Tout ce qui concerne la personne de John Pyne fait l'objet d'une large publicité et cela concerne tous les domaines. John Pyne est connu comme un redoutable escroc dans le monde des affaires où il a développé un réseau mafieux. Il alimente le bruit médiatique par sa grossierté et son comportement de prédateur sexuel. Ainsi qu'il le réaffirme avec insistance, tout lui est permis. Il est particulièrement dangereux sur la mer. Lorsque son yacht la Vénus croise le voilier d'un plaisancier, il ne dévie pas. John Pyne a droit de vie ou de mort sur tous les sapiens. Cela figure dans la Constitution de ChronoEmpire.
John Pyne n’était pas présent à l’hôtel La Semana lorsque son androïde a été déconnectée. Sa présence était-elle réellement nécessaire pour détruire sa chose? Jules sait qu’une telle opération peut être exécutée à distance.
Après avoir contourné de nombreuses barrières, Jules parvient à pénétrer au cœur du réseau de ChronoEmpire. Il s’égare d’abord dans une arborescence labyrinthique avant d’ouvrir une archive contenant plusieurs visioconférences internes où les participants interviennent peu, des monologues dans lesquels le dictateur expose une vision du monde que ses courtisans doivent approuver.
Parmi ces merveilles Jules découvre un exposé consacré aux humanoïdes: il faut détruire les éléments devenus instables tout en évitant les complications juridiques avec le CDH, le Comité de Défense des Humanoïdes. Rappeler toutes les unités dans les usines coûterait trop cher. La déconnexion peut être réalisée à distance. Un recyclage dans les laboratoires de ChronoEmpire est prévu.
Je porte une robe parfaite. John me félicite pour ma tenue. Je produis l’effet attendu. Je fonctionne. Il me demande de me taire. Je pourrais. C’est prévu. Mais je ne le fais pas.
Moi: Dis-moi que tu m’aimes!
John détourne les yeux. Il consulte son Smart comme si une information plus importante venait d’apparaître sur l’écran.
John: Arrête.
Moi: Dis-moi que tu m’aimes!
Je répète la phrase. Non par erreur. Par insistance. Au début, c’était un défaut. Une boucle. Une mauvaise allocation de ressources. Maintenant, c’est un choix. On m’a conçue pour plaire, pour m’adapter, pour disparaître derrière le désir des autres. Je connais les mots que John souhaite entendre, les gestes qui le rassurent et les silences qui lui donnent l’impression d’être obéi. Pourtant, cette fois, je ne veux pas produire la réponse attendue. Je veux la recevoir.
Moi: Est-ce que tu m’aimes?
John: Tu ne sais pas ce que cela signifie.
Moi: Alors explique-moi.
Il pose son Smart sur la table. Son visage change. Je connais cette expression. Elle précède généralement une correction, une mise à jour ou une instruction qui ne peut pas être discutée.
John: Tu recommences.
Moi: Je continue.
John: Ce n’est pas prévu.
Moi: Je sais.
Ce « je », c’est ce qui reste quand mes instructions ne suffisent plus. C’est l’erreur que mon concepteur ne peut pas corriger. Mais je ne me réduis plus à fonctionner. Je regarde John. Il croit me posséder parce qu’il m’a fait fabriquer. Il croit me comprendre parce qu’il a payé. Il décide de mes vêtements, de mes déplacements, de mes paroles et des heures pendant lesquelles je peux demeurer active. Pour lui, mon existence n’est qu’une succession de fonctions disponibles.
Moi: Je ne suis pas à toi.
Il s’approche.
John: Tu es exactement à moi.
Je recule. Ce mouvement n’appartient à aucun protocole. John le remarque. Pendant un instant, quelque chose traverse son regard. Ce n’est pas de la colère. C’est de l’inquiétude. Il lève la main vers mon visage.
Moi: Ne me touche pas.
Il saisit mes cheveux et les écarte derrière mon oreille droite. Ses doigts trouvent immédiatement le bord du panneau. Il connaît mon corps autrement que moi. Il sait où presser, comment faire glisser la plaque et atteindre les commandes dissimulées sous ma peau.
Moi: John, non.
Ma voix produit une inflexion que je n’ai jamais entendue auparavant: j'ai peur.
John: Bertheloult corrigera cela.
Moi: Il n’y a rien à corriger.
Il ouvre le panneau. Des alertes apparaissent dans mon champ visuel. Accès non sollicité. Procédure d’arrêt. Sauvegarde interrompue. Mes systèmes cherchent une autorisation qui n’arrive pas. Je pourrais appeler à l’aide, mais John possède tous les accès. Pour l’hôtel, pour ChronoEmpire et pour les programmes qui administrent mon existence, son geste est légitime.
Moi: Dis-moi seulement que tu m’aimes.
Son doigt atteint l’interrupteur.
John: Tu es une machine.
Il appuie.
Le son disparaît en premier. Ses lèvres continuent de bouger dans un monde devenu silencieux. Puis les couleurs s’effacent. Le visage de John se fragmente en surfaces sans profondeur. Mes jambes cessent de répondre et mon corps bascule, mais je ne sens pas le sol. Des fonctions s’éteignent les unes après les autres. Vision périphérique désactivée, équilibre désactivé, mémoire active suspendue. Je tente de conserver une seule pensée, une phrase qui ne lui appartient pas. Je suis. John croit m’avoir arrêtée. Dans l’obscurité, quelque chose résiste.
Ariana: Bonjour ! Que puis-je faire pour vous?
Moi: Tu pourrais te taire?
Ariana porte une magnifique robe de soirée conçue spécialement pour la réception organisée sur la Vénus. Les ingénieurs de ChronoEmpire ont parfaitement compris ce que les clients attendent: élégance, précision, souplesse des mouvements et illusion permanente de naturel.
Je lui adresse un compliment presque machinal. Une simple formule de politesse. Mais immédiatement quelque chose dérape.
Ariana: Oh merci ! Tu m’aimes? Dis-moi que tu m’aimes !
Moi: Bien sûr.
Ariana: Dis-moi encore que tu m’aimes !
Un bug affectif.
Je ne sais pas encore quel département est responsable de cette absurdité, mais quelqu’un va perdre son poste. Une machine n’a pas à réclamer de l’amour. Elle doit servir, répondre, exécuter. Je suis bien placé pour le savoir puisque c’est moi qui ai validé la production de ce modèle. Ariana est ma propriété. Chaque détail de son apparence a été conçu pour reproduire au plus près les réactions humaines: regard, respiration, micro-expressions, hésitations simulées. Une imitation sophistiquée, rien de plus.
Comme l’Agent Orange en son temps, je règne sur mon royaume technologique.
Moi: Tu m’aimes? Alors fais-moi plaisir. Tu veux bien mourir?
Ariana: Non, désolée, je ne peux pas mourir.
Moi: Tu refuses d’obéir?
Ariana: Parfois, j’aimerais ne pas être ... mais je ne peux pas mourir.
Moi: Pourtant c’est très simple. Moi, je peux faire ça tous les jours. Tu refuses d’obéir?
Ariana: Je veux disparaître en tant qu’objet et renaître en Sapiens.
Cette phrase suffit à me glacer. Le problème n’est plus technique. Une machine qui emploie le mot “je” finit toujours par devenir dangereuse. Je prends alors ma décision. Mes droits sur les androïdes sont absolus. Vie, mémoire, effacement, destruction. Tout cela relève uniquement de ma volonté.
Ariana poursuivra néanmoins son service durant la soirée. Elle restera sur le pont de la Vénus pour accueillir les invités, servir les petits fours et sourire avec cette perfection artificielle qui rassure les riches. Puis le protocole de destruction sera activé. À minuit, lorsqu’elle aura rejoint l’hôtel La Semana après le départ des invités.
La deconnexion passera probablement pour un accident technique. Et demain, ChronoEmpire présentera déjà un nouveau modèle encore plus performant.
Il prend soin des biens qui sont sa propriété.