Jules pénètre dans la zone en faisant profil bas. Il suit un itinéraire complexe. Il traverse des terrains laissées à l’abandon et couverts de ronces. Ce sont des domaines où les enfants s’affrontent dans des jeux qui ont l’exclusion comme règle première. Ils ne sont pas nés au bon endroit. Jules peut sentir sur sa nuque la pesanteur des innombrables rangées de fenêtres qui surplombent l’alignement des voitures sur le parking. Il avance en gardant le regard obstinément baissé vers une entrée d’immeuble.
Quidam: T’es qui toi? T’es pas du quartier, t’as rien à faire ici!
Jules est repéré. Il avance rapidement et il se réfugie dans une entrée d’immeuble. Un jeune garçon s’est tourné vers lui.
Bruno: Vous vous rendez compte comment y vous parle? Le manque de respect j’y crois pas. Ces gars là faut pas les laisser faire Monsieur! Il faut leur claquer la gueule.
Jules: Vous avez peut être raison ...
Jules n’est pas très chaud mais l’autre poursuit:
Bruno: Tout a été décidé pour qu’ils disposent du confort mais ils n’ont aucune reconnaissance. Regardez comment ils abîment!
Effectivement les murs de ce hall sont couverts de tags. Les couloirs sont crasseux.
Jules: Vous pouvez peut être m’aider. Je sui à la recherche d’une personne ...
De temps à autre ça part en vrille. La mère gueule. Les portes claquent. Dans ces cas-là les garçons disparaissent dans leurs chambres. Faire une petite crise la soulage, mais juste après elle se sent épuisée. Comme les gens veulent mettre des noms sur tout ils disent qu'elle est bipolaire. Elle est sûre que c’est faux. Elle est convaincue de l’efficacité des méthodes de réussite commerciale proposées sur le site de Gregory Lenox.
La librairie périclite. Les ouvrages pieux connaissent une certaine désaffection. Elle a bien tenté de se mettre au goût du jour en proposant les œuvres de quelques gourous renommés. En vain. Elle constate au quotidien un manque d’intérêt pour la lecture. Cela se manifeste au sein de son propre foyer. Son fils Bruno passe ses journées le nez collé sur l’écran de son ordinateur et il affirme un dédain souverain à l’égard des livres. Son autre fils Gregory s’intéresse uniquement à la prospérité de son bar.
Sa mère le déposait à la halte-garderie quand elle partait travailler.Plus tard c'est lui qui ai dû s’occuper de Bruno, le petit dernier.
Bruno: Bouge de là, c'est ma place!
Bruno ne supporte pas que l'on prenne sa place sur le canapé. Sinon il ne bronche pas, occupé à contrôler de sa zappette les images qui s'agitent dans la lucarne du TelEcran. Bruno c'est son frère. Difficile de passer à côté de lui sans le remarquer. Il est obèse, il a de l'asthme et il est diabétique. A côté de lui Gregory fait figure d'athlète. Dès qu’il en a été capable il a dû s’occuper de son petit frère.
Ils ont suivi le même régime à base de chips et de barres chocolatées, mais pendant que Bruno Lenox éradiquait les aliens avec ses manettes de jeu, Gregory se préparait à une carrière internationale. Longtemps il y a cru. Sa tête et ses pieds n'ont pas connu de repos avant qu’il ne parvienne à un contrôle total du ballon. Il a réussi à rentrer dans une équipe locale et longtemps il est resté assis sur le banc des remplaçants avant de faire son entrée. C’est lorsqu’il a enfin pu entrer sur le terrain qu’il a commencé à déchanter. Il ne courait pas assez vite, il n’était pas assez grand, il n’était pas assez résistant. Cela a été une période de désillusions qu’il a mal vécue. Un jour il a même sorti un pistolet sous le nez d'Abdel, l'épicier du quartier voisin.
Gregory: File l'oseille! Donne tout je te dis!
Il avait un bas sur a tête et Abdel ne l’a pas reconnu. Ce sont les gamins de la cité qui n'ont pas pu fermer leurs gueules sur le revolver, putain d'enfoirés! Après sa sortie de prison on l’a obligé à suivre des cours mais cela ne l’intéressait pas. Il arrivait toujours en retard. On l’a orienté vers le technique pour devenir apprenti mais il leur a dit qu'il ne voulait pas de leur boulot de merde. A présent il tient un bar.
Je suis le troisième. Il y a mon frère aîné et puis mes deux sœurs. Dans ma famille je suis bien marqué, j’ai mon appellation contrôlée, je suis le bouffi. Parfois ils m’offrent une petite variante: je suis l’obèse. C’est assez exact et avec tout ça je suis un peu déprimé. Au moins pour les jeux sur la télévision c’est moi le meilleur, personne ne vient me chercher.
Avec mon frère Gregory on a chacun notre chambre tandis que les filles cohabitent. Elles expriment fréquemment leur indignation et elles disent que c’est de la discrimination. Elles râlent. A toute heure du jour elles râlent et avec toute la cité elles partagent cette culture du mécontentement permanent. C’est évidemment justifié lorsque l'on doit traverser des couloirs crasseux et puants pour rentrer chez soi. Les murs eux-mêmes expriment un refus du bien être avec leurs inscriptions obscènes. Il n'y a pas d'issue au malheur et lorsque le regard cherche à s'évader il ne découvre aucun horizon. Je suis né dans ce quartier qui a déterminé toute mon existence, une soumission, une absence de perspectives, la certitude qu'il n'y aura pas d'échappatoire.
Niveau boulot avec Gregory on n’a jamais été très forts. Lui il s’est d’abord fait choper pour avoir tenté de dévaliser l’épicerie d’Abdel. Pour finir il a réussi à s’installer comme patron de bistro mais je me demande bien où il a trouvé les ronds pour acheter le fonds. Pour moi le parcours n’a pas été aussi difficile. Je n’ai pas tenté de réussir comme footballeur, je peux tout juste survivre si je dois monter à pied quand l’ascenseur est en panne. Je sais juste comment faire pour régler une télévision ou trouver les bonnes touches sur une télécommande. Et puis il y a tous ces vieux qui sont dépassés et qui me prennent pour un magicien quand j’arrive à faire repartir leur Compactor en panne. Ils sont gentils les vieux mais ils ne sont pas très généreux. J’ai tout de même trouvé une combine grâce à laquelle je peux compléter ma collection de chaussures.
Le samedi avec Samsung Léon c'est notre jour de sortie en ville. Je pars devant. Avec mon tour de taille il me faut du temps pour progresser dans le métro. J'ai un petit bidon d’essence pour cramer les bagnoles, un bidon en en métal, je me suis déjà pourri les fringues avec une bouteille en plastique. Samsung part un peu plus tard avec sa batte de base-ball et son sac de caillasses. Il préfère la batte de base-ball à la barre de fer. Il dit que c’est plus équilibré et que ça fait moins mal aux mains. Les caillasses c’est sa spécialité. Suffisamment lourdes pour l’efficacité, mais pas trop lourdes sinon c’est la galère pour les transporter. Le métro c’est seulement à l’aller, pour le retour cela sera bloqué comme tous les samedis. Me rendre sur les lieux où ça chauffe représente un exercice suffisant. Lancer des caillasses c’est trop sportif, cramer des voitures c’est ma spécialité. Quand les flics approchent je me mets à côté des fauteuils roulants, comme ça les keufs me laissent tranquille. En dehors des sorties du samedi je ne fais pas beaucoup d’exercice. Mes potes se foutent de ma gueule. Ils me traitent de pisseur de code. C’est vrai qu’à force d’user mes doigts sur le clavier je perds la notion du temps, le code est devenu une sorte de seconde nature, je produis à jet continu. Lary peut bien se moquer, j'ai réussi à hacker son site de sorcier et il ne s’est douté de rien. J'ai bien vu que ma mère commande ses pilules à la noix. Je sais où elle planque le sachet. « Faire le singe » est une opération nécessaire avant le téléchargement des fichiers de la dernière mise à jour. Cela consiste à cliquer bêtement pour voir où ça plante. Bruno se lasse. Bêta-testeur ça sonne mieux que singe? N’hésitez pas à participer!Les copains utilisent différents thèmes pour lui mettre la honte. Il vit encore chez sa mère. Il sait que son physique n’est pas séduisant. La seule activité qu’il pratique c’est assis devant son écran.
Antoine a des horaires réguliers. Il commande son premier verre sous les coups de neuf heures et le dernier vers les vingt et une heures. Le dimanche matin est réservé à la population de tous ceux qui ont l'alcoolisme pour religion.
Un joyeux désordre. Tire-bouchon, décapsuleur, rouleaux d'adhésif, feutres, stylos, paquets de bonbons, bâtons de colle, allumettes, plans de la ville, agrafeuse, cendriers vides, plateaux, un fût de bière à changer, des bouteilles vides à évacuer. Un client. Gregory serre une main. Un verre de bière à remplir. Musique de fond. La borne d'arcade à côté du bar répond par quelques notes.
Le ciel est gris. Le bar offre cette lumière particulière qui fait briller les becs de bière en laiton. Il est corpulent. Son visage est rubicond derrière ses lunettes. Il dit qu'il faudra encore attendre un peu avant que le soleil ne sorte. Il dit que sans toute cette pluie et ce vent, tout irait bien.
Il a déjà rempli et vidé trois verres de vin blanc. Un coup d'éponge sur le comptoir. Allez, bonne journée ! L'activité suit son cours. Il est presque onze heures et les clients commencent à arriver.
La conversation s'oriente vers les voitures et les courses de chevaux. Gregory remplit les verres. Il encaisse l'argent du tiroir-caisse. En voici trois qui n'ont pas dormi, trois jeunes hommes qui ont passé la nuit en boîte. Ils sont arrivés là en suivant leur parcours de bar en bar, un itinéraire toujours perfectible.
Voici le vieux Jojo, le représentant en vins et spiritueux. Une vie entière passée dans les bars et les caves. À commencer dès huit heures du matin pour parfois finir à minuit. À ce rythme, la plupart de ses amis sont morts. Des années à fréquenter les bars lui ont donné un ventre imposant, mais son cœur tient bon. Pour Jeff, le bar est le seul endroit où il a encore le sentiment d'être à sa place.
Il a passé bon nombre d'années à jouer le rôle de l'ouvrier. Il connaît le tournage, le fraisage et toutes sortes de métiers devenus largement obsolètes avec l'arrivée des machines à commande numérique. Pourtant, il a conservé les horaires réguliers de sa vie active. Il commande son premier verre vers neuf heures du matin et le dernier vers neuf heures du soir.
Les dimanches matin sont réservés à ceux qui ont fait de l'alcoolisme leur religion.Selon un argument qui semble procéder du bon sens, nous marchons sur deux jambes. Selon un point de vue partagé par une population nombreuse de buveurs, le deuxième verre va donc permettre de parvenir à une forme d'équilibre. Le chiffre invite à se tourner vers d'autres horizons, car à partir de deux l'on va pouvoir envisager de nouvelles perspectives: deux c'est un commencement pour plusieurs. Un deuxième verre est bu. Le couple est formé. En revanche le deuxième ne sera jamais le premier, il se tient en retrait dans un rang qui le subordonne au premier. Le deuxième verre a un statut ambigu car s'il n'est pas le premier, il court le risque d'être également le dernier. D'ailleurs le deuxième peut évoquer une frustration, celle du coureur cycliste éternel second qui ne parvient jamais au niveau de son rival qui toujours le surpasse. Face au leader il est toujours le challenger. Au point de vue performances, le deux ne fait pas vraiment le poids. Aussi est-il nécessaire de dépasser un stade finalement assez médiocre pour entrer vraiment dans le domaine du multiple. Si ce deuxième verre parait en bonne entente avec le premier, la formation d'un couple porte en elle un dépassement. Dès sa formation le couple porte en lui la potentialité d'engendrer. L'histoire d'un couple sans intérêt peut trouver un nouveau souffle avec l'ajout d'un nouvel élément. Ce deuxième verre semble nous entraîner naturellement vers un troisième.
Trois verres par jour ou trois verres par heure? Un verre à l'apéritif, un autre pour accompagner une bonne viande et bien sûr un verre pour accompagner le fromage. Il y a sans doute là quelque chose qui ressemble à de la sagesse. Évidemment là au comptoir, trois verres avalés l'un après l'autre ce ne serait pas raisonnable. Halte au feu! Ne boit pas ce troisième! Pourtant le dieu unique ne peut résister à un processus de division cellulaire et il se fragmente en trois entités qui sont le Père, le Fils et le Saint Esprit. C'est la stabilité. Deux supposent un exercice de la volonté pour préserver un équilibre. Un trépied permet l'équilibre sans aucun effort. Avec le chiffre trois on peut envisager un équilibre durable et le conforter par différentes combinaisons. Il y a de grands classiques: la femme, le mari et l'amant, une combinaison susceptible de s'inscrire dans la durée, tout comme l'épouse, le mari et la maîtresse. Avec le chiffre trois, le couple est dépassé par l'intervention d'un élément extérieur et une alternative s'offre à la bipolarité comme la troisième voie s'offre pour résoudre un conflit entre deux positions. C'est une première approche destinée à contourner la confrontation de deux idées opposées: thèse, antithèse, conclusion. Faut-il en rester à un stade qui a permis d'obtenir un premier équilibre ou faut-il aller plus loin? Dans sa recherche de la vérité, je ne peux m'arrêter en un si bon chemin.ésoudre ces problèmes, et elle vous aidera également à diriger votre vie vers le droit chemin, loin des problèmes d'aujourd'hui et de tous les soucis qui vous assaillent!
Le quatrième verre n'est encore qu'un projet en cours d'élaboration lorsqu'il arrive dans un majestueux battement d'ailes. Le quatrième verre réussit un atterrissage d'une grande élégance et il est accompagné d’un ange porteur d’un message. Pas la peine de me demander qui a envoyé ce message. A l'évidence cela vient du grand patron.
- Pas plus de trois verres!
- Ce quatrième verre je l'avais à peine envisagé!
- Suffit! Tu l'as pensé si fort que le patron m'a envoyé te le dire: tolérance zéro.
Inutile de discuter, je sais bien qu'on ne discute pas les ordres du boss. Pourtant avec quatre verres nous entrons dans une dimension intéressante. Le chiffre évoque une assise, celle du siège sur lequel il est assis. Christine commence à mieux comprendre un monde composé des quatre éléments qui sont la terre, l'eau, l'air et le feu. Cependant l'eau lui semble un élément de peu d'intérêt. A partir du quatrième verre elle rejoint le cercle des initiés. Elle préside à la réalisation des mystères et elle s'interroge sur l'existence d'un cinquième élément, celui qui me permettra de mieux appréhender le cosmos.
Cinq verres et on va s’arrêter là. Il n'est pas nécessaire qu'il les boive pour pressentir que cela pourrait nuire à son efficacité. Une dose inférieure sera suffisante pour me motiver, mais au-delà j’ai tendance à m'assoupir. Cinq verres. Cinq verres bien remplis vidés avec méthode. Cinq sur cinq. La durée de vie des humanoïdes est en principe infinie. La puce que l’iSlave doit implanter comporte une obsolescence programmée qui limite leur durée de vie. Les puces destinées aux gynoïdes de ChronoEmpire ont également été équipées d’un logiciel espion qui transmet au serveur les messages émis et reçus par l’utilisateur, les numéros de téléphone de ses contacts, ainsi que des vidéos enregistrées par les humanoïdes à l’insu de leurs propriétaires. C’est une application parmi d’autres qui ont été conçues à l’initiative de ChronoEmpire pour lui permettre de contrôler les gynoïdes et leurs utilisateurs avec un Digtal Rights Management.
Je célèbre ainsi la somme de deux et trois ainsi que le troisième nombre premier après deux et trois. Ce cinquième verre est une célébration des cinq sens. La bouteille a teinté contre le verre pour célébrer l'ouïe. J’ai soulevé le verre pour apprécier la couleur du breuvage et puis mes lèvres ont apprécié la température du breuvage pour l'entrée en scène du toucher. Enfin le cinquième sens a pu s'exprimer avec toutes ses nuances pour me permettre d'apprécier le goût. Puis-je raisonnablement en rester là et ne pas m'interroger sur l'existence de sensations nouvelles pour aller encore au-delà? On arrive a six ou au-delà je ne sais pas. Il n'a que peu de choses à dire sur le chiffre six. Cependant sept évoque une rose aux sept pétales. Ce sont les sept rayons de la statue de la Liberté qui symbolisent les sept mers et continents.
Comme il y a sept merveilles du monde, sept est incontournable. Luxure, avarice, envie, orgueil, paresse, gourmandise et colère, ils sont sept péchés capitaux. Je boirai un septième verre pour conjurer le sixième, mais je ne vais jamais au-delà. Hé bien dans quel état! J'imagine l'état de mon foie. Bien sûr c'est moi qui décide, mais tout de même je m'inquiète! Huit verres c'est certainement trop. Sept était suffisant, cela en faisait un pour chaque jour de la semaine. Il n'est pas raisonnable d'aller plus loin. J’ai maintenant absorbé le nombre précis de verres qui convient au bon fonctionnement de mes mécanismes mentaux.
Accoudé au bar du Red Diamond, Gregory Lenox détaille la nouvelle recrue d'un regard intrusif.
Gregory: Tu viens d'où ma grande?
Betty: Je vis à Marigot.
Gregory: Tu faisais quoi à Marigot?
Betty ne veut pas raconter qu'elle a fait des ménages.
Betty: J'ai travaillé comme serveuse à l'ArahWak.
Betty y a travaillé quelques jours.
Geegory: Tu n'es pas restée. Pourquoi?
Betty: C'est une amie qui m'a conseillé.
Gregory: Tu t'imagines que c'est facile?
Betty ne sait que répondre.
Gregory: Enlève ta robe!
La robe de Betty glisse à terre.
Gregory: Cela ne va pas du tout! Tu proposes un hamburger. Chez nous on fait de la gastronomie, pas du fast food.
Betty: Je vais me faire dévorer par tous ces malades?
Gregory: Il faut te faire déguster. Nos clients sont des fines gueules. Il faut les mettre sur le grill.