglutiner.

Je préfère les voiliers aux yachts. Les voiliers acceptent encore le vent, l’attente, l’incertitude. Les yachts veulent imposer leur puissance au monde entier. Ils transforment la mer en autoroute privée.

Je règle légèrement la barre pendant que Simpson Bay approche lentement devant moi. Le pont est encore ouvert. J’ai largement le temps. Puis je vois la Vénus. Impossible de la manquer, c'est une masse blanche et métallique surgissant vers le chenal avec cette arrogance propre aux bateaux trop grands pour les endroits où ils naviguent. Même de loin, je reconnais immédiatement le style de ces milliardaires flottants: ponts illuminés, vitres noires, lignes agressives, équipage invisible. Le genre de bateau qui considère automatiquement les autres embarcations comme du décor.

Je garde ma trajectoire. Il me voit forcément. À cette distance, aucun système radar moderne ne peut ignorer un voilier comme le mien.

Pourtant quelque chose me trouble immédiatement. La Vénus ne ralentit pas. Au contraire, elle semble accélérer légèrement pour franchir le pont avant sa fermeture. Je comprends alors que celui qui pilote ce monstre pense simplement que je vais m’écarter.

Comme tout le monde s’écarte toujours. Je tente une correction de trajectoire. Trop tard, le yacht remplit maintenant tout mon horizon. Une muraille d’acier, une machine conçue pour écraser tout ce qui possède une taille humaine.

Je hurle une insulte. Puis l’impact arrive, pas une explosion spectaculaire, plutôt une brutalité écrasante, comme si le monde entier décidait soudain de passer à travers moi. La coque du voilier gémit dans un bruit atroce. Le pont bascule violemment. Je suis projeté contre la rambarde tandis que le mât se tord dans un craquement immense.

Pendant une fraction de seconde, je vois la coque gigantesque de la Vénus glisser contre mon bateau avec une indifférence parfaite. Je comprends alors quelque chose de très simple: pour les gens comme John, nous ne sommes même pas des ennemis, seulement des obstacles.

L’eau envahit déjà le cockpit. Autour de moi, le voilier se désagrège lentement dans des craquements de plastique et de métal. Je tente de me redresser mais mon corps répond mal. Au-dessus de moi, la Vénus continue pourtant sa route vers le pont de Simpson Bay. Sans ralentir, comme si rien d’important ne venait de se produire. La dernière chose que je vois est le ciel rouge au-dessus des mâts brisés. Puis la mer m’emporte avec le reste.

John Pyne coule le voilier de Jacques Valère

J’observe les paysages marins depuis la passerelle de la Vénus. Ces instants restent rares. La plupart du temps, mon regard demeure fixé sur les écrans, les tableaux de contrôle et les flux de données qui me permettent d’exercer mon pouvoir à distance. Je possède des hôtels, des résidences, des infrastructures portuaires et différents territoires disséminés dans plusieurs zones maritimes. Je fais parfois une halte dans l’un de ces endroits avant de repartir aussitôt. Sinon, je reste à bord de la Vénus.

Mon arrivée constitue toujours un événement. J’apprécie particulièrement les îles: les Marquises, la Polynésie, Saint-Martin, les Bahamas ou encore l’île Maurice. Les îles donnent l’illusion de l’autonomie alors qu’elles dépendent entièrement des réseaux que je contrôle.

Ce soir-là, je suis seul sur la passerelle. Le soleil descend lentement derrière l’horizon tandis que la Vénus fait route vers Simpson Bay. Je garde néanmoins un œil sur mon téléphone. Même durant les traversées, je continue à surveiller les systèmes internes du yacht. Je fais une incursion discrète dans la cabine d’Ariana en pilotant à distance la caméra installée au-dessus de son lit. Le contrôle de la navigation est désormais presque entièrement automatisé. Les calculateurs gèrent les trajectoires avec une précision parfaite. Le pont de Sint Maarten apparaît enfin au loin. J’arriverai juste avant sa fermeture.

Je désactive momentanément le pilote automatique pour reprendre manuellement la barre à l’aide du stick de contrôle. Puis une alarme retentit. Un voilier vert apparaît sur les écrans secondaires. Une petite embarcation qui tente maladroitement de modifier sa trajectoire. Je comprends immédiatement qu’il ne dégagera pas assez vite. Mais je dois franchir le pont. Je refuse de ralentir pour ce genre d’obstacle. Nous avons tous nos problèmes.

L’impact survient quelques secondes plus tard. Pas une collision spectaculaire, simplement un bruit sourd lorsque la coque d’acier de la Vénus écrase cette petite chose de plastique. Je ressens à peine le choc sous mes pieds. Le voilier disparaît rapidement derrière nous dans l’écume et les vibrations.

L’incident a probablement laissé quelques éraflures sur la coque du yacht, au moins cela donnera une occupation à l’équipage une fois à quai. Lorsque la Vénus franchit finalement le pont de Simpson Bay, les clients du Yacht Club applaudissent notre arrivée. Ils célèbrent la puissance, l’argent, l’arrogance et la réussite. Je réponds par un léger geste de la main, un salut minimal, calculé, presque mécanique, une marque de condescendance plus que de gratitude. Puis je retiens mon bras avant que le mouvement ne devienne trop explicite.

Le verdict de Jules

John Pyne ne coule pas le voilier de Jacques Valère

Revenir aux trois suspects

La fausse piste Adam Legall

Adam a été accusé d’avoir drogué puis noyé Ève. Jules a depuis découvert que sa déposition avait été falsifiée et que Damien était l’auteur du meurtre. Il ne peut donc pas utiliser cette accusation pour faire d’Adam un suspect dans le naufrage de Jacques. Sa responsabilité dans la mort de Christine constitue une autre affaire, qui doit elle aussi être distinguée des faits recherchés ici.

Adam serait également à l'origine de la noyade de Christine. Il aurait laissé sa fille se noyer alors qu'elle se trouvait dans un état physique et psychologique particulièrement fragile. Il était présent à proximité. Il n'est pas intervenu.

Le bateau de Jacques représente un monde auquel Adam n’a pas accès. Une existence libre, indépendante, échappant aux structures qu’il tente de contrôler. Le voilier continue de flotter là où lui demeure prisonnier de ses propres contraintes. Cette liberté lui serait devenue insupportable.

Le voilier de Jacques Valère est coulé par Adam Legall

J’ai quitté Saint-Martin en fin d’après-midi pour rejoindre Santa Cruz dans les îles Vierges. La mer était belle ce soir-là. Une houle légère. Un vent régulier. Ce genre de traversée qui donne presque l’impression que le monde accepte enfin de vous laisser tranquille pendant quelques heures.

Je navigue seul depuis longtemps maintenant. La solitude finit par devenir une mécanique simple: vérifier les réglages, observer le ciel, écouter les vibrations de la coque, dormir par fragments. À la tombée de la nuit, j’ai légèrement réduit la toile. Juste assez pour soulager le bateau durant les heures sombres. Puis j’ai enclenché le pilote automatique.

Le vieux voilier grinçait doucement dans l’obscurité chaude. Au-dessus de moi, les étoiles apparaissaient avec une netteté presque irréelle. Loin des côtes, la mer retrouve parfois quelque chose de primitif, un immense animal noir qui respire lentement sous la coque. Je me suis allongé quelques heures dans la cabine.

Une nuit calme. Trop calme peut-être. Je me suis réveillé brusquement sans comprendre immédiatement pourquoi. Un bruit inhabituel, discret, presque étouffé. Puis j’ai senti le bateau légèrement incliné. Je me suis redressé aussitôt.

Il y avait déjà de l’eau sur le plancher de la cabine. Pas quelques éclaboussures, une véritable infiltration. Je suis monté précipitamment sur le pont. La mer semblait toujours aussi paisible sous les premières lueurs bleutées de l’aube. Pourtant le voilier réagissait bizarrement. Plus lourd. Plus lent. Alors j’ai compris.

Je suis redescendu inspecter l’intérieur de la coque avec une lampe torche. Le faisceau tremblait légèrement dans ma main pendant que je découvrais l’origine du problème. Une entaille. Petite. Précise. Impossible à expliquer par une simple usure.

L’eau pénétrait déjà avec régularité. J’ai tenté immédiatement de colmater la fuite, mais le bateau avait trop travaillé pendant la nuit. La pression de la mer élargissait lentement la faiblesse de la coque. Alors une évidence s’est imposée. Quelqu’un avait fait ça. Pas un accident. Pas la mer. Une intervention humaine.

Je pense aussitôt à Saint-Martin. Aux regards silencieux. Aux rancœurs invisibles. Aux gens qui sourient le jour avant de saboter la nuit. Le voilier s’enfonce lentement désormais. Autour de moi l’aube poursuit tranquillement son apparition. Le ciel devient rose au-dessus de l’horizon. Les vagues scintillent avec une indifférence magnifique, comme si rien d’important n’était en train de disparaître. Je tente encore quelques réparations inutiles, mais au fond, je le sais déjà: cette fois, la mer ne me laissera pas repartir.

Adam Legall coule le voilier de Jacques Valère

Je l’ai remarqué immédiatement. Ce genre d’homme attire toujours mon attention. Les marins portent sur eux quelque chose d’instable, une manière de regarder ailleurs pendant qu’on leur parle, comme s’ils appartenaient déjà au prochain départ. Aujourd’hui ici, demain ailleurs, je me méfie des marins.

L’adultère était déjà suffisamment compliqué du vivant d’Ève. Je connais les femmes. Elles finissent toujours par confondre l’instabilité avec la liberté. Jacques s’est approché d’Élise avec cette décontraction propre aux hommes habitués aux ports, aux bars et aux rencontres provisoires. Je les ai observés de loin près du ponton. Élise riait légèrement. Ce rire mondain qu’elle utilise lorsqu’elle veut flatter un homme sans lui accorder encore d’importance. Mais cela suffit, je sais reconnaître les premiers signes de contamination.

Jacques possède ce charme fatigué des hommes qui n’ont rien construit mais donnent malgré tout l’impression d’avoir vécu davantage que les autres. Les femmes sentent cela immédiatement. Moi, je déteste la mer. L’eau ne respecte rien. Elle efface les traces, mélange les frontières et transforme les hommes en créatures persuadées qu’aucune règle ne s’applique plus à elles. Mais un sabotage de coque, je sais faire.

Le voilier est amarré à l’écart dans une partie plus sombre de la marina. Un bateau modeste. Ancien. Presque touchant avec ses réparations visibles et sa peinture fatiguée. Je m'approche discrètement pendant la nuit. Autour de moi, les mâts tintent doucement dans le vent tandis que les bars de Simpson Bay diffusent encore leur musique étouffée.

Je pose la main contre la coque. Le plastique vibre légèrement sous les vaguelettes noires. Je sais exactement où intervenir. Une faiblesse minuscule, une entaille discrète. Rien de spectaculaire, la mer fera le reste.

Pendant quelques secondes, je ressens une satisfaction étrange. Comme si je rétablissais un ordre menacé. Les hommes comme Jacques ne devraient jamais rester trop longtemps au même endroit. Ils apportent toujours avec eux le désordre, le désir et la fuite. Quand je m'éloigne du ponton, le voilier flotte encore parfaitement, paisible, fragile, déjà condamné.

Le verdict de Jules

Adam Legall n'a pas coulé le voilier de Jacques Valère

Revenir aux trois suspects

Milton Fleet

Milton: son lieu

La villa de Milton domine une baie étroite d’Anguilla, à l’écart des hôtels et des plages fréquentées. Depuis la terrasse, la mer paraît calme, presque vide, mais Milton sait que le calme n’est qu’une apparence. Il distingue les bateaux à leur silhouette, reconnaît le bruit des moteurs avant même de les apercevoir et remarque immédiatement lorsqu’une embarcation ralentit trop longtemps au large.

La maison est vaste, blanche, parfaitement entretenue. Peu de meubles, aucune photographie, presque aucun objet personnel. Les pièces ressemblent davantage aux différentes zones d’un poste de commandement qu’à un lieu de vie. Dans le garage, un véhicule attend en permanence avec le plein. Dans une remise climatisée sont rangés des bidons de carburant, du matériel de plongée, plusieurs téléphones et des sacs préparés à l’avance. Milton ne nomme pas cela de la prudence. Pour lui, il s’agit simplement d’organisation.

Le visage de Milton semble avoir été façonné par les éléments plutôt que par le temps. Un nez massif en occupe le centre, comme une étrave prête à fendre tout ce qui lui résiste. Sa peau épaisse porte les traces d’anciennes tensions, de nuits trop longues et de décisions prises sans retour possible. Ses yeux, enfoncés sous des arcades lourdes, ne regardent jamais vraiment: ils évaluent, jaugent et anticipent.

Rien dans son expression ne cherche à séduire. Tout indique une mécanique intérieure froide, presque mathématique. C’est un visage qu’on ne retient pas pour sa beauté, mais pour l’impression qu’il laisse: celle d’un homme qui a déjà franchi certaines lignes et qui n’a jamais éprouvé le besoin de regarder derrière lui.

Chaque matin, Milton suit le même rituel. Il vérifie les accès à la propriété, consulte les caméras, examine les messages reçus durant la nuit et observe la baie à l’aide de jumelles. Ensuite seulement, il prépare du café. Les habitudes ordinaires ne viennent jamais en premier. La sécurité précède toujours le confort.

Milton est un agent de ChronoEmpire. Officiellement, il n’existe dans aucun organigramme. Son nom n’apparaît sur aucun contrat permanent et ses missions ne sont jamais formulées clairement. Il reçoit une identité, un lieu, une heure et parfois une photographie. Le reste lui appartient.

Il exécute les ordres avec une précision professionnelle. L’hésitation lui paraît inutile, la morale également. ChronoEmpire l’a formé à surveiller, intimider, enlever et supprimer. L’organisation lui a appris à considérer la violence non comme un débordement, mais comme un outil parmi d’autres. Milton n’aime pas particulièrement tuer. Il ne déteste pas cela non plus. Il accomplit ce qui doit être accompli, puis passe à l’étape suivante.

ChronoEmpire le récompense pour son efficacité, mais surtout pour son obéissance. Milton le sait. Il sait également que l’organisation conserve des dossiers sur ses propres agents, enregistre leurs fautes, mesure leur loyauté et prépare toujours plusieurs remplaçants. Il n’en parle jamais. Pourtant, depuis quelque temps, il détruit plus soigneusement ses messages et conserve certaines informations hors du réseau officiel.

Milton: ses amours

Christine partage sa vie, du moins en apparence. Elle possède quelques vêtements dans la villa, laisse des flacons dans la salle de bains et déplace parfois les objets, ce que Milton remarque immédiatement. Elle aime ouvrir les fenêtres. Milton préfère la climatisation et les vitres fermées. Elle met de la musique. Il l’éteint lorsqu’elle devient trop forte. Leur intimité ressemble à une négociation silencieuse dont Milton modifie constamment les règles.

Il ne connaît pas réellement les relations humaines. Il comprend la domination, le contrôle, l’exécution et la dépendance. Le reste lui paraît imprécis, donc secondaire. Lorsqu’il offre un bijou à Christine, ce n’est pas pour lui faire plaisir, mais pour marquer une réconciliation. Lorsqu’il lui demande où elle se trouve, ce n’est pas par inquiétude, mais pour vérifier qu’elle demeure à l’intérieur du périmètre qu’il lui a mentalement assigné.

Christine a longtemps pris sa froideur pour de la solidité. Elle croyait que Milton ne paniquait jamais, qu’il saurait toujours quoi faire, qu’auprès de lui aucun danger ne pourrait réellement l’atteindre. Elle n’a compris que plus tard que Milton ne protégeait pas les gens. Il protégeait seulement ce qu’il considérait comme lui appartenant.

Il tue sans émotion visible. Il percute Jacques en mer. Il exécute les missions que ChronoEmpire lui confie sans se préoccuper de leurs conséquences. Chaque situation devient une opération, chaque être humain, une variable à gérer. Son Block19 n’est pas seulement une arme: c’est le prolongement naturel de sa volonté, l’instrument grâce auquel le monde retrouve la forme qu’il a décidé de lui donner.

Pourtant, derrière cette discipline, quelque chose se fissure. Milton dort moins. Il se réveille parfois persuadé d’avoir entendu un moteur approcher de la villa. Il vérifie les portes, descend au garage, inspecte la terrasse. Il ne croit pas aux fantômes, mais il croit aux survivants. Et au fil des années, il en a laissé trop derrière lui.

Milton: sa dépouille

Milton Fleet n’était pas un homme libre. C’était un instrument de ChronoEmpire, un exécutant spécialisé dans les opérations sales, les accidents arrangés et les disparitions suffisamment propres pour devenir de simples rumeurs. Mais à force d’accumuler les missions, Milton a également accumulé les ennemis.

Chaque opération a laissé des traces. Un témoin aperçu trop tard. Une caméra oubliée. Une victime qui n’était pas aussi seule que le prétendait le dossier. Une famille, un associé, un amant, un militant ou un autre agent ayant compris qu’il serait bientôt le prochain nom sur la liste.

Dans ce système, les agents finissent toujours par devenir remplaçables, puis embarrassants, puis éliminables. Milton avait lui-même supprimé plusieurs hommes devenus trop dangereux pour ChronoEmpire. Il connaissait donc parfaitement la procédure. Lorsqu’une organisation cesse de vous transmettre des missions et commence à vous demander des rapports détaillés, ce n’est généralement pas une promotion.

Quelques jours avant sa mort, Milton reçoit un message anonyme contenant seulement trois mots: «Nous savons tout.» Il efface le message, change de téléphone et augmente la surveillance autour de la villa. Il ne prévient pas ChronoEmpire. Reconnaître la menace reviendrait à reconnaître sa vulnérabilité.

Il continue pourtant à se rendre au Yacht Club de Simpson Bay. Cette fidélité à ses habitudes sera sa dernière erreur. Milton a passé sa vie à exploiter les routines des autres. Il finit par mourir à cause de la sienne.

Betty? Isaac? Félicie? L'enquête de Jules

Milton Fleet est abattu au Yacht Club de Simpson Bay en pleine période d’affluence. Les premières détonations sont d’abord prises pour des pétards ou l’explosion d’un moteur. Puis les verres éclatent, les tables se renversent et la panique gagne la terrasse. Lorsque les témoins osent enfin relever la tête, le tireur a déjà pris la fuite.

Milton est retrouvé près du bar, couché sur le côté, une main crispée contre sa veste. Son arme est encore dans son étui. Il n’a pas eu le temps de tirer. Son verre s’est brisé sur la table et une partie de son contenu s’est mêlée au sang sur le carrelage.

Les témoignages sont contradictoires. Certains parlent d’une femme vêtue de clair. D’autres affirment avoir aperçu un homme près de la sortie. Un plaisancier soutient que le tireur portait des lunettes sombres. Une serveuse se souvient seulement d’un sac abandonné sous une chaise. Les caméras du club ont enregistré plusieurs angles, mais une panne inexplicable a interrompu l’une des vidéos quelques minutes avant les tirs.

Les motifs possibles se superposent: vengeance personnelle, élimination stratégique, opération militante ou règlement de comptes interne. Jules refuse de choisir trop vite. Une scène confuse favorise les coupables, mais elle favorise également ceux qui souhaitent paraître coupables pour en protéger un autre.

Betty Lenox possède le mobile le plus direct. Milton est à l’origine du naufrage du voilier de Jacques. Depuis l’accident, elle cherche à reconstituer ses derniers instants et à identifier le pilote du GoFast. Plusieurs témoins confirment sa présence à Simpson Bay le jour du meurtre. Elle affirme être venue pour obtenir des aveux. Jules se demande si elle avait réellement prévu de repartir sans les obtenir.

Isaac Abram est menacé par ChronoEmpire. Il sait que Milton a commencé à enquêter sur ses activités et craint d’être supprimé à son tour. Il possède une moto rapide, connaît les routes secondaires de l’île et maîtrise les armes. Son téléphone cesse d’émettre quelques minutes avant les tirs, puis réapparaît près de la frontière française.

Félicie Algo mène une action militante contre ChronoEmpire. Elle a suivi Milton à plusieurs reprises et semble connaître une partie de ses déplacements. Ses méthodes sont organisées, presque théâtrales. Jules découvre également qu’elle s’est renseignée sur le Block19 et sur les habitudes du personnel du Yacht Club.

Trois suspects. Trois mobiles crédibles. Trois versions possibles d’une même mort.

Mais un détail trouble Jules: les témoins n’ont pas tous entendu le même nombre de coups de feu.

Qui a flingué Milton Fleet ?

La piste Betty Lenox

Isaac Abram n'est plus

La fausse piste Félicie Alggo

La piste Betty Lenox

Parmi les trois suspects, Betty Lenox possède le mobile le plus personnel. Jacques n’était pas simplement une connaissance ou un compagnon occasionnel. Il occupait une place centrale dans sa vie, malgré les absences, les disputes et les départs répétés.

Depuis le naufrage du voilier, Betty cherche à comprendre ce qui s’est passé. Le nom de Milton revient régulièrement dans les témoignages. Son GoFast a été signalé dans la zone et plusieurs personnes connaissent l’hostilité qui oppose désormais Betty à l’homme qu’elle tient pour responsable de la mort de Jacques.

Sa présence à Simpson Bay est confirmée. Plusieurs habitués du Yacht Club se souviennent d’une femme installée légèrement à l’écart avant les tirs. Elle attend longtemps sans participer aux conversations. Une serveuse se rappelle qu’elle commande une boisson qu’elle touche à peine. Le comportement correspond assez mal à celui d’une cliente venue passer un moment.

Betty a récemment acheté un Block19. L’acquisition est légale, mais sa date attire l’attention: elle intervient après la disparition de Jacques et après que Betty commence à rechercher Milton. Elle prétend l’avoir acheté pour se protéger. Jules remarque que les personnes qui achètent une arme pour se protéger ne passent généralement pas plusieurs heures à attendre l’homme qu’elles considèrent comme dangereux.

Les douilles retrouvées au Yacht Club correspondent au calibre du Block19. L’arme de Betty, elle, demeure introuvable. Elle affirme l’avoir perdue.

Les témoignages fournissent un autre élément. Le tireur ne s’est pas comporté comme un professionnel. Les coups sont rapprochés, imprécis et tirés dans une panique croissante. Milton est touché plusieurs fois, mais la scène ne ressemble ni à une exécution méthodique ni à une opération préparée par ChronoEmpire.

Cela affaiblit la piste Isaac. Cela affaiblit également celle de Félicie, dont Jules connaît la tendance à organiser soigneusement ses actions lorsqu’elle croit accomplir une mission. En revanche, cette maladresse correspond assez bien à quelqu’un qui possède une arme depuis peu et qui a répété mentalement son geste beaucoup plus souvent qu’il ne l’a réellement pratiqué.

Jules reprend alors les images disponibles. Une caméra extérieure montre une silhouette quittant précipitamment le Yacht Club après les tirs. L’image est médiocre, mais la taille, la démarche et les vêtements correspondent à Betty. Un autre témoin dit avoir vu une femme courir en direction du pont de Simpson Bay.

Betty affirme ne se souvenir de rien de particulier. Jules commence à disposer d’une succession de coïncidences qui, mises bout à bout, prennent une forme de moins en moins accidentelle.

Milton Fleet est flingué par Betty Lenox

Je viens souvent au Yacht Club de Simpson Bay. On y débarque avec ses lunettes noires, sa montre trop grosse et ses moteurs qui grondent encore longtemps après qu’on les a coupés. J’aime les traversées sur mon GoFast et tracer ma route entre Saint-Barth, Saint-Martin et Anguilla.

Le club attire deux tribus qui se tolèrent à peine: les amoureux de la vitesse et les voileux, ceux qui avancent lentement, boivent lentement, jugent lentement. Depuis l’accident, ils me regardent comme on regarde un requin qui aurait appris à marcher debout. Je connais les rumeurs. Elles flottent autour de moi comme des mouches sur une carcasse. Certains prétendent que j’ai percuté le voilier de Jacques volontairement. D’autres parlent de trafic, de corruption, de disparitions.

La vérité importe peu. Dans les Caraïbes, une réputation finit toujours par devenir plus solide qu’un passeport. Je sens leur hostilité dès mon arrivée. Les conversations baissent d’un ton. Les regards glissent puis se détournent. Aucun ne vient me provoquer, mon visage fait le travail à ma place.

J’amarre le GoFast au ponton principal, sous les drapeaux battus par le vent. Les moteurs crépitent encore en refroidissant. Une odeur d’essence et de sel flotte dans l’air chaud.

Je m'installe près de la terrasse, là où je peux voir le pont Simpson et les yachts immobiles dans la baie comme des prédateurs assoupis. Le serveur m’apporte un verre sans demander ma commande. Autour de moi, ça bourdonne. Des touristes rient trop fort. Des équipages bronzés vident des bouteilles. Une femme chante faux près du bar.

Puis je l’aperçois. Une femme seule. Assise légèrement à l’écart, silhouette discrète, presque effacée. Et pourtant quelque chose chez elle résiste au décor. Elle ne boit pas, elle ne regarde personne. On dirait qu’elle attend simplement que le monde se mette exactement à la bonne place.

Nos regards se croisent une fraction de seconde. Pas de colère, pas de peur, seulement une détermination calme. Je comprends trop tard. Elle sort l’arme de son sac avec une lenteur absurde, comme dans un rêve où personne ne réagit assez vite, pendant une seconde, tout devient silencieux dans ma tête. Le soleil brille sur le canon noir. J’entends les haubans claquer contre les mâts, même le vent semble suspendu.

Puis la détonation éclate. Le premier tir me frappe avant même que la douleur arrive. Mon verre explose sur la table. Quelqu’un crie. Les clients se jettent au sol dans un fracas de chaises renversées. Le monde se remplit brutalement de bruit. Je me lève par réflexe sans savoir si je veux fuir ou l’atteindre.

Elle tire encore. Mal, mais avec cette obstination terrible des gens qui ont déjà accepté les conséquences. Je me souviens surtout de son visage. Pas celui d’une tueuse, celui de quelqu’un qui vient enfin d’accomplir quelque chose qu’elle répétait depuis longtemps dans sa tête.

Betty Lenox flingue Milton Fleet

Je sais que Milton fréquente le Yacht Club de Simpson Bay. Les gens comme lui ont leurs habitudes. Ils aiment donner l’impression qu’ils peuvent apparaître n’importe où, mais ils reviennent toujours aux mêmes endroits, aux mêmes tables, aux mêmes bateaux et aux mêmes verres.

Depuis le naufrage de Jacques, son nom revient régulièrement. Certains parlent d’un accident. D’autres affirment que le GoFast de Milton a volontairement coupé la route du voilier. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé, mais tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui était là.

Moi, je n’ai pas besoin de tout savoir. Jacques est mort. Milton est vivant. Ça me suffit. Sur FaxInfo, je trouve plusieurs articles sur les activités de ChronoEmpire. Milton y apparaît rarement par son nom. C’est justement ce qui me dérange. Les hommes importants aiment être photographiés. Les hommes dangereux préfèrent rester à côté de la photographie.

PetitFaitout m’aide aussi. Il rassemble des témoignages, des rumeurs, des messages supprimés puis recopiés ailleurs. Une bonne partie est probablement fausse. Mais quand les mêmes histoires reviennent suffisamment souvent, je commence à croire qu’il existe quelque chose derrière. On parle de bateaux interceptés, de menaces, de gens qui disparaissent, de contrats exécutés pour ChronoEmpire.

Et de Jacques. Je lis tout. Puis je recommence. Au bout d’un moment, je ne sais plus très bien si je cherche des informations ou simplement des raisons de faire ce que j’ai déjà décidé.

Le Block19 apparaît dans une publicité entre deux articles.« Léger. Fiable. Protection immédiate.» Je trouve la publicité presque rassurante. Ils montrent une femme qui court seule le soir avec l’arme dans son sac. Elle sourit. Elle a probablement un chien, un abonnement à une salle de sport et aucun Milton Fleet dans sa vie.

J’achète le Block19. Je m’entraîne peu. Je n’ai pas l’intention de devenir une spécialiste. Il faut seulement que le geste fonctionne une fois. Le jour où je vais au Yacht Club, je laisse l’arme dans mon sac.

Simpson Bay est déjà pleine de bruit. Les haubans claquent contre les mâts, les moteurs tournent autour de la marina et les serveurs circulent entre les tables avec des plateaux chargés de bouteilles. Je m’installe légèrement à l’écart. J’attends. Je commande quelque chose que je ne bois presque pas. De temps en temps, je regarde vers le ponton.

Je pense à Jacques. Je pense à son bateau. Je pense surtout à cette idée qui me poursuit depuis sa disparition: quelqu’un a continué sa vie normalement après avoir détruit la sienne.

Puis le GoFast arrive. Je reconnais Milton avant même qu’il pose le pied sur le ponton. Il ne regarde pas autour de lui comme quelqu’un qui aurait peur. Il marche avec la tranquillité d’un homme habitué à ce que les autres s’écartent. Il s’installe. On lui apporte son verre sans lui demander ce qu’il veut. Cela me met en colère pour une raison ridicule. Même ici, tout le monde sait déjà ce que Milton veut, alors que personne ne semble s’être demandé ce que voulait Jacques.

Je garde la main dans mon sac. Je pourrais encore partir. Cette possibilité existe pendant plusieurs minutes. Je regarde Milton boire, parler à quelqu’un, sourire même. Alors je pense à tout ce qu’on m’a appris sur Dieu. Le bien. Le mal. Le pardon. Le jugement. Je demande intérieurement un signe. Milton tourne la tête vers moi. Nos regards se croisent. Je décide que c’est le signe. Je sors le Block19. Il me voit. Pendant une seconde, son visage change. L’homme qui semblait contrôler tout ce qui l’entourait comprend qu’il vient de perdre l’avantage. Je tire.

Le bruit est beaucoup plus violent que dans les vidéos. Mon bras remonte. Des gens crient immédiatement. Milton se lève. Je tire encore. Je ne vise pas bien. Je vise suffisamment. Les tables se renversent. Quelqu’un tombe près de moi. Une femme hurle. Je vois Milton chercher son arme.

Je tire une nouvelle fois. Cette fois, il tombe. Je reste immobile une fraction de seconde. Je m’étais imaginé ressentir quelque chose de précis. Du soulagement. De la justice. Peut-être même la présence de Jacques. Je ne ressens rien de tout cela. Seulement le bruit. Alors je range l’arme et je cours.

Je traverse le Yacht Club pendant que tout le monde cherche encore à comprendre ce qui vient de se passer. Dehors, je longe la marina puis gagne la route vers le pont de Simpson Bay. Je ne me retourne pas. Dieu me dira plus tard s’il approuve. Pour le moment, il vaut mieux que je m’éloigne.

Le verdict de Jules

Betty se venge de la mort de Jacques

Poursuivre avec Betty Lenox

Isaac Abram n'est plus

La moto d'Isaac Abram a été déséquilibrée par Jacques Valère.

Revenir aux trois suspects

La fausse piste Félicie Algo

Traque organisée. Déplacements cohérents. Méthode d’approche efficace. Capacité d’exécution confirmée. Comportement calme après les tirs. Jules identifie chez Félicie une préparation méthodique incompatible avec un simple acte impulsif.

Milton Fleet est flingué par Félicie Algo

Il n’a pas bronché quand je suis entré dans le salon. Selon ma conception du métier, tout doit toujours se dérouler conformément au plan prévu. Le chat, lui, n’était pas prévu. Il m’observe depuis le canapé avec cette immobilité irritante des animaux qui semblent comprendre davantage qu’ils ne devraient.< Je l’étrangle presque machinalement avant de poursuivre ma mission: installer un micro, fouiller les tiroirs, récupérer quelques données.

Sur les étagères, je découvre un mélange étrange: ouvrages scientifiques, intelligence artificielle, réseaux neuronaux et grimoires consacrés aux sciences occultes. En ouvrant les tiroirs, je comprends rapidement que la propriétaire entretient un rapport compliqué avec la réalité.

Piscine, massage, bar, restaurant. Le luxe moderne consiste essentiellement à déplacer son ennui dans différents décors. Pourtant, partout où je vais ce soir-là, je sens une présence derrière moi, une petite femme nerveuse avec des lunettes sombres, une silhouette rapide, discrète, le genre de personne qu’on remarque à peine jusqu’au moment où elle décide de devenir un problème.

Au Yacht Club de Simpson Bay, la nuit est chaude et collante. Les ventilateurs brassent l’air avec cette énergie désespérée des machines conscientes de leur inutilité. Je m’installe au comptoir. Double dose, le barman connaît déjà mes habitudes. Les riches adorent ça: être lentement transformés en routines pour le personnel.

Puis la femme apparaît à côté de moi. Je reconnais immédiatement son visage. Elle sourit, un sourire extrêmement calme. Trop calme, le sourire des gens qui ont déjà franchi cette frontière intérieure où les conséquences cessent d’exister.

Félicie: Monsieur est amateur de Block19?

Sa voix est douce, presque joyeuse. Je me tourne vers elle avec une lassitude élégante. C’est alors que je vois l’arme. Le premier tir me frappe sous les côtes. Je recule brutalement contre le bar tandis que les conversations continuent encore une fraction de seconde.

Les humains ont toujours besoin d’un léger délai avant d’accepter qu’un drame authentique est en train de remplacer leur ambiance. La musique continue pourtant. Une vieille chanson country absurdement inappropriée.

Le deuxième tir traverse mon épaule. Des verres tombent. Quelqu’un crie enfin. Je glisse lentement au sol. Elle s’approche alors de moi et murmure près de mon visage:

Félicie: Javascript te remercie.

Elle repart tranquillement vers la sortie pendant que mon sang s’étale sous les tabourets chromés comme une marée privée.

Félicie Algo flingue Milton Fleet

Quelqu’un a étranglé mon Javascript. J’ai retrouvé la pauvre bête sur le canapé du salon. Celui qui a fait cela ne sait pas qu’il mène désormais une vie dangereuse. Il ne m’a pas fallu longtemps pour le repérer.

Je l’ai vu rôder autour de la piscine. Plus tard, je l’ai aperçu déambulant le long de la plage. Je l’ai croisé encore lorsqu’il sortait du salon de massage. Dans la soirée, il s’est rendu au bar puis au restaurant.

Un gros nez et de gros moyens. Il y a eu un meurtre dans l’immeuble. Ce monsieur n’est pas venu ici pour se détendre.

Je le suis jusqu’au Yacht Club de Simpson Bay. Monsieur est un adepte du Block19? Je vais lui en donner.

Le verdict de Jules

Félicie Algo croit en la puissance du code informatique. Elle ne manipule pas les armes et elle ne possède pas un Block19.

Revenir aux trois suspects

Betty Lenox

Betty: son lieu

Depuis les hauteurs de Fort Louis, Marigot semble tenir tout entière entre la baie, les collines sèches et l’eau immobile du lagon. La ville est de dimensions modestes, mais elle demeure la principale agglomération du côté français de Saint-Martin. Ses maisons basses, ses façades délavées par le soleil et ses rues encombrées lui donnent l’apparence d’une petite capitale tropicale qui aurait renoncé depuis longtemps à rivaliser avec le tumulte de sa voisine hollandaise.

À quelques kilomètres de là, Philipsburg accueille les paquebots de croisière comme des immeubles flottants. Plus au sud, les avions descendent au-dessus de la plage de Maho avant de se poser sur la piste de Princess Juliana. Chaque arrivée libère une nouvelle vague de visiteurs qui se répand sur l’île à la recherche de plages, d’alcool détaxé et d’un exotisme facile à photographier.

Quelques touristes poussent jusqu’à Marigot. Ils viennent dépenser leurs dollars dans les boutiques de luxe, les bijouteries et les restaurants installés autour de la Marina Royale. Ils ne restent généralement que quelques heures. Leur itinéraire est réglé à l’avance: visite du fort, passage au marché, déjeuner face à la mer, puis retour vers les autocars climatisés.

Les bus touristiques traversent l’île dans un lent mouvement de digestion tropicale. À Marigot, les visiteurs achètent des tee-shirts et des casquettes aux couleurs de la Friendly Island. Ils négocient parfois quelques dollars, davantage pour le plaisir du marchandage que par véritable nécessité. Ils mangent du poulet grillé, des accras et des ribs dans les lolos qui bordent la baie, puis repartent vers leurs cargos climatisés avant que la chaleur, les moustiques ou la pauvreté environnante ne troublent trop longtemps leurs vacances.

En dehors des rassemblements du carnaval, la ville conserve une atmosphère morose. Beaucoup de commerces semblent fonctionner au ralenti. Derrière certaines vitrines, les vendeurs attendent des clients qui ne viennent plus. Les distributeurs de billets sont rares et souvent hors service. Des bâtiments portent encore les cicatrices des cyclones successifs.

À l’inverse de sa consœur hollandaise, avec ses casinos, ses clubs, ses bordels et ses enseignes lumineuses, Marigot paraît éprouver une méfiance instinctive envers le commerce. La ville accepte l’argent, mais elle semble refuser de lui témoigner trop ouvertement son affection.

Côté lagon, la Marina Royale ressemble à une zone oubliée depuis le passage du cyclone Irma. Des pontons disloqués s’enfoncent dans une eau trouble. Quelques voiliers démâtés s’accrochent encore à des bouées fatiguées, comme s’ils attendaient un propriétaire qui ne reviendra jamais. Des scooters de mer traversent parfois ce décor avec leurs vrombissements agressifs.

L’eau du lagon est épaisse et stagnante. Des bouteilles en plastique flottent entre les coques. Les mollusques prolifèrent sur les piliers rongés par le sel. Les eaux usées, les hydrocarbures et la vase composent une surface irisée où personne ne songe sérieusement à se baigner.

Sur le marché de Marigot, Betty Lenox vend des tee-shirts, des foulards et des casquettes aux touristes descendus des paquebots de Philipsburg. Elle connaît les horaires des autocars et les jours d’arrivée des plus gros navires. Elle sait quels visiteurs aiment discuter, lesquels veulent négocier et lesquels peuvent acheter sans regarder le prix.

Betty dispose soigneusement ses marchandises chaque matin. Les couleurs vives attirent les touristes: palmiers verts, couchers de soleil orange, drapeaux français et hollandais réunis sous le slogan Friendly Island. Elle sourit, plaisante dans plusieurs langues et raconte aux clients exactement ce qu’ils souhaitent entendre sur l’île.

Entre deux ventes, elle scrute la baie dans l’espoir d’apercevoir le voilier de Jacques parmi les mâts au mouillage. Il lui arrive de confondre une coque blanche avec celle du Picsou. Son cœur accélère, puis elle reconnaît un bateau inconnu et reprend son travail comme si rien ne s’était passé.

Chaque jour, Betty envoie un message à Jacques. Elle lui demande où il se trouve, quand il compte revenir et s’il pense encore à elle. Elle ajoute presque toujours l’icône d’une bague. Au début, Jacques répondait. Désormais, ses messages restent parfois plusieurs jours sans réponse.

Betty a quitté le Honduras à bord du Picsou. Jacques en était le capitaine. Avec lui, elle a longé les côtes du Guatemala, traversé les eaux du Belize puis rejoint le Mexique avant d’atteindre Saint-Martin. Elle garde de ce voyage des souvenirs de mouillages silencieux, de quarts de nuit et de repas partagés dans l’étroite cabine du voilier.

Dans son village, envoyer les filles à l’école n’était pas considéré comme une priorité. Betty a appris tardivement à lire et à écrire. Elle déchiffre les messages courts, les prix et les panneaux, mais les formulaires administratifs lui donnent l’impression d’être conçus pour l’humilier.

Elle possède cependant d’autres compétences. Elle sait retenir le visage d’un mauvais payeur, évaluer la richesse d’un client à ses chaussures, tenir un petit commerce et reconnaître les maisons où il est préférable de ne jamais rester seule. Elle sait également nettoyer une chambre d’hôtel en quelques minutes, faire briller une cuisine et remettre de l’ordre dans les traces laissées par les autres.

Betty ne dit pas qu’elle fait le ménage. Elle dit qu’elle empêche les choses de se décomposer.

Betty: ses amours

Après quelques travaux sur son voilier, Jacques a quitté Saint-Martin pour faire route vers les îles Vierges. Il devait revenir rapidement. Il avait parlé de quelques semaines, peut-être d’un mois. Betty n’a pas retenu les détails. Elle a seulement retenu qu’il reviendrait.

Elle est restée à Sandy Ground, dans une petite maison où elle vit en colocation avec Lily Bros. La chambre de Betty contient peu de meubles: un lit, une armoire, une table de chevet et plusieurs sacs remplis de vêtements. Au-dessus du lit, elle a accroché une photographie du Picsou prise dans la baie de Marigot.

Elle attend Jacques, Jacques le marin, Jacques le voyageur, Jacques le disparu.

Lorsqu’il reviendra, ils se marieront. Ils auront une maison avec une terrasse. Ils auront des enfants. Jacques réparera des bateaux et Betty ouvrira une boutique. Elle imagine souvent cette vie avec une précision qui lui permet presque d’en oublier l’absence de fondations réelles.

Le dimanche, Betty assiste à la messe dite par le pasteur Adam Legall. Elle s’installe parmi les femmes endimanchées et prie pour que Jacques revienne. Elle prie également pour que les clients soient nombreux, pour que Lily rentre saine et sauve et pour que les signes contradictoires qu’elle reçoit finissent par former un message compréhensible.

Sur le marché de Marigot, entre les bananes, les mangues et les papayes, Betty vend aussi quelques bracelets et des grigris censés protéger du mauvais œil. Les touristes apprécient ces objets lorsqu’ils sont accompagnés d’une histoire. Betty affirme que certains ont été bénis, que d’autres éloignent la jalousie ou favorisent le retour de l’être aimé.

Elle ne sait pas toujours elle-même ce qu’elle croit. Il lui arrive de sourire intérieurement lorsqu’une cliente achète une protection énergétique fabriquée avec un morceau de ficelle et trois perles de plastique. Pourtant, le soir, Betty porte à son poignet plusieurs de ces bracelets.

Elle s’est organisée. Elle travaille régulièrement à l’hôtel La Semana. Elle fait également des ménages chez les habitants aisés de l’île. Elle connaît les horaires, les habitudes et les secrets domestiques de plusieurs familles. Elle sait qui boit en cachette, qui dort dans une chambre séparée et qui fouille dans le sac de son conjoint.

Betty parle peu de ce qu’elle observe. Les secrets constituent une monnaie qu’il vaut mieux conserver jusqu’au jour où elle peut devenir utile.

Parmi ses clients, il y a Isaac. Il lui a expliqué que, pour toutes les décisions importantes, elle pouvait se fier à Tatiana. Tatiana analyse les vibrations, repère les influences hostiles et protège ceux qui lui font confiance grâce à son bouclier magnétique personnel.

Isaac a montré à Betty des vidéos dans lesquelles Tatiana parle d’ondes, de fréquences et d’interférences émotionnelles. Les mots sont compliqués, mais les images sont claires. Des halos bleus entourent les personnes protégées. Des flèches rouges représentent les énergies négatives repoussées vers l’extérieur.

Betty veut y croire. Le monde serait plus simple si les dangers possédaient une couleur et s’il suffisait d’activer un bouclier pour les tenir à distance.

Quand elle a terminé son travail, Isaac la raccompagne parfois chez elle. Betty monte derrière lui sur sa moto. Elle pose ses mains autour de sa taille et sent immédiatement le pouvoir qu’elle exerce sur lui. Lorsqu’elle se rapproche, la conduite d’Isaac devient moins régulière. Ses épaules se raidissent. La moto dévie légèrement avant qu’il ne corrige sa trajectoire.

Betty en est consciente. Cette découverte la rassure. Dans les maisons où elle travaille, elle se sent souvent invisible. Sur la moto, elle peut modifier la direction d’un homme par un simple mouvement de son corps.

Au Yacht Club, Betty travaille parfois comme serveuse. Elle apporte des bières, débarrasse les tables et observe les clients. Elle écoute les conversations des plaisanciers, des propriétaires de yachts et des hommes d’affaires. Ils parlent devant elle comme si elle ne comprenait pas leur langue.

Betty apprend ainsi beaucoup de choses. Il paraît que certains gros yachts traversent la mer à pleine vitesse sans respecter les autres bateaux. Il paraît que des capitaines ivres prennent la barre. Il paraît aussi que certaines collisions sont présentées comme des accidents afin d’éviter les assurances, les procès et les enquêtes.

Betty imagine parfois le Picsou heurté par l’un de ces monstres flottants. Elle imagine Jacques projeté contre la coque, puis disparaissant dans l’eau sombre.

Si quelqu’un touchait au voilier de Jacques, elle le vengerait.

Personne ne touche à Jacques.

Betty: sa dépouille

Jules jouit de ce privilège rare: être délivré des obligations ordinaires nécessaires à la survie. Il n’a ni mur à peindre, ni locomotive à conduire, ni chambre d’hôtel à nettoyer pour gagner son pain. À la manière d’un vieux sage, il peut consacrer ses journées à quelques idéogrammes tracés dans ses carnets.

En relisant les symboles alignés la veille, il cherche une continuité, un commencement, peut-être même une vérité. Il tente surtout de répondre aux questions qui s’entassent depuis des années dans les tiroirs de son bureau. Certaines concernent des morts. D’autres concernent des vivants qui auraient préféré rester oubliés.

L’activité de l’agence est au plus bas. Le téléphone ne sonne presque plus. Une couche de poussière s’est formée sur les dossiers les moins récents. Jules en vient parfois à se demander s’il ne ferait pas mieux de fermer définitivement boutique et de consacrer le reste de son existence à observer les bateaux depuis une terrasse.

Il en est là de ses réflexions lorsqu’une silhouette se dessine derrière la porte vitrée de son bureau.

Lily Bros entre d’un pas décidé. Jules remarque immédiatement son visage aux traits fins, ses longues jambes qui émergent d’une robe élégante et cette manière de se déplacer qui oscille entre assurance professionnelle et fatigue ancienne.

Elle ne s’assoit pas tout de suite. Elle examine le bureau, les carnets, les plantes mal entretenues et la fenêtre donnant sur la rue. Elle paraît vérifier qu’elle ne s’est pas trompée d’endroit.

Jules lui désigne une chaise.

Lily va droit au but. Sa colocataire, Betty Lenox, est morte à l’hôpital Louis-Constant-Fleming. Les médecins ont détecté dans son organisme plusieurs substances incompatibles entre elles. Ils ont parlé d’empoisonnement, puis d’intoxication médicamenteuse. La police a interrogé quelques personnes avant de classer provisoirement l’affaire.

Lily n’accepte pas cette conclusion. Betty absorbait parfois des pilules, mais elle avait également peur d’être empoisonnée. Depuis plusieurs semaines, elle répétait que certaines personnes cherchaient à lui voler son énergie, son argent ou son destin.

Jules lui demande quel métier elle exerce. Lily hausse légèrement les épaules avant de répondre:

Lily: J’exerce une activité d’escort. De pute, autrement dit.

Sa voix ne contient ni provocation ni honte. Elle énonce un renseignement dont Jules devra tenir compte, au même titre qu’une adresse ou qu’un emploi du temps.

Il n’y a pas de cadavre à examiner. L’hôpital a remis le corps à une entreprise funéraire avant que Lily comprenne l’importance de demander une contre-expertise. Betty a été enterrée rapidement. Personne n’a réclamé d’autopsie complémentaire.

Ce qu’il reste d’elle se trouve désormais ailleurs.

Il y a ses vêtements dans la maison de Sandy Ground. Ses marchandises sur le marché. Des médicaments sans ordonnance. Des talismans. Des objets religieux. Un téléphone rempli de messages adressés à Jacques.

Il y a aussi ses traces numériques: forums complotistes, vidéos d’influenceurs ésotériques, publicités pour des protections magnétiques, conversations incohérentes, commandes de compléments alimentaires et recherches sur les poisons domestiques.

Jules s’interroge sur cette époque saturée d’informations où les esprits les plus fragiles dérivent au milieu d’un océan de croyances contradictoires. Chacun peut désormais trouver une voix pour confirmer ses peurs, une boutique pour leur donner une forme et un expert pour leur attribuer un prix.

Lily pose sur le bureau le téléphone de Betty.

L’écran est fendu. Une notification s’affiche encore.

Un message envoyé à Jacques trois jours avant sa mort.

Une seule icône.

Une bague.

Félicie? Élise? Jacques? L'enquête de Jules

Comme il lui faut trouver des indices, Jules se rend à la Maison du Plaisir, la résidence de Sandy Ground où Betty partageait une chambre avec Lily. Le nom de l’endroit lui paraît excessivement optimiste. La façade est lézardée, le portail ferme mal et plusieurs câbles électriques pendent au-dessus de la cour.

La pièce occupée par Betty contient toutes sortes d’objets étranges: des talismans, des protections énergétiques, des pilules stimulantes, des fioles sans étiquette et des objets religieux. Une bible repose à côté d’un sachet de poudre censé repousser les mauvaises influences. Sur le mur, une photographie de Jacques est entourée de rubans rouges.

Jules ouvre les tiroirs, examine les boîtes et photographie les emballages. Plusieurs produits ont été achetés sur Internet. Certains promettent de restaurer l’énergie, de purifier le sang ou de renforcer les facultés de clairvoyance.

Sous une pile de vêtements, au fond d’un placard, Jules découvre une arme. Il s’agit d’un Block19, un pistolet compact dont l’apparence évoque presque celle d’un jouet. L’arme est réelle. Le chargeur est engagé.

Jules comprend que, dans cette maison, le poison a circulé autant dans les esprits que dans les corps.

Il interroge les proches de Betty, les personnes chez lesquelles elle faisait des ménages et ses collègues du marché de Marigot. Il questionne également les employés des clubs où elle travaillait. Les témoignages se contredisent.

Pour certains, Betty était joyeuse, travailleuse et généreuse. Pour d’autres, elle était devenue méfiante, imprévisible et parfois menaçante. Plusieurs personnes l’ont entendue parler de complots, de mauvaises ondes et de gens qu’elle devait punir.

Peu à peu, Jules relie les éléments. Plusieurs hypothèses émergent.

Il se rend chez les Gillet, à la villa Pamplemousse. La personnalité d’Élise Gillet le surprend. Il perçoit chez elle un mépris de classe parfaitement maîtrisé, une violence sociale froide qui ne nécessite jamais d’élever la voix. Élise parle de Betty comme d’un élément du personnel devenu instable.

Cette patronne serait-elle capable d’empoisonner sa domestique?

Betty aurait bu chez elle un verre de rhum au goût inhabituel. Élise affirme qu’il ne contenait rien d’autre que du rhum et quelques glaçons. Jules remarque toutefois qu’elle conserve dans une armoire plusieurs médicaments puissants.

Selon une autre hypothèse, l’empoisonnement obéirait à une logique idéologique. Il aurait commencé sur le marché de Marigot. Il serait lié à une intransigeance morale, à une obsession écologique et à une fascination pour les mécanismes de contamination.

Félicie aurait donné à Betty une pilule destinée à lutter contre la fatigue. Elle affirme qu’il s’agissait d’un complément naturel. Aucun emballage n’a été retrouvé. Plusieurs témoins décrivent pourtant une relation tendue entre les deux femmes.

L’empoisonnement suggère une méthode indirecte, presque intime. On ne frappe pas Betty. On lui donne quelque chose à boire, à avaler ou à croire.

Les amies de Betty parlent également de Jacques. Selon Lily, Betty vivait une grande histoire d’amour avec lui. Pourtant, les relations entre les deux amants apparaissent instables et ambiguës. Jacques partait sans donner de date précise. Betty menaçait parfois de se faire du mal pour le contraindre à revenir.

Dépendance affective, jalousie, solitude et détresse psychologique: Jules s’interroge sur une relation devenue toxique. Il envisage une overdose volontaire. Il se demande également si Jacques aurait pu fournir à Betty les médicaments retrouvés dans sa chambre.

Trois suspects se dessinent.

Élise possède les produits, le mépris et l’habitude de dominer.

Félicie possède les pilules, la conviction et la peur de la contamination.

Jacques possède le lien affectif, le silence et le pouvoir de détruire Betty sans même être présent.

Jules ne dispose encore d’aucune certitude.

Il sait seulement que Betty a été empoisonnée plusieurs fois: par des substances, par des croyances et par les promesses de ceux qui prétendaient la protéger.

Qui a empoisonné Betty Lenox ?

La faussse piste Félicie Algo

La piste Élise Gillet

Jacques Valère n'est plus

>La fausse piste Félicie Algo

Parmi les trois suspects, Félicie est la seule à avoir remis directement à Betty une substance peu avant son malaise. Le geste s’est déroulé en plein jour, au marché de Marigot, presque sans précaution. Une petite pilule présentée comme un remède contre la fatigue. Betty l’a prise et quelques heures plus tard, son état s’est brutalement dégradé. Pour Jules, la chronologie suffit à rendre la piste sérieuse.

Il interroge les commerçants du marché. Plusieurs se souviennent de Félicie. Elle n’est pas difficile à reconnaître lorsqu’elle parle vite, observe tout et semble simultanément écouter une conversation située plusieurs mètres plus loin. Une vendeuse confirme l’avoir vue avec Betty.

Jules: Elles se disputaient?

La vendeuse: Pas vraiment.

Jules: Elles avaient l’air amies?

La vendeuse réfléchit.

La vendeuse: Disons qu’elles avaient l’air de se connaître suffisamment pour ne plus avoir besoin d’être polies.

Cette définition convient assez bien à Jules.

Il cherche ensuite ce que Félicie aurait pu reprocher à Betty et Isaac apparaît rapidement. Félicie entretient avec lui une relation ancienne, compliquée et de plus en plus traversée par la jalousie. Betty connaît également Isaac. Elle l’a fréquenté à Saint-Martin et leur proximité n’a pas échappé à Félicie. Chez quelqu’un d’autre, Jules parlerait simplement de rivalité amoureuse. Chez Félicie, les choses deviennent rarement simples. Elle accumule les signes, compare les horaires, rapproche les rencontres et interprète les coïncidences. La présence répétée de Betty autour d’Isaac peut ainsi devenir, dans son système de pensée, la preuve d’une intention beaucoup plus vaste.

Betty représente également tout ce que Félicie regarde avec méfiance. Elle travaille dans des lieux fréquentés par les touristes, côtoie des clients fortunés, circule entre bars, yachts et hôtels. Son mode de vie peut facilement être intégré à l’un des récits que Félicie construit pour expliquer le monde. Jules ne sait jamais très bien où s’arrête chez elle la conviction politique et où commence l’interprétation personnelle.

Il lui demande directement ce qu’elle a donné à Betty.

Félicie: Une pilule.

Jules: J’avais compris.

Félicie: Alors pourquoi vous demandez?

Jules: Parce que j’aimerais savoir ce qu’il y avait dedans.

Félicie hésite.

Félicie: Des plantes.

Jules: Quelles plantes?

Félicie: Des plantes utiles.

Jules: C’est une catégorie botanique?

Félicie: Pour moi, oui.

La conversation n’avance pas beaucoup, mais elle confirme au moins que Félicie ne nie pas avoir préparé le comprimé. Jules demande ensuite à examiner ce qu’elle conserve dans sa loge. Il y trouve des flacons, des poudres, des feuilles séchées, des huiles, quelques médicaments ordinaires et plusieurs préparations dont les étiquettes n’indiquent rien de suffisamment précis pour rassurer un pharmacien. Félicie affirme utiliser ces mélanges pour se protéger, améliorer sa concentration, soigner des douleurs ou neutraliser certaines influences.

Jules: Quelles influences?

Félicie: Ça dépend.

Jules: De quoi?

Félicie: De l’influence.

Les analyses médicales concernant Betty apportent davantage. Elles indiquent la présence d’une substance compatible avec l’ingestion d’un produit non prescrit. Rien ne permet encore d’identifier avec certitude son origine, mais la piste d’un empoisonnement devient difficile à écarter. Félicie cherchait-elle réellement à tuer Betty? Avec elle, Jules sait que l’intention peut prendre des chemins curieux. Elle peut donner un produit dangereux en croyant neutraliser une menace, protéger Isaac, corriger un déséquilibre ou simplement empêcher quelque chose qu’elle seule pense avoir identifié. Le résultat, lui, est beaucoup moins abstrait. Betty est morte.

À ce stade, le geste de Félicie constitue une piste sérieuse, mais Jules ne peut pas en déduire qu’il a causé la mort de Betty. Il faut encore distinguer le contenu de cette pilule de celui du rhum servi plus tard par Élise. La chronologie désigne deux gestes; elle ne permet pas, à elle seule, de choisir entre eux.

La réponse appartient à Félicie.

Betty Lenox est empoisonnée par Félicie Algo

Le marché de Marigot déborde de chaleur et de couleurs. Les touristes avancent lentement entre les étals comme des poissons dans une eau trop tiède. On vend les mêmes souvenirs partout: casquettes fluorescentes, magnets, tee-shirts. Les marchands sourient avec cette fatigue polie des gens qui répètent les mêmes phrases depuis des années.

Moi, j’essaie simplement de gagner un peu d’argent avec mes foulards. C’est là que je la remarque. Elle ne regarde rien. Pas vraiment. Ses yeux traversent les objets comme si elle cherchait autre chose derrière le décor. Une femme sèche, nerveuse, avec une manière étrange de tenir son sac contre elle, comme s’il contenait un animal dangereux. Je lui souris.

Moi: Bonjour mademoiselle ! Regarde le joli foulard que j’ai pour toi !

Elle s’arrête net. Son regard se fixe sur moi avec une intensité presque douloureuse. Pendant une seconde, j’ai l’impression qu’elle va repartir sans répondre.

Elle: Je ne veux pas de foulard. Je veux juste discuter. Tu veux bien?

Sa façon de parler me met mal à l’aise. Pourtant, je continue à sourire. Sur un marché, on apprend vite qu’il faut sourire même quand l’instinct souffle le contraire.

Moi: Je veux bien. Tu viens d’où?

Elle: J’habite ici, à Saint-Martin. Et toi?

Moi: Je suis une voyageuse. Je viens du Honduras… mais j’habite ici maintenant.

Je me surprends à parler davantage que prévu. Peut-être parce qu’elle me regarde comme si chaque mot confirmait quelque chose qu’elle sait déjà.

Moi: D’ailleurs, cela ne me convient pas tellement. Je me sens toujours fatiguée. Comme si l’île me vidait de mon énergie.

Son visage s’éclaire légèrement.

Elle: Oui… ça se voit, tu parais épuisée.

Elle ouvre lentement son sac. À cet instant, un courant d’air chaud traverse le marché. Les bâches des stands claquent au vent. Un groupe de touristes rit très fort.

Elle: J’ai des pilules pour combattre la fatigue. Tu en veux une?

Elle tient la pilule entre deux doigts avec une précaution étrange, presque religieuse. J’hésite. Je ne sais toujours pas pourquoi je la prends. Peut-être parce qu’elle parle avec une telle assurance. Peut-être parce que je suis réellement fatiguée. Ou peut-être parce qu’il existe des gens qui savent très bien reconnaître les fissures chez les autres. J'avale la pilule avec une gorgée d’eau tiède. Elle sourit. C'est un sourire minuscule, presque satisfait.

Félicie Algo empoisonne Betty Lenox

Le marché de Marigot grouille de touristes. La chaleur colle aux corps et les marchands agitent leurs souvenirs fabriqués à l’autre bout du monde: casquettes criardes, tee-shirts, bracelets, magnets inutiles. Tout cela forme une immense foire molle où les sapiens circulent sans jamais vraiment se regarder.

C’est là que je l’aperçois. Parmi tous ces visages vides, elle attire immédiatement mon attention. Je reconnais ce genre de présence. Une adepte du vaudou. Peut-être même davantage. Certaines personnes portent autour d’elles une vibration trouble, une manière d’être au monde qui annonce déjà la contamination.

Je la regarde sans qu’elle s’en aperçoive. Elle vend des foulards sous une bâche qui claque au vent. Elle sourit aux touristes avec application, mais son sourire flotte légèrement à côté de son visage, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre.

Je connais les signes. Le mauvais œil existe. Les morts-vivants existent aussi. Ils circulent parmi nous avec leurs gestes ordinaires, leurs conversations banales, leurs regards qui absorbent l’énergie des autres. Les gens normaux ne voient rien. Ils vivent enfermés dans leurs écrans, hypnotisés par des images publicitaires et des corps artificiels qui ricanent dans des paradis numériques. Ils ne comprennent pas que le monde est infesté.

Mais moi, je vois, et cette femme est dangereuse. Je sens immédiatement qu’elle pourrait me nuire d’un simple regard. Heureusement, je porte ma bague de panthère. La pierre noire absorbe les ondes négatives et repousse certaines influences. Je serre le poing autour d’elle pour empêcher son énergie de m’atteindre. Mon intuition me dit qu’elle appartient à quelque chose de plus vaste. Les gens comme elle ont toujours un gourou, une secte, une bouche obscure qui leur souffle quoi penser.

Elle finit par me remarquer et me sourit.

Betty: Bonjour mademoiselle ! Regarde le joli foulard que j’ai pour toi !

Sa voix est douce, presque chantante. Trop douce. Je m’approche lentement.

Moi: Je ne veux pas de foulard. Je veux juste discuter. Tu veux bien?

Je vois immédiatement sa méfiance. Pourtant, elle continue à sourire. Les gens qui vivent du commerce apprennent à masquer leurs réflexes de fuite.

Betty: Je veux bien. Tu viens d’où?

Moi: J’habite ici, à Saint-Martin. Et toi?

Betty: Moi, je suis une voyageuse. Je viens du Honduras… mais j’habite ici maintenant.

Elle parle davantage que je ne l’espérais. Les êtres fragiles ont souvent besoin de déposer leur fatigue chez quelqu’un.

Betty: D’ailleurs, cela ne me convient pas tellement. Je me sens toujours fatiguée. Comme si l’île me vidait de mon énergie.

Voilà. La faille apparaît enfin. Je sens presque physiquement l’ouverture en elle, cette fatigue profonde où les défenses deviennent poreuses.

Moi: Oui… ça se voit, tu parais épuisée.

J’ouvre lentement mon sac. Autour de nous, le marché continue de bruire stupidement. Des touristes rient. Des vendeurs interpellent les passants. Une radio grésille quelque part sous les bâches chauffées par le soleil.

Dans une petite boîte métallique, je retrouve la pilule, petite, blanche, parfaitement ordinaire.

Moi: J’ai des pilules pour combattre la fatigue. Tu en veux une?

Je la tiens entre deux doigts avec précaution. Pendant quelques secondes, elle hésite. Je pourrais presque entendre ses pensées lutter contre son épuisement. Puis elle tend la main. Elle avale la pilule avec une gorgée d’eau tiède.

Alors je souris.

Le verdict de Jules

Félicie Algo a donné à Betty une pilule dont elle était incapable d’expliquer précisément la composition. Ce geste justifiait les soupçons de Jules. Mais les analyses ultérieures distinguent les substances de ses comprimés du produit mortel retrouvé dans le sang de Betty et dans le verre servi par Élise. La pilule ne suffit donc pas à lui attribuer ce décès. La preuve décisive se trouve dans la cuisine des Gillet.

Revenir aux trois suspects

La piste Élise Gillet

Selon plusieurs témoignages, Élise entretient des relations ambiguës avec son personnel domestique. Elle aurait eu une relation sadomasochiste avec Adam, utilisé comme un simple objet sexuel. Il aurait trouvé la mort lors d’une séance ayant mal tourné. Élise semble éprouver une fascination particulière pour les rapports de domination sociale.

Elle fréquente également Ève, l’épouse d’Adam, dans une relation dont Jules peine à déterminer la véritable nature. Les visites répétées d’Élise auprès d’Ève paraissent empreintes d’une cruauté discrète, presque expérimentale. Elle semble prendre plaisir à troubler les équilibres fragiles qui l’entourent.

Élise aime provoquer Isaac en se serrant contre lui sur sa moto. Jules évoque une personnalité manipulatrice, attirée par le danger et la domination.

Élise manifeste également un profond mépris de classe envers Betty Lenox. Pour elle, la jeune femme reste une domestique exotique, interchangeable et socialement inférieure.

Betty travaille parfois au Red Diamond comme danseuse. Élise considère cette activité avec un mélange de fascination méprisante et de répulsion morale.

Jules découvre un mobile plus précis dans les messages conservés sur le téléphone de Betty. Elle réclamait à Élise plusieurs mois de salaire et annonçait qu’elle ne se contenterait plus de promesses. Élise avait répondu qu’elles régleraient cela lors de son prochain ménage. C’est ce jour-là que Betty a sombré dans le coma, dans la cuisine des Gillet.

Jules: Vous avez des remèdes pour tout?

Élise: Vous avez consulté mon blog?

Le mépris d’Élise ne suffit pas à Jules. La pilule donnée par Félicie reste une autre explication possible. Il demande à consulter les résultats des prélèvements hospitaliers et l’inventaire des objets saisis dans la cuisine après l’intervention des secours. Les policiers ont emporté la bouteille de rhum et les deux verres encore posés sur la table. Ces pièces attendent une analyse que le premier classement de l’affaire a laissée en suspens.

À sa demande, Lily obtient que ces vérifications soient menées. Le résultat change l’enquête. Le fond du verre de Betty contient le même produit toxique que celui identifié dans son sang à une concentration mortelle. Ni la bouteille ni le verre d’Élise n’en contiennent. Les autres comprimés de la boîte présentée par Félicie ont également été analysés: leur composition explique certaines traces relevées à l’hôpital, mais le produit responsable de la mort n’y figure pas.

Jules: Vous avez préparé les deux verres?

Élise: Oui. Betty était assise. Elle n’a touché à rien.

Jules: Et vous étiez seules?

Élise: Bien sûr.

Elle répond avec l’assurance de quelqu’un qui décrit une tâche domestique trop simple pour mériter des questions. Jules note ses mots. Le poison n’était pas dans le rhum de la bouteille. Il a été ajouté à une seule portion, celle qu’Élise a préparée et tendue à Betty.

Betty Lenox est victime d'Élise Gillet

Depuis plusieurs jours déjà je ne me sens pas bien. Malaise diffus, fatigue persistante, nausées. Je continue pourtant de faire mon travail chez les Gillet.

Je suis assise dans la cuisine. Ma patronne vient s’asseoir auprès de moi. C’est inhabituel. D’habitude, elle garde ses distances avec celles qu’elle appelle ses domestiques.

Élise: Évidemment, vous ne savez pas…

Moi: Quoi donc?

Élise: Qui contrôle votre santé, votre vie, vos pensées.

Moi: Évidemment, j’ignore tout cela.

Élise sort une bouteille de rhum et prépare deux verres.

Élise: Tenez, voilà un petit remontant. Buvez et tout ira mieux.

Ce rhum a un drôle de goût. Elle m’observe, et il y a quelque chose de glacial dans son regard.

Élise Gillet empoisonne Betty Lenox

Depuis plusieurs jours, Betty semble s’effondrer lentement. Fatigue, nausées, malaise diffus… pourtant elle continue à travailler chez nous comme si son corps refusait de céder.

Je la retrouve assise dans la cuisine. Elle paraît épuisée. Je viens m’installer près d’elle, ce qui est déjà inhabituel. D’ordinaire, je garde mes distances avec les domestiques.

Moi: Évidemment… vous ne savez pas.

Betty: Quoi donc?

Moi: Qui contrôle votre santé, votre vie… vos pensées.

Betty: J’ignore tout cela.

Je sors une bouteille de rhum et prépare deux verres avec lenteur. Betty me regarde à peine. Elle semble flotter dans une sorte de brouillard intérieur.

Moi: Tenez. Voilà un petit remontant. Buvez, et tout ira mieux.

Elle obéit sans méfiance. Je l’observe pendant qu’elle avale le mélange. Je suis économe. Ce simple verre m’évitera de payer plusieurs mois de salaire. Mon sens de l’organisation domestique est remarquablement efficace. Quelques minutes plus tard, Betty commence déjà à perdre connaissance. Je reste immobile à la regarder basculer lentement dans le coma.

Le verdict de Jules

Élise Gillet a empoisonné Betty Lenox pour ne pas lui verser les salaires qu’elle lui devait. Jules ne fonde pas son verdict sur sa cruauté supposée. Il s’appuie sur le produit mortel retrouvé dans le sang de Betty et dans son seul verre, alors que la bouteille et le second verre en sont exempts. Élise reconnaît avoir préparé les deux boissons, seule avec Betty, sans que celle-ci touche à autre chose qu’au verre qu’on lui tendait.

La pilule de Félicie avait fourni une piste sérieuse. Elle ne rend pas compte du poison ajouté au rhum. Les résultats distinguent les substances que Betty avait absorbées du produit qui l’a tuée. Quant aux messages réclamant les salaires, ils donnent à ce verre son véritable sens: Élise n’offrait pas un remontant. Elle réglait sa dette en supprimant sa créancière.

Poursuivre avec Élise Gillet

Jacques Valère n'est plus

La moto d'Isaac Abram a été déséquilibrée par Jacques Valère.

Revenir aux trois suspects

Élise Gillet

Élise: son lieu

Élise réside fréquemment Villa Gillet à Lyon. Elle organise son existence comme une tournée permanente. Hier à Lyon, aujourd’hui à Paris, demain à New York. Chaque déplacement devient une mise en scène. Quelle robe porter? Quel parfum choisir? Quelle image diffuser?

Ses millions de followers attendent leur ration quotidienne d’élégance calibrée. Élise se perçoit comme une réussite absolue. Harmonie des formes, peau impeccable, regard maîtrisé: elle considère son corps comme une œuvre aboutie. Le monde existe pour refléter cette perfection.

Elle connaît sa valeur sociale. Paraître avant tout. Rester au sommet exige une violence discrète mais permanente. Maintenir son rang justifie presque tout. Un problème pourtant résiste à son contrôle: sa fille Alice aime Isaac Abram. Pour Élise, cette liaison représente une mésalliance intolérable.

Elle supporte plus facilement la présence de son jardinier Pierre Sauvage. Son rôle est simple, hiérarchique, parfaitement défini. Avec Adam Legall, en revanche, les rapports deviennent plus ambigus, entre domination psychologique, fascination religieuse et jeux sadomasochistes, leur relation échappe aux catégories ordinaires.

Sur le terrain de golf de Baie Rouge, Élise retrouve pourtant un univers parfaitement compréhensible. Elle contrôle, elle domine, elle gagne.

À Paris, elle prépare désormais son divorce avec son avocate Carole Albert. Dans l’univers d’Élise, les sentiments comptent moins que les rapports de force.

Élise: ses amours

Adam officie comme prêtre à la paroisse de Marigot et comme jardinier de la villa Pamplemousse à Baie Rouge. Élise assiste parfois aux offices, où elle apparaît comme une mondaine irréprochable, une mécène généreuse et une épouse respectable.

Sa relation avec Damien est devenue presque administrative. Ils partagent encore un nom, un patrimoine, quelques apparitions publiques et une habitude du conflit. Le reste s’est dissous. Damien contrôle, critique et humilie. Élise répond par le détachement, l’ironie ou le silence.

Elle connaît pourtant le pouvoir de Damien. Elle sait aussi qu’il compte sur leur mariage pour maintenir l’illusion d’une réussite complète. Cette dépendance symbolique lui procure une forme de satisfaction. Damien prétend dominer tout le monde, mais il a encore besoin d’elle sur les photographies.

Avec Adam, la relation est différente.

Il appartient à un monde social très éloigné du sien, ce qui constitue une partie de son attrait. Prêtre, jardinier, mari d’Ève, Adam cumule des interdits qu’Élise trouve stimulants plus qu’embarrassants.

Dans la cabane du jardin, elle cesse d’être l’épouse de Damien et la femme observée par ses followers. Elle peut salir sa robe, donner des ordres, improviser des jeux et transformer la soumission d’Adam en divertissement.

Adam obéit. Au début, cette docilité amuse Élise, puis elle devient une habitude. Et comme toute habitude, elle finit par l’ennuyer. Elle augmente alors l’intensité de leurs jeux : liens plus serrés, objets détournés, mise en scène de la peur. Adam accepte longtemps, trouvant dans cette soumission une liberté qu’il ne s’accorde nulle part ailleurs.

Ève Legall subit cette relation sans y participer. Elle comprend peu à peu que son mari lui échappe. Élise sait qu’elle soupçonne quelque chose, sans éprouver de remords. Pour elle, un mariage n’accorde aucun droit de propriété sur les désirs. Elle trouve même ironique qu’Adam, qui dit aux autres comment disposer de leur corps, peine à décider du sien.

Puis Christine Legall entre davantage dans sa vie. Au début, Élise la juge excessive, imprévisible, parfois fatigante. Christine parle fort, juge vite et transforme une soirée banale en événement instable. Pourtant, son énergie amuse Élise. Surtout, Christine ne l’admire pas comme les autres. Elle peut la trouver magnifique puis, quelques minutes plus tard, se moquer de ses vêtements, de ses fréquentations ou de sa manière de parler. Élise n’est pas habituée à être traitée sans précaution. Cette insolence l’attire.

Leur proximité devient plus intime. Elles se retrouvent dans des bars, sur des plages, à bord de la Vénus ou dans des villas où les nuits s’étirent. Christine cherche chez Élise une stabilité qu’elle refuse d’assumer. Élise, elle, trouve chez Christine ce qui lui manque ailleurs : l’imprévisibilité.

Avec Damien, elle connaît le conflit, avec Adam, la domination, avec Christine, elle ne sait jamais ce qui va se produire. C’est peut-être pour cela qu’elle continue à la fréquenter. Christine peut être tendre puis brusquement agressive. Elle passe du rire à la paranoïa en quelques secondes. Lorsqu’elle parle des gynoïdes, des complots et de ChronoEmpire, Élise écoute avec un mélange d’amusement et d’inquiétude.

Christine: Tu ne comprends pas. Elles sont déjà parmi nous.

Élise: Qui ?

Christine: Les gynoïdes.

Élise: Évidemment.

Christine: Tu te moques.

Élise: Un peu.

Christine: Tu devrais faire attention.

Élise sourit. Elle ne prend pas ces avertissements au sérieux. Christine voit des menaces partout : un visage trop régulier, une peau trop lisse suffisent à nourrir ses théories. Élise considère ces obsessions comme une excentricité de plus.

Damien remarque leur proximité. Cela l’agace autant que cela l’excite. Il considère encore Élise comme son territoire et lit ses relations comme des provocations. Élise ne cherche pas à le rassurer, au contraire, elle entretient son doute. Dans sa vie sentimentale, elle organise ainsi plusieurs formes de pouvoir. Damien lui rappelle ce qu’elle refuse de subir. Adam lui permet d’exercer la domination. Christine introduit une zone qu’elle ne contrôle pas totalement. Elle croit longtemps que cette différence rend la relation plus intéressante. Elle ignore encore qu’elle la rend aussi plus dangereuse.

Élise: sa dépouille

Élise Gillet est retrouvée étranglée dans une chambre de la villa Pamplemousse. Ailleurs, l’agitation mondaine continue autour des banquettes de velours, des verres à moitié vides et des conversations superficielles. Comme souvent, le décor cherche à faire oublier la violence qui vient de se produire.

Jules examine le cadavre. Les marques laissées sur le cou révèlent une strangulation exercée avec une force extrême. Pas de corde, pas d’arme : seulement des mains.

Jules entreprend alors d’explorer les relations d’Élise: mondaines, sexuelles, financières, conflictuelles. Très vite, plusieurs noms reviennent avec insistance.

La liaison entre Élise Gillet et le pasteur Adam Legall avait déjà alimenté de nombreuses conversations parmi les paroissiens. Jules commence donc ses recherches sur le réseau du Petit Faitout. Le Petit Faitout ressemble à une gigantesque décharge numérique où s’entassent théories absurdes, publicités agressives et indignations instantanées. Une population entière semble y vivre sans jamais vraiment habiter le monde réel: espions involontaires, prédateurs anonymes, rêveurs passifs, consommateurs dociles et révolutionnaires de canapé.

Sur la planète Fake, chacun observe les autres sans jamais réellement comprendre quoi que ce soit. Élise Gillet, pourtant omniprésente sur les réseaux sociaux, demeurait étonnamment discrète au sujet d’Adam. Sans doute jugeait-elle inutile d’exposer davantage une relation déjà suffisamment visible dans le cercle bien réel de son amant et pasteur.

Jules poursuit alors ses recherches parmi les commentaires, les photographies et les traces numériques laissées derrière elle. Comme souvent, plus il accumule d’informations, plus la vérité semble se dissoudre dans le bruit général du monde.

Christine? Félicie? Ariana? L'enquête de Jules

Jules commence par séparer les événements. Élise a déjà subi une agression. Elle vient maintenant d’être retrouvée étranglée. La ressemblance entre deux gestes ne suffit pas à leur donner le même auteur.

Trois noms apparaissent dans les témoignages: Christine Legall, Ariana Chrono et Félicie Algo. Certains témoins racontent des rencontres anciennes comme s’ils avaient assisté aux dernières heures de la victime. Jules leur demande des dates. Les récits deviennent aussitôt moins assurés.

Christine avait effectivement agressé Élise. Elle la soupçonnait d’être une gynoïde. Une peau trop lisse, des gestes trop maîtrisés, une apparence trop parfaite: dans son système de convictions, ces détails avaient fini par constituer une preuve.

Jules retrouve les notes de l’entretien qu’il avait eu avec Christine après cette première agression. Élise était alors vivante.

Jules: Vous pensiez qu’Élise était une gynoïde?

Christine: Pourquoi vous me demandez ça?

Jules: Parce que vous dites pouvoir les reconnaître.

Christine: Je peux.

Jules: Élise en est une?

Christine: Non.

Jules: Vous en êtes certaine?

Christine: Maintenant, oui.

À l’époque, Christine avait détourné les yeux. Jules avait retenu cette hésitation. Elle éclairait l’agression dont Élise venait de réchapper. Elle ne pouvait expliquer un meurtre commis après la noyade de Christine.

Élise avait survécu à leur confrontation. Jules l’avait encore interrogée, bien après la mort de Christine, au sujet du verre de rhum servi à Betty. Il ne s’agissait donc pas de deux versions d’une même scène.

Le nom d’Ariana revient pour une autre raison. Sa force pourrait expliquer les violences exercées sur le cou d’Élise. Bertheloult confirme cette capacité sans hésiter.

Jules: Ses mains peuvent faire cela?

Bertheloult: Oui.

Jules: Cela ne me dit pas où elles se trouvaient.

Le professeur lui communique les relevés de conservation de l’unité transférée dans les Virgin Islands. Jules les confronte aux documents de transport et aux contrôles d’accès du laboratoire. Pendant la période du meurtre, Ariana demeure hors service dans l’atelier. Aucune remise en activité ni sortie n’est enregistrée. Les techniciens présents confirment qu’elle n’a pas quitté les lieux.

Reste Félicie. Jules refuse pourtant de lui attribuer le meurtre simplement parce que les deux autres pistes se ferment.

Elle connaît Élise depuis ses visites chez Carole Albert, l’avocate installée dans l’immeuble de la rue Lantiez. Leurs échanges ont laissé des traces. Élise parle de voyages, de réceptions et de vêtements. Félicie lui répond par des remarques de plus en plus hostiles sur le gaspillage et la manière dont les riches occupent le monde.

Jules: Vous la détestiez?

Félicie: Non.

Jules: Vous avez écrit qu’elle était « une verrue consumériste sur le visage de la planète ».

Félicie: Ce n’est pas de la haine. C’est une description.

Jules: Cela reste une description. Je cherche ce que vous avez fait.

Dans les messages d’Élise, il retrouve une invitation à la villa Pamplemousse. Félicie a répondu qu’elle passerait avant son départ. Le chauffeur d’Élise confirme l’avoir croisée en arrivant à la propriété. Il la connaissait de vue pour l’avoir déjà aperçue devant sa loge, à Paris.

Quelques minutes plus tard, il a découvert Élise dans le salon. Les bagages attendaient près de l’entrée. Elle devait partir pour l’aéroport.

Félicie reconnaît sa visite. Elle affirme d’abord qu’Élise était debout lorsqu’elle l’a quittée. Jules lui demande de reprendre leur conversation depuis le début.

Félicie: Elle voulait savoir si je tricotais. Si je jouais au loto. Vous voyez le genre.

Jules: Et ensuite?

Félicie: Elle était pressée. Elle avait un avion à prendre. Toujours un avion.

Jules: Vous vous êtes disputées?

Félicie: Je lui ai demandé d’approcher.

Elle s’arrête. Jules attend qu’elle poursuive.

Félicie: Elle n’écoutait rien. Même là, elle regardait sa montre.

Jules: Que s’est-il passé lorsqu’elle s’est approchée?

Félicie baisse les yeux vers ses mains.

Félicie: J’ai serré.

Jules: Son cou?

Félicie: Oui.

Jules: Elle essayait de se dégager?

Félicie: Au début.

Jules consigne sa réponse. Félicie ne parle déjà plus de leur dispute. Elle explique les voyages, les dépenses, les ressources épuisées. Elle semble attendre qu’il reconnaisse l’utilité de son geste.

Il lui demande seulement pourquoi elle n’a pas lâché.

Qui a étranglé Élise Gillet ?

Christine Legall n'est plus

La piste Félicie Algo

Ariana Chrono n'est plus

Christine Legall n'est plus

Christine avait agressé Élise avant de mourir à Maho Beach. Élise avait survécu à cette première confrontation. Jules l’a encore interrogée après la noyade de Christine, dans l’affaire Betty Lenox. L’entretien ancien avec Christine ne concerne donc pas le meurtre qu’il examine aujourd’hui.

Revenir aux trois suspects

La piste Félicie Algo

La visite de Félicie à la villa Pamplemousse est établie. Elle reconnaît désormais le geste que les premières déclarations lui permettaient encore de dissimuler. Jules cherche à comprendre comment une conversation chargée de mépris a conduit à cette décision: continuer de serrer alors qu’Élise se débattait.

Les deux récits qui suivent reviennent sur leur dernière rencontre.

Élise Gillet est étranglée par Félicie Algo

Je déteste les concierges qui observent le monde derrière leurs vitres. Dans les vieux immeubles elles finissent toujours par se croire investies d’une mission morale. Elles savent qui boit trop, qui divorce, qui reçoit des lettres recommandées ou qui rentre trop tard le soir. Un pouvoir minuscule, mais dont certaines tirent une fierté presque maladive. Madame Algo appartient clairement à cette catégorie. Une femme sèche, nerveuse, toujours habillée avec une rigueur sévère. Ses grandes lunettes noires mangent la moitié de son visage. Elle regarde les autres comme des dossiers administratifs à classer. Chaque fois que je venais consulter mon avocate au quatrième étage, je croisais son regard fixe derrière sa loge. J’ai pourtant essayé d’être aimable. Je lui ai parlé de mes voyages, de Saint-Martin, de Paris, des vernissages, des hôtels. Peut-être un peu trop, certaines personnes détestent instinctivement ceux qui semblent heureux. Lorsqu’elle m’annonce qu’elle projette de venir à Saint Martin, je lui propose par simple politesse de passer à la villa Pamplemousse.

Dès son arrivée, je sens quelque chose d’anormal. Elle observe les meubles, les tableaux, les baies vitrées avec une attention hostile, comme si elle dressait l’inventaire d’un monde qu’elle méprise. Je tente malgré tout de détendre l’atmosphère.

Moi: Je vous aime tant… C’est vrai que je me comporte parfois comme une vilaine bourgeoise. Mais vous allez me pardonner.

Aucune réaction. Son visage reste fermé derrière ses lunettes noires. Le silence devient inconfortable. Alors je continue à parler.

Moi: Vous faites quoi pour vous distraire à Paris? Vous tricotez? Vous jouez au loto?

Erreur. Je comprends immédiatement à sa façon de se figer que quelque chose vient de basculer.

Félicie: Cela t’intéresse vraiment?

Son ton a changé. Je souris maladroitement.

Moi: Mais oui, bien sûr…

Elle s’approche lentement.

Félicie: Approche. Viens plus près de moi.

Son calme devient soudain terrifiant. Je regarde discrètement ma montre. Mon chauffeur doit arriver dans moins d’une heure.

Moi: D’accord… mais faites vite, j’ai un avion à prendre.

Cette phrase semble confirmer définitivement tout ce qu’elle déteste chez moi, les voyages, l’argent, les gens comme moi.

Félicie: Cela ne va pas être long.

Elle avance brutalement. Ses mains se referment autour de mon cou avec une force inimaginable, une force ancienne, compacte, paysanne. Je tente de respirer mais l’air ne passe déjà plus. Le salon vacille autour de moi. Ses lunettes noires reflètent les lumières de la pièce tandis que le monde commence lentement à disparaître.

Félicie Algo étrangle Élise Gillet

Je suis la gardienne de l’immeuble. Comme personne n’a jamais réussi à prononcer correctement mon nom polonais, je suis devenue Madame Algo. À mes heures, je tire les tarots et je fais de la voyance.

Durant mon enfance, j’ai grandi dans la campagne bretonne, dans une famille d’origine polonaise. Dans la maison de mes parents, les poules étaient élevées dans des armoires et des outils dormaient dans les meubles du salon. Mes parents ne jetaient jamais rien. De cette période, j’ai conservé une phobie du désordre et je range minutieusement mon appartement. J’ai étendu cette passion du rangement aux dossiers de mon Compactor et développé des applications capables de classer toutes les données dans les bons répertoires.

Depuis que je vis dans le dix-septième arrondissement, je suis surtout préoccupée par les dangers du virus Fenêtres. Je sais que ses mutations menacent directement ma santé.

Grâce à mon organisation, je sais qu’elle s’appelle Élise Gillet. Je la vois régulièrement passer devant ma loge lorsqu’elle va consulter son avocate au quatrième étage. Élise appartient à cette JetSet qui s’exhibe par une infinité de petits riens, en représentation permanente de sa propre insignifiance. Une communauté de sangsues oisives qui saignent le bon peuple pour démontrer combien il est agréable de dépenser l’argent volé aux pauvres.

Elle est constamment en déplacement, toujours là où il faut être vue. Elle ne cesse de courir vers le restaurant, la réception ou la manifestation culturelle du moment. ChronoEmpire possède ses figures de proue, ses imbéciles extraordinaires capables de dépenser en une soirée l’argent que le pauvre mettra plusieurs années à gagner.

En toutes circonstances, elle affiche un sourire éclatant qui dit toute la satisfaction que lui procure la reconnaissance du bon peuple, tellement ravi du spectacle offert par un décolleté plongeant ou une paire de fesses savamment dévoilée.

On rencontre rarement une telle suffisance. Elle m’explique qu’elle est lyonnaise et qu’elle vient de quitter Saint-Martin. Je ne savais pas que Saint-Martin se trouve dans les Antilles. Pour moi, Saint-Martin, c’est un petit village d’Alsace. Je ne savais pas non plus qu’il est possible de traverser l’océan Atlantique en jet privé pour se rendre à un rendez-vous. Cette femme s’acharne à démontrer la supériorité de son statut de grande bourgeoise. Elle tient à toute force à me montrer combien sa vie est intéressante en comparaison de mon statut de concierge.

Lorsqu’elle apprend que je dois retourner à Saint-Martin, Élise m’invite à passer à la villa Pamplemousse. Elle prononce le nom de sa propriété comme si je devais déjà en connaître les dimensions.

Le jour convenu, je traverse une allée impeccablement entretenue. La maison s’ouvre sur la mer. Tout semble avoir été disposé pour rappeler aux visiteurs ce qu’ils ne possèdent pas.

Élise m’accueille dans le salon. Des bagages sont rangés près de l’entrée. J’avance ma main vers la sienne, mais elle commence déjà à parler.

Élise: Je vous aime tant ! C’est vrai que je me comporte parfois comme une vilaine bourgeoise. Ce n’est pas bien, mais je sais que vous allez me pardonner. Vous voilà donc à Saint-Martin. Cela vous change de votre loge. Vous faites quoi pour vous distraire à Paris?

De quoi je me mêle?

Moi: Cela t’intéresse? Tu veux vraiment savoir?

Élise: Mais oui, bien sûr ! Vous avez forcément vos centres d’intérêt. Vous tricotez? Vous jouez au loto?

Tous ces poncifs. Si ce n’est pas du mépris de classe.

Moi: Je ne crois pas que cela t’intéresse, mais puisque tu insistes, je vais te montrer. Ne reste pas plantée là comme une godiche. Approche. Viens plus près de moi.

Élise: D’accord, mais faites vite, j’ai un avion à prendre!

Elle n’en a rien à faire de son bilan carbone. Il est temps que j’intervienne.

Moi: Cela ne va pas être long. Cela va bien se passer. Cela peut même être très intéressant. Tu vas voir.

Elle a eu tort de me provoquer. Je prends soudain conscience que je me trouve devant une ennemie de la planète. Cette engeance nuisible doit être éliminée avec une méthode qui respecte l’écologie.

J’ai conservé les mains puissantes d’une fille élevée à la campagne, et la soudaineté de l’attaque la laisse incapable de réagir. Mes mains viennent s’enlacer autour de son cou. Je serre encore, de plus en plus fort. Elle suffoque. Enfin, elle s’écroule.

J’ai conscience d’avoir rempli ma mission.

Le verdict de Jules

Félicie Algo a étranglé Élise Gillet. L’invitation conservée dans les messages établit leur rendez-vous. Le chauffeur confirme sa présence à la villa peu avant la découverte du corps. Félicie reconnaît avoir serré le cou d’Élise et maintenu son geste tandis qu’elle tentait de se dégager. Son récit concorde avec les constatations sur la victime.

Christine avait commis une agression antérieure à laquelle Élise avait survécu. Ariana se trouvait hors service dans les Virgin Islands au moment du meurtre. Ces vérifications permettent d’écarter deux pistes; ce sont les éléments concernant Félicie qui établissent sa responsabilité.

Félicie présente son geste comme une intervention nécessaire contre une ennemie de la planète. Jules y voit une femme qui transforme son ressentiment en autorisation de tuer. L’écologie fournit les mots de sa justification.

Poursuivre avec Félicie Algo

Poursuivre avec Félicie Algo

Ariana Chrono n'est plus

Ariana a été déconnectée par Christine Legall, puis transférée dans les Virgin Islands. Les documents de transport, les relevés du laboratoire et les témoignages des techniciens établissent qu’elle y demeurait hors service lorsque Élise a été étranglée.

Revenir aux trois suspects

Félicie Algo

Félicie: son lieu

Félicie Algo vit à Paris, dans la loge de concierge d’un immeuble de la rue Lantiez. Elle a grandi en Bretagne, au sein d’une famille d’agriculteurs pour laquelle la maison, les champs et les bâtiments d’exploitation formaient un seul territoire. Bonne élève, elle devait pourtant quitter régulièrement l’école afin de participer aux travaux de la ferme. Elle a conservé de cette enfance des mains puissantes, une grande endurance et une aversion presque maladive pour le désordre.

Après son arrivée à Paris, Félicie entre au service de la famille Albert. Carole Albert, avocate reconnue, lui apporte une forme de stabilité sociale et l’aide plus tard à obtenir le poste de concierge de la rue Lantiez. Depuis sa loge, Félicie observe les habitants, leurs visiteurs et leurs habitudes avec la vigilance d’une sentinelle chargée de défendre une forteresse.

À ses heures perdues, elle développe une activité de voyance en ligne. Elle tire les cartes, interprète les coïncidences et construit un réseau symbolique d’une complexité vertigineuse. Félicie croit maîtriser ce système d’interprétation, mais elle finit peu à peu par en devenir prisonnière. Chaque panne, chaque rencontre et chaque événement imprévu lui paraît bientôt annoncer une menace.

Son chat JavaScript lui vient parfois en aide lorsqu’elle doit résoudre des problèmes complexes. En revanche, JavaScript reste impuissant lorsque Félicie est contaminée par le virus Fenêtres.

Félicie: ses amours

Félicie porte une puce Neurotech implantée dans son cerveau. Elle l'utilise d'abord comme une extension pratique de sa mémoire, puis comme un outil d'analyse. La puce enregistre, classe, rapproche. Félicie fait volontiers la même chose avec les êtres humains.

C'était bien avant qu'elle ne vienne à Saint-Martin. La moto d'Isaac était tombée en panne près de chez elle. Comme Isaac poussait sa machine sur le bord de la route, Félicie lui avait proposé de venir à la ferme pour réparer. La réparation avait demandé davantage de temps que prévu.

Pour Isaac, cette rencontre était un simple concours de circonstances. Pour Félicie, les concours de circonstances constituent surtout une manière paresseuse de désigner les phénomènes dont on n'a pas encore compris l'organisation. Pourtant Isaac lui avait plu immédiatement. Il possèdait une mobilité qui lui avait semblé extraordinaire. Il pouvait changer de lieu et il semblait capable de quitter une situation simplement parce qu'elle ne lui convenait plus. Félicie a toujours été prudente.

Leur relation s'était installée sans véritable décision. Isaac apportait dans la vie de Félicie les motos, les départs improvisés et une certaine indifférence aux conséquences. Félicie apportait une stabilité.

Plus tard, ils vivent ensemble rue Lantiez. La loge de concierge est petite pour deux personnes, davantage encore lorsque JavaScript décide qu'une part importante de l'espace lui appartient.

Félicie aime cette vie. Elle aime attendre le bruit de la moto d'Isaac dans la rue. Elle reconnaît son moteur avant qu'il s'arrête devant l'immeuble. Elle connaît ses horaires, ses habitudes, les jours où il rentre fatigué et ceux où il préfère ne pas expliquer où il était.

Avec les années, Félicie accumule sur Isaac une quantité considérable d'informations. Elle sait quels vêtements il choisit lorsqu'il veut séduire, comment il ment lorsqu'il improvise et comment il ment lorsqu'il a préparé son histoire. Elle remarque les kilomètres supplémentaires sur la moto, les changements d'horaires et les silences. Elle n'appelle pas cela de la jalousie. Elle appelle cela de l'observation.

À Saint-Martin, quelque chose change. Isaac rencontre d'autres personnes, fréquente d'autres lieux et disparaît plus facilement. Parmi ces nouvelles relations apparaît Alice Gillet.

Félicie remarque son nom avant même qu'Isaac lui en parle. Une notification. Un message effacé. Une modification dans un trajet habituel. Pris séparément, ces éléments ne signifient rien. Félicie ne les examine jamais séparément. Elle commence à construire des correspondances. Isaac rentre plus tard lorsqu'Alice se trouve à Saint-Martin. Il consulte davantage son téléphone. Il répond moins précisément aux questions.

Félicie: Tu couches avec Alice?

Isaac: Non.

Félicie: Tu as répondu trop vite.

Isaac: Tu voulais que j'attende combien de secondes?

L'amour de Félicie ne diminue pas lorsque sa confiance disparaît. Il change de forme. Félicie cherche davantage, compare davantage, interprète davantage. Plus Isaac lui échappe, plus elle produit d'hypothèses destinées à expliquer pourquoi. Sa puce Neurotech l'aide à mémoriser les données. Elle ne l'aide pas à savoir lesquelles méritent d'être oubliées. Peu à peu, Félicie cesse de distinguer clairement ce qu'elle sait, ce qu'elle suppose et ce qu'elle redoute. Un message devient un indice. Une absence devient une preuve. Une coïncidence devient une intention.

Isaac lui reproche de voir des complots partout. Félicie lui répond que les complots existent précisément parce que la plupart des gens refusent de les voir. Ils continuent pourtant à se retrouver.

Chez Félicie, l'amour ne disparaît pas facilement. Il s'accumule avec le reste: les souvenirs, les soupçons, les blessures, les données et les signes. Isaac était entré dans sa vie à cause d'une moto en panne. Des années plus tard, Félicie cherche encore à déterminer s'il s'agissait réellement d'un hasard.

Félicie: sa dépouille

De retour chez lui, Isaac Abram a retrouvé Félicie affaissée près de son Compacteur. Elle est encore assise de travers sur sa chaise, la tête inclinée vers l’épaule. L’écran devant elle est saturé de fenêtres qui s’ouvrent les unes sur les autres avec une régularité absurde.

Les fenêtres parasites s’ouvrent et se referment dans un clignotement maladif. Une odeur de plastique chauffé flotte dans la pièce. Depuis plusieurs semaines, Félicie affirmait que les forces occultes et les systèmes informatiques avaient commencé à fusionner. Elle parlait d’ondes négatives, de contaminations spirituelles et de virus capables de circuler entre les machines et les cerveaux humains.

Les ventilateurs du Compacteur tournent à pleine vitesse. Dans le silence de la loge, leur souffle donne presque l’impression qu’une grosse machine respire à la place de Félicie. JavaScript reste à quelques mètres. Il regarde alternativement le corps et l’écran, comme s’il attendait que l’un des deux recommence à fonctionner.

Autour de l’implant Neurotech, la peau de Félicie présente des rougeurs inhabituelles. Une légère inflammation s’étend derrière l’oreille. Rien ne permet encore de savoir si elle est la cause de son état ou seulement sa conséquence.

Jules demande que le Compacteur soit laissé exactement comme il a été découvert. Cette précaution ne plaît à personne. Les fenêtres continuent de se multiplier, plusieurs processus se relancent automatiquement et l’appareil émet par moments des signaux sonores qui ressemblent moins à des alertes qu’à des protestations.

Félicie est transportée pour être examinée. Le professeur Bertheloult s’intéresse immédiatement à la puce Neurotech. Selon lui, certains symptômes pourraient correspondre à une contamination informatique affectant directement l’interface neuronale. Jules lui demande si un virus informatique peut rendre un être humain inconscient. Bertheloult répond par une longue explication.

Le problème est de déterminer comment le virus est entré. Félicie utilise quotidiennement son Compacteur. Elle porte une puce reliée à plusieurs appareils. Elle échange des données avec des réseaux auxquels Jules préférerait personnellement ne jamais confier son cerveau.

Les portes d’entrée possibles sont nombreuses. Peu avant son malaise, Félicie a rencontré Ariana Chrono. Les deux femmes se sont touchées. Un geste parfaitement banal pour deux êtres humains. Beaucoup moins banal lorsque l’une possède une puce Neurotech et l’autre un système informatique intégré capable d’échanger des données à très courte distance.

Jules regarde une nouvelle fois le Compacteur saturé de fenêtres, puis la rougeur autour de l’implant. Il commence à soupçonner que la dépouille de Félicie n’est peut-être pas la conséquence d’une agression physique. Quelqu’un, ou quelque chose, est peut-être simplement entré dans son système.

Ariana? Jacques? Betty? L'enquête de Jules

L’unité centrale de Jules est programmée pour se déclencher chaque jour à la même heure. Une mécanique régulière, fiable, presque rassurante. Pourtant, ce matin-là, quelque chose résiste au démarrage. Son cerveau est enveloppé d’un brouillard inhabituel. Il ressent des lenteurs, une fatigue électrique et des pertes de synchronisation. Il tente de relancer le keybfr, mais la manœuvre reste inopérante. Il finit par se rendre chez le professeur Bertheloult.

Bertheloult: C’est le virus Fenêtres.

Jules reste silencieux quelques secondes. Le professeur manipule plusieurs écrans saturés de lignes de code et de schémas neuronaux. Son cabinet ressemble moins à un lieu de consultation qu’à un atelier clandestin où l’on réparerait les cerveaux comme des disques durs.

Bertheloult: Pourtant, il y avait des signes annonciateurs: les douleurs réseau, les pertes de synchronisation, les erreurs de démarrage...

Jules comprend alors que la contamination dépasse désormais les simples machines. Conçu à l’origine par ChronoEmpire, le virus Fenêtres a muté pendant des années en circulant à travers les Compacteurs, les implants Neurotech et les systèmes connectés. Désormais, le malware ne se contente plus d’infecter les appareils. Il apprend, s’adapte et traverse les interfaces neuronales.

Bertheloult branche une clé USB sur son terminal avant de la tendre à Jules, comme un médecin d’autrefois aurait remis un flacon d’antibiotiques à son patient.

Bertheloult: Voilà un remède provisoire. Vous lancerez la mise à jour demain au réveil, pendant le repos du système.

Il baisse la voix.

Bertheloult: Officiellement, ChronoEmpire prépare déjà une nouvelle version. Une version bêta beaucoup plus invasive. Si elle se répand à Saint-Martin ou à Paris, nous aurons bientôt autre chose qu’une pandémie informatique.

Jules demande ensuite au professeur d’examiner Félicie. Le diagnostic devient rapidement évident: sa puce neuronale est infectée et certaines zones de son cerveau présentent des altérations comparables à celles provoquées par le virus Fenêtres.

Jules commence par éliminer ce qui ressemble trop à une agression ordinaire. Aucun coup. Aucune blessure. Aucun signe de lutte. Félicie s’est simplement effondrée devant son Compacteur tandis que son environnement numérique se mettait à proliférer comme une végétation malade.

Le professeur Bertheloult confirme que la puce Neurotech présente des anomalies. Le système a reçu des données qu’il n’aurait pas dû accepter. Une séquence étrangère s’est propagée dans plusieurs fonctions et provoque désormais des réactions en chaîne.

C'est un virus et trois voies de contamination retiennent l’attention de Jules.

Félicie a rencontré Ariana peu avant son malaise. Les deux femmes se sont approchées, observées et finalement touchées. Pour n’importe quel témoin, le geste paraît banal. Pour Bertheloult, il l’est beaucoup moins. Ariana possède plusieurs interfaces de communication à courte portée. Félicie porte une puce Neurotech capable, elle aussi, d’échanger des données avec son environnement.

Jules: Donc elles peuvent se parler sans parler?

Bertheloult: D’une certaine manière.

Jules: Et se transmettre quelque chose?

Bertheloult: Théoriquement.

Les journaux techniques de Félicie montrent effectivement une activité inhabituelle peu après sa rencontre avec Ariana. Une séquence apparaît, se duplique, disparaît puis réapparaît sous une autre forme.

Pour Jules, cela ressemble beaucoup à une signature, mais il manque l’intention. Ariana aurait-elle volontairement contaminé Félicie? Pourquoi elle? Et surtout, dans quel état se trouvait Ariana au moment de l’échange? Depuis sa déconnexion, il devient difficile de distinguer ce qu’elle décidait réellement de ce que ses programmes déclenchaient automatiquement.

La piste Betty est plus humaine. Félicie et Betty entretiennent une relation difficile. Entre elles, l’amitié, la jalousie, les rancœurs et les croyances personnelles se mélangent facilement. Betty sait que Félicie utilise intensivement sa puce Neurotech et connaît son obsession pour les signes, les protections et les objets chargés de sens.

Un bracelet attire l’attention de Jules. Félicie le porte régulièrement. Elle le considère comme un objet protecteur. Betty a pu le manipuler avant le malaise.

Bertheloult examine l’objet. Il contient un composant électronique minuscule, suffisamment simple pour passer inaperçu et suffisamment proche de la puce lorsqu’il est porté pour provoquer un échange de données. Betty possède donc un vecteur possible.

Betty possède aussi un mobile. Félicie lui a déjà donné une pilule censée l’aider à lutter contre sa fatigue. Après l’avoir prise, Betty s’est retrouvée à l’hôpital. Elle soupçonne Félicie de l’avoir empoisonnée.

Une vengeance paraît possible, mais là encore, Jules hésite. Betty est capable d’un geste impulsif. Fabriquer ou modifier un dispositif capable d’infecter une puce Neurotech demande une préparation plus technique. À moins qu’elle n’ait reçu de l’aide.

Reste Jacques. Cette piste conduit directement au Compacteur. Jacques a vendu l’appareil à Félicie. Au moment de la transaction, le Compacteur était déjà ancien, modifié à plusieurs reprises et rempli de programmes dont personne ne connaît exactement l’origine. Félicie l’a ensuite adapté à ses propres besoins. Elle y a ajouté des outils, des scripts, des connexions avec sa puce Neurotech et toute une série de fonctions qu’elle juge indispensables.

Jules demande à un technicien d’examiner les fichiers les plus anciens. Plusieurs programmes suspects sont antérieurs à l’arrivée du Compacteur chez Félicie.

Un fragment de code correspond partiellement à ce que Bertheloult observe dans la puce. Jules retourne voir Jacques.

Jules: Le Compacteur était contaminé quand vous l’avez vendu?

Jacques: Contaminé par quoi?

Jules: C’est justement la question.

Jacques: Il fonctionnait très bien.

Jules: Vous vous en serviez?

Jacques: Parfois.

Jules: Pour quoi?

Jacques: Des trucs.

Jules note que « des trucs » constitue généralement une catégorie informatique particulièrement dangereuse. Jacques affirme n’avoir jamais installé volontairement de virus. Il reconnaît toutefois avoir récupéré plusieurs programmes sur des réseaux peu recommandables et n’avoir jamais beaucoup apprécié les mises à jour de sécurité. Pour Jules, la piste devient crédible.

Le Compacteur aurait pu transporter le virus depuis longtemps. La connexion avec la puce Neurotech aurait ensuite permis sa propagation. Le virus peut avoir circulé par plusieurs chemins avant d’atteindre Félicie. Jules considère qu'Ariana représente une menace redoutable. Il lui reste donc à identifier le moment où la contamination devient réellement active.

Qui a contaminé Félicie Algo ?

Ariana Chrono n'est plus

Jacques Valère n'est plus

Betty Lenox n'est plus

Ariana Chrono n'est plus

Ariana Chrono a été déconnectée par Christine Legall.

Revenir aux trois suspects

Jacques Valère n'est plus, mais

Le voilier de Jacques Valère a été percuté par Milton Fleet

Le virus dormait dans le Compacteur de Julles. Il se réveille.

Fin du parcours.

Betty Lenox n'est plus

Betty Lenox a été empoisonnée par Élise Gillet.

Revenir aux trois suspects