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Qui a flingué Milton Fleet ?

La piste Betty Lenox

Parmi les trois suspects, Betty Lenox possède le mobile le plus personnel. Jacques n’était pas simplement une connaissance ou un compagnon occasionnel. Il occupait une place centrale dans sa vie, malgré les absences, les disputes et les départs répétés.

Depuis le naufrage du voilier, Betty cherche à comprendre ce qui s’est passé. Le nom de Milton revient régulièrement dans les témoignages. Son GoFast a été signalé dans la zone et plusieurs personnes connaissent l’hostilité qui oppose désormais Betty à l’homme qu’elle tient pour responsable de la mort de Jacques.

Sa présence à Simpson Bay est confirmée. Plusieurs habitués du Yacht Club se souviennent d’une femme installée légèrement à l’écart avant les tirs. Elle attend longtemps sans participer aux conversations. Une serveuse se rappelle qu’elle commande une boisson qu’elle touche à peine. Le comportement correspond assez mal à celui d’une cliente venue passer un moment.

Betty a récemment acheté un Block19. L’acquisition est légale, mais sa date attire l’attention: elle intervient après la disparition de Jacques et après que Betty commence à rechercher Milton. Elle prétend l’avoir acheté pour se protéger. Jules remarque que les personnes qui achètent une arme pour se protéger ne passent généralement pas plusieurs heures à attendre l’homme qu’elles considèrent comme dangereux.

Les douilles retrouvées au Yacht Club correspondent au calibre du Block19. L’arme de Betty, elle, demeure introuvable. Elle affirme l’avoir perdue.

Les témoignages fournissent un autre élément. Le tireur ne s’est pas comporté comme un professionnel. Les coups sont rapprochés, imprécis et tirés dans une panique croissante. Milton est touché plusieurs fois, mais la scène ne ressemble ni à une exécution méthodique ni à une opération préparée par ChronoEmpire.

Cela affaiblit la piste Isaac. Cela affaiblit également celle de Félicie, dont Jules connaît la tendance à organiser soigneusement ses actions lorsqu’elle croit accomplir une mission. En revanche, cette maladresse correspond assez bien à quelqu’un qui possède une arme depuis peu et qui a répété mentalement son geste beaucoup plus souvent qu’il ne l’a réellement pratiqué.

Jules reprend alors les images disponibles. Une caméra extérieure montre une silhouette quittant précipitamment le Yacht Club après les tirs. L’image est médiocre, mais la taille, la démarche et les vêtements correspondent à Betty. Un autre témoin dit avoir vu une femme courir en direction du pont de Simpson Bay.

Betty affirme ne se souvenir de rien de particulier. Jules commence à disposer d’une succession de coïncidences qui, mises bout à bout, prennent une forme de moins en moins accidentelle.

MiltonFleet est flingué par Betty Lenox

Je viens souvent au Yacht Club de Simpson Bay. On y débarque avec ses lunettes noires, sa montre trop grosse et ses moteurs qui grondent encore longtemps après qu’on les a coupés. J’aime les traversées sur mon GoFast et tracer ma route entre Saint-Barth, Saint-Martin et Anguilla.

Le club attire deux tribus qui se tolèrent à peine: les amoureux de la vitesse et les voileux, ceux qui avancent lentement, boivent lentement, jugent lentement. Depuis l’accident, ils me regardent comme on regarde un requin qui aurait appris à marcher debout. Je connais les rumeurs. Elles flottent autour de moi comme des mouches sur une carcasse. Certains prétendent que j’ai percuté le voilier de Jacques volontairement. D’autres parlent de trafic, de corruption, de disparitions.

La vérité importe peu. Dans les Caraïbes, une réputation finit toujours par devenir plus solide qu’un passeport. Je sens leur hostilité dès mon arrivée. Les conversations baissent d’un ton. Les regards glissent puis se détournent. Aucun ne vient me provoquer, mon visage fait le travail à ma place.

J’ai amarré le GoFast au ponton principal, sous les drapeaux battus par le vent. Les moteurs crépitaient encore en refroidissant. Une odeur d’essence et de sel flottait dans l’air chaud.

Je me suis installé près de la terrasse, là où je peux voir le pont Simpson et les yachts immobiles dans la baie comme des prédateurs assoupis. Le serveur m’apporte un verre sans demander ma commande. Autour de moi, ça bourdonne. Des touristes rient trop fort. Des équipages bronzés vident des bouteilles. Une femme chante faux près du bar.

Puis je l’aperçois. Une femme seule. Assise légèrement à l’écart, silhouette discrète, presque effacée. Et pourtant quelque chose chez elle résiste au décor. Elle ne boit pas, elle ne regarde personne. On dirait qu’elle attend simplement que le monde se mette exactement à la bonne place.

Nos regards se croisent une fraction de seconde. Pas de colère, pas de peur, seulement une détermination calme. Je comprends trop tard. Elle sort l’arme de son sac avec une lenteur absurde, comme dans un rêve où personne ne réagit assez vite, pendant une seconde, tout devient silencieux dans ma tête. Le soleil brille sur le canon noir. J’entends les haubans claquer contre les mâts, même le vent semble suspendu.

Puis la détonation éclate. Le premier tir me frappe avant même que la douleur arrive. Mon verre explose sur la table. Quelqu’un crie. Les clients se jettent au sol dans un fracas de chaises renversées. Le monde se remplit brutalement de bruit. Je me lève par réflexe sans savoir si je veux fuir ou l’atteindre.

Elle tire encore. Mal, mais avec cette obstination terrible des gens qui ont déjà accepté les conséquences. Je me souviens surtout de son visage. Pas celui d’une tueuse, celui de quelqu’un qui vient enfin d’accomplir quelque chose qu’elle répétait depuis longtemps dans sa tête.

Betty Lenox flingue Milton Fleet

Je sais que Milton fréquente le Yacht Club de Simpson Bay. Les gens comme lui ont leurs habitudes. Ils aiment donner l’impression qu’ils peuvent apparaître n’importe où, mais ils reviennent toujours aux mêmes endroits, aux mêmes tables, aux mêmes bateaux et aux mêmes verres.

Depuis le naufrage de Jacques, son nom revient régulièrement. Certains parlent d’un accident. D’autres affirment que le GoFast de Milton a volontairement coupé la route du voilier. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé, mais tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui était là.

Moi, je n’ai pas besoin de tout savoir. Jacques est mort. Milton est vivant. Ça me suffit. Sur FaxInfo, je trouve plusieurs articles sur les activités de ChronoEmpire. Milton y apparaît rarement par son nom. C’est justement ce qui me dérange. Les hommes importants aiment être photographiés. Les hommes dangereux préfèrent rester à côté de la photographie.

PetitFaitout m’aide aussi. Il rassemble des témoignages, des rumeurs, des messages supprimés puis recopiés ailleurs. Une bonne partie est probablement fausse. Mais quand les mêmes histoires reviennent suffisamment souvent, je commence à croire qu’il existe quelque chose derrière. On parle de bateaux interceptés, de menaces, de gens qui disparaissent, de contrats exécutés pour ChronoEmpire.

Et de Jacques. Je lis tout. Puis je recommence. Au bout d’un moment, je ne sais plus très bien si je cherche des informations ou simplement des raisons de faire ce que j’ai déjà décidé.

Le Block19 apparaît dans une publicité entre deux articles.« Léger. Fiable. Protection immédiate. Je trouve la publicité presque rassurante. Ils montrent une femme qui court seule le soir avec l’arme dans son sac. Elle sourit. Elle a probablement un chien, un abonnement à une salle de sport et aucun Milton Fleet dans sa vie.

J’achète le Block19. Je m’entraîne peu. Je n’ai pas l’intention de devenir une spécialiste. Il faut seulement que le geste fonctionne une fois. Le jour où je vais au Yacht Club, je laisse l’arme dans mon sac.

Simpson Bay est déjà pleine de bruit. Les haubans claquent contre les mâts, les moteurs tournent autour de la marina et les serveurs circulent entre les tables avec des plateaux chargés de bouteilles. Je m’installe légèrement à l’écart. J’attends. Je commande quelque chose que je ne bois presque pas. De temps en temps, je regarde vers le ponton.

Je pense à Jacques. Je pense à son bateau. Je pense surtout à cette idée qui me poursuit depuis sa disparition: quelqu’un a continué sa vie normalement après avoir détruit la sienne.

Puis le GoFast arrive. Je reconnais Milton avant même qu’il pose le pied sur le ponton. Il ne regarde pas autour de lui comme quelqu’un qui aurait peur. Il marche avec la tranquillité d’un homme habitué à ce que les autres s’écartent. Il s’installe. On lui apporte son verre sans lui demander ce qu’il veut. Cela me met en colère pour une raison ridicule. Même ici, tout le monde sait déjà ce que Milton veut , alors que personne ne semble s’être demandé ce que voulait Jacques.

Je garde la main dans mon sac. Je pourrais encore partir. Cette possibilité existe pendant plusieurs minutes. Je regarde Milton boire, parler à quelqu’un, sourire même. Alors je pense à tout ce qu’on m’a appris sur Dieu. Le bien. Le mal. Le pardon. Le jugement. Je demande intérieurement un signe. Milton tourne la tête vers moi. Nos regards se croisent. Je décide que c’est le signe. Je sors le Block19. Il me voit. Pendant une seconde, son visage change. L’homme qui semblait contrôler tout ce qui l’entourait comprend qu’il vient de perdre l’avantage. Je tire.

Le bruit est beaucoup plus violent que dans les vidéos. Mon bras remonte. Des gens crient immédiatement. Milton se lève. Je tire encore. Je ne vise pas bien. Je vise suffisamment. Les tables se renversent. Quelqu’un tombe près de moi. Une femme hurle. Je vois Milton chercher son arme.

Je tire une nouvelle fois. Cette fois, il tombe. Je reste immobile une fraction de seconde. Je m’étais imaginé ressentir quelque chose de précis. Du soulagement. De la justice. Peut-être même la présence de Jacques. Je ne ressens rien de tout cela. Seulement le bruit. Alors je range l’arme et je cours.

Je traverse le Yacht Club pendant que tout le monde cherche encore à comprendre ce qui vient de se passer. Dehors, je longe la marina puis gagne la route vers le pont de Simpson Bay. Je ne me retourne pas. Dieu me dira plus tard s’il approuve. Pour le moment, il vaut mieux que je m’éloigne.

Le verdict de Jules

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