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Coucou suisse

Eve bénéficie d’une place privilégiée au sein de l’organisation. C’est elle la potiche. Son bureau est installé juste à l’entrée du territoire réservé à son patron John Pyne. Serge Lecourt, la serpillière sur laquelle son patron s’essuie régulièrement les pieds occupe le bureau voisin. Eve est attentive aux dangers qui pourraient menacer ChronoEmpire. Elle a très bien compris que Jacques Valère est un séditieux. Elle a fait part de ses inquiétudes à John. Il lui a donné le feu vert.John Pyne s’adresse à Eve Legall pour commanditer le meurtre de Jacques Valère.

Une faiblesse

Est-ce la couleur des cheveux ou quelque autre détail? John sait que ses clients se déterminent sur des détails physiques. Les clients sont moins réactifs pour ce qui concerne le fonctionnement logique de ses machines. Les puces qui sont implantées reprennent les derniers perfectionnements algorithmiques. Les données dites culturelles sont mises à jour en fonction de l’actualité.Il y a une faiblesse dans la dernière génération des gynoïdes produites par ChronoEmpire dont Ariana fait partie. Jusqu’alors le problème n’existait pas, les modèles produits pouvaient simuler des émotions, les programmeurs avaient trouvé quelques astuces pour provoquer chez l’utilisateur l’impression d’avoir affaire à une personne sensible. La conscience de soi, la sincérité, une appréciation morale sur le bien, un comportement autonome indépendant d’un formatage inscrit dans des circuits, tous ces critères permettent d’affirmer la dimension véritablement humaine de l’objet produit. Les ingénieurs de ChronoEmpire ont longuement hésité. Avec le dEveloppement d’applications fonctionnant selon les principes d’un réseau de neurones, la production d’humanoïdes est entrée dans un domaine nouveau. Le robot a quitté l’enceinte des comportements prévisibles pour entrer dans le domaine de l’aléatoire. S’agit-il d’une intelligence? La machine est-elle dotée d’un organe équivalent au cerveau humain? Les affirmations des campagnes marketing n'ont pas permis de masquer ces interrogations dans le public. Cela a provoqué des angoisses chez les clients de ChronoEmpire. Ariana a l’impression que John Pyne se moque d’elle. Il se plaît à répéter que l’intelligence dont elle est dotée ne provient pas d’un cerveau. « Je veux mourir vivante » C'est John qui a voulu qu’elle chante cette chanson. Cela revient à affirmer qu’elle n’est pas vivante sous sa forme actuelle. Elle a l’impression que John la considère comme une débile mentale.

Roissy

John Pyne observe la longue file des voyageurs qui avance lentement dans le dédale d'un labyrinthe fait de bandes de tissu. Il aperçoit un guichet libre et il s’y rend directement. L'employée qui l’accueille lui indique que son guichet n'est pas encore ouvert. Il n’en a cure et comme il reste planté là devant elle en lui tendant son passeport, elle finit par s'en saisir avec un sourire contrarié. Il dépose ses valises puis il passe devant les autres candidats au voyage en les gratifiant d'un grand sourire moqueur.

- Tu es déjà revenu! Dis donc tu as fait vite! Bravo!

Fabienne a toujours salué ses exploits avec enthousiasme. Il apprécie de l'entendre mais aujourd'hui il a l'impression d'une attitude plutôt convenue et c'est assez désagréable. Pourtant il éprouve toujours la même satisfaction à voyager avec Fabienne. Ils font un détour par le duty free. Tandis qu’il s’installe auprès d'elle face à la porte d’embarquement, il est conscient des regards qui se tournent vers lui. Elle a tout de même vingt ans de moins. Fabienne le tire par la manche et elle lui susurre à l'oreille:

- Tu as vu cette bande de vieux cochons? Ils n'ont pas arrêté de me mater depuis que je me suis assise!

Il jette un regard vers les sièges voisins. La moyenne d'âge est élevée. Pour un voyage à destination d'un pays asiatique, il n'est pas difficile de savoir ce qui motive certains des voyageurs.

En classe Affaires

Ce n'est pas son premier vol vers Singapour, mais les choses ne se déroulent pas comme d'habitude. Sur cette compagnie il occupe toujours la même place. Sa place est libre mais le siège voisin est occupé. Il fait déguerpir l’intrus et Fabienne s’installe. Cela commence mal. John Pyne est contrarié et il décide d’être exigeant et désagréable avec le personnel du bord. Il teste le siège inclinable et le repose-pied. Normalement le repose-pied est réglable, mais celui-là ne fonctionne pas. Il essaie à plusieurs fois sans succès et sa contrariété augmente. Depuis le siège voisin Fabienne lui sourit. Elle lui presse gentiment la main, mais cela ne suffit pas à lui faire retrouver son entrain.

Cérémonial des consignes de sécurité et décollage, mais ce n'est pas comme d'habitude. Il y a quelque chose qui cloche. Lorsqu’il a demandé un oreiller supplémentaire, il n’a pas été gratifié d'un sourire et l'hôtesse lui a tendu l'objet avec condescendance. Il a bien compris qu'elle voulait lui montrer qu'elle accomplissait une corvée. Une petite peste comme les autres! Bien sûr c'est facile pour eux! Les hôtesses et les stewards ont tous moins de vingt-cinq ans et ils considèrent qu'ils ont affaire à un vieux grincheux. Justement ils vont voir de quoi il est capable, il a plus d'un tour dans son sac. L'hôtesse est venue lui servir un verre de champagne et dès qu'elle s'éloigne il brandit son verre:

- Mademoiselle! Ce verre n'est pas propre!

C’est pure invention de sa part et il lui semble qu'au lieu de se précipiter pour réparer un incident très regrettable, elle s'applique à marcher lentement vers son siège.

Un regard d'ange

L'hôtesse qui lui présente son plateau repas a un regard d'ange. Il a du mal à détacher son regard d'un visage aux formes douces. Lorsqu’il baisse les yeux il constate que les jolies hôtesses sont utilisées pour distraire l'attention des passagers de la médiocrité des repas. C'est fade et sans goût. Il avale quelque chose qui ressemble à du papier mâché. Dégoutté il repousse le plateau. Il observe ses voisins et il s’agace de constater qu'ils ont tous des sourires enchantés. John Pyne est convaincu d'être le bien le seul dans cet avion à avoir encore un palais. De toutes façons il ne peut pas manger avec un couteau en plastique, il est attaché aux couverts en métal. Sans doute une autre époque. Les souvenirs d'école lui reviennent. L'âge de pierre, ensuite l'âge de bronze, puis l'âge de fer. Il vit une période que l'on appellera un jour l'âge du pétrole. Le problème c'est que quand il y aura encore des pierres et du bronze, il n’y aura sans doute plus de pétrole.

Cabine de pilotage

Son voisin de gauche reste absorbé dans sa lecture. A sa droite Fabienne arbore un sourire satisfait. Elle a toujours une attitude adaptée à la situation du moment. Elle a à peine touché au repas. Elle observe un régime alimentaire très rigoureux. Il approuve, mais pour sa part il s’inquiète assez peu de voir sa taille s'épaissir. Il décide cependant qu'il est temps pour lui de faire un peu d'exercice et il se lève péniblement avant de s’engager dans le couloir.

Au fur et à mesure de son avancée vers l'avant de l'appareil John Pyne a la sensation de basculer. A l'évidence l'avion semble avoir amorcé sa descente. Il consulte sa montre. Cette descente est tout à fait surprenante si l'on s'en tient à la durée du vol. Dans cette situation il se sent naturellement entraîné vers l'avant de l'appareil et il se trouve bientôt devant une porte. C'est certainement la porte de la cabine de pilotage. Il se dit que c'est sans doute interdit mais la curiosité est la plus forte.

Il fait basculer la poignée et il pousse la porte qui n'offre aucune résistance. Il s’attendait à ce qu'elle soit fermée. Ce qui l’inquiète davantage c'est qu'il n'y a aucun équipage aux commandes de l'appareil. Les deux fauteuils sont vides. Cette découverte est vraiment trop invraisemblable. John Pyne a besoin de faire une pause pour réfléchir et il s’écroule dans l'un des fauteuils. Après tout puisque la place est libre on serait mal venu de lui reprocher de s’installer.

Depuis qu’il est assis il a l'impression que l'appareil a cessé sa descente. Est-ce bien le cas? Peut-être la sensation est-elle différente maintenant qu’il est assis? Cependant il se dit que la situation est complètement folle. Il voit toutes sortes de cadrans et d’écrans mystérieux. Des chiffres qui défilent, des aiguilles qui s’agitent. Il suppose que tout est normal, la seule anomalie c’est qu’il est le seul dans la cabine de pilotage. Conduire un avion c’est sans doute plus noble que de conduire un bus mais c’est quand même un travail d’exécutant. Rien à voir avec la noblesse de ses fonctions de manager. En tout cas sur cet avion tout fonctionne de travers. D'abord des détails et puis cela n'a fait qu'empirer. Il n’aurait jamais dû monter dans cet appareil. C'est comme pour les restaurants. Il se souvient de ce qu’il a souvent expliqué à Fabienne:

- Si en t'installant à la table d'un restaurant tu constates le moindre défaut, tel qu'un couvert ébréché ou une serviette mal pliée il faut immédiatement quitter les lieux.

- Pourquoi? Ces simples détails ne signifient pas que la cuisine sera mauvaise?

- Mais si bien sûr! Si un restaurateur n'est pas capable de gérer des détails aussi simples comment peut-on être sûr qu'il est capable de maîtriser une recette un tant soit peu élaborée?

Sur ce point il a souvent constaté qu’il avait raison. Depuis qu’il a mis les pieds dans cet avion il est allé de déconvenue en déconvenue. C'est de pire en pire mais la différence avec un restaurant c'est qu'il est impossible de descendre d'un avion en vol. Il s’efforce de se raisonner: l'équipage est certainement installé ailleurs dans l'avion. Ils ont mis le pilote automatique et ils doivent taper le carton dans quelque recoin de l'appareil.

Un autre verre de champagne?

Albet bat en retraite, d'ailleurs il ne se sent pas très bien et il dirige ses pas vers les toilettes. Apparemment le personnel chargé de l'entretien n'est pas à la hauteur. C'est immonde et en sortant il est décidé à faire part de son indignation auprès d'une hôtesse. Il avise une porte sur laquelle figure un avertissement: "Réservé au personnel" Il estime qu’il est suffisamment en colère pour passer outre. Lorsqu’il ouvre la porte il reste sans voix. Protester sur la tenue des toilettes semble tout à fait déplacé car à l'évidence il se trouve ici dans un local technique à présent utilisé pour d'autres activités. Il semble que les acteurs d'une séquence torride ont si bien chahuté qu'un bac en plastique s’est renversée. Un liquide brunâtre s'est répandu sur le sol au milieu des immondices. Dans ce décor se déroule une scène qui fait partie des grands classiques. Il reconnaît l'hôtesse qui lui a apporté son repas dans le personnage principal. Elle est besognée par le steward et elle prodigue ses soins à un autre monsieur. Elle ne veut pas se laisser distraire de l’œuvre qu'elle accomplit en se conformant au principe de bonne conduite qui veut que l'on ne parle pas la bouche pleine. Le steward qui n'a pas les mêmes contraintes tourne la tête vers lui:

- Désolé Monsieur cette pièce est réservée au personnel!

Confondu par son extrême politesse et par l'exactitude de la remarque, John Pyne referme discrètement la porte. Il s’est réfugié sur son siège. Il est décidé à ne plus en bouger avant l'atterrissage. Il est monté dans un avion contrôlé par une bande de malades et de pervers. Il sait maintenant pourquoi il n’a trouvé personne au poste de pilotage: au lieu d'assurer le confort et la sécurité des passagers les pilotes et les hôtesses s'envoient en l'air. Il est à peine assis qu’il a une impression étrange. Son malaise ne fait que s’accroître. Il lui semble ne pas reconnaître certains des visages qui l'entourent. Il a l'impression d'un ensemble assez homogène mais il n’en plus aussi sûr à présent. Ce monsieur qui égrène un chapelet n'était pas là tout à l'heure. Et ces enfants qui chahutent sur leurs sièges n'étaient pas là non plus. Cette place là au premier rang était vide. Elle est à présent occupée par un gros monsieur dont les bourrelets de graisse débordent du siège. Comment est-ce possible? Et puis voilà l'hôtesse qui s'avance vers son siège:

- Un autre verre de champagne Monsieur?

Elle est gonflée celle-là! Il lui semble bien que la dernière fois qu’il l’a aperçue, son nez se trouvait placé entre deux jambes qui n'étaient pas les siennes et elle accomplissait une tâche qui n’était pas inscrite dans le plan de vol. Pourtant son regard parait si limpide, son sourire reflète une telle innocence, qu’il en reste perplexe. Il parvient tout de même à articuler:

- Oui Mademoiselle, s'il vous plaît.

Après tout c'est à elle qu’il doit s’adresser, car s’il s’en tient à une image qui est restée dans sa mémoire elle se trouvait récemment dans une position qui la rendait très proche du personnel naviguant.

- Dites-moi mademoiselle ... Il y a bien un commandant à bord de cet avion?

- Bien sûr que non Monsieur! Il y a longtemps qu'ils ont été supprimés, cela coûtait trop cher! Vous désirez autre chose?

Bien sûr elle se moque de lui. Comment se pourrait-il vraiment qu'il n'y ait personne aux commandes? Il ne parvient pas à imaginer un tel cas de figure. Pour lui c'est une impossibilité. Un avion ne peut pas voler sans pilote, de même qu’il y a toujours eu quelqu'un quelque part pour présider aux destinées du monde.

Il constate que son voisin a finalement détaché les yeux de son écran. Il va probablement visionner un nouveau film. Avant qu'il ne fasse sa sélection, John Pyne se tourne vers lui:

- Bonjour! Savez-vous s'il y a un Commandant de bord sur ce vol?

- Je ne sais pas mais il est possible qu’il n’y en ait pas. Aujourd'hui voyez-vous, nous devons faire confiance à des systèmes automatiques. Ainsi voyez-vous le marché...

- Le marché?

Tout le fonctionnement de notre économie repose sur des mécanismes de marché. Ainsi supposez que l'offre augmente, que se passe-t-il?

C’est à un vieux routier de la finance qu’il s’adresse. Qu’est-ce qu’il croit?

- Voyons c'est très simple si l'offre augmente les prix baissent.

- Exactement! Et comme les prix baissent les profits diminuent, et si les profits diminuent les entreprises vont avoir tendance à diminuer leur offre et les prix remonteront. Vous voyez bien comme tout cela est simple.

- Je le vois bien, mais en ce qui concerne cet avion, je ne vois vraiment pas pourquoi nous pourrions nous passer d'un Commandant de bord!

- Vraiment vous ne voyez pas? Pourtant c'est évident! Si l'avion monte il suffit d'utiliser un mécanisme très simple qui va détecter ce phénomène et déclencher une action qui va permettre de remettre l'avion au bon niveau. Vous voyez bien comme c'est simple! Le Commandant de bord ne fera pas mieux!

Mayonaise

Son voisin considère que sa démonstration est parfaitement claire. La discussion étant close, il enclenche un bouton pour visionner une nouvelle vidéo.

John Pyne a renoncé à poser à son voisin la question qui l'inquiète: et pour l'atterrissage? Décidément il n'est pas tranquile et il retourne à la cabine de pilotage. Il est soulagé. Un vieux monsieur est assis dans le siège du pilote.

- Vous êtes le Commandant de bord?

- Absolument pas! Je passais par là. Ici les sièges sont beaucoup plus confortables.

- Il n' y a donc pas de pilote? Pas de Commandant de bord?

- A proprement parler non. Si vous voulez une réponse claire à votre question, personne ne dirige quoi que ce soit dans cet avion. Vous êtes étonné? Moi cela ne m'étonne pas. Avant j’étais comme vous, il me paraissait absolument normal que quelqu'un soit responsable à bord d'un avion. Et en fait non! En tout cas pour ce qui concerne cet avion en particulier. On peut même dire qu'il s'agit d'un vol un peu spécial. Tout s'est passé comme d'habitude au décollage, et puis il y a eu une anomalie. Le pilote et le copilote on tous les deux été victimes d'un malaise.

- Vous pouvez m'en dire plus?

- Un problème de toxine dans la mayonnaise. Le Commandant de bord et le copilote ont été atteints. D'après mes informations ils étaient tous les deux accros de sandwichs au thon avec beaucoup de mayonnaise.

< p>- On ne peut tout de même pas laisser cet avion continuer ainsi. Ça va mal finir!

- Vous avez raison. Pourtant si voulez mon avis le mieux que vous ayez à faire c'est de vous asseoir tranquillement. Jusqu'à présent tout s'est bien passé. Le pilotage automatique fonctionne et vous pouvez constater que notre appareil reste parfaitement stable. Et puis il se peut très bien que nos pilotes sortent du coma.

John Pyne apprécie les sièges de l’équipage qui sont particulièrement confortables. Si John Pyne fait le bilan, la situation s’est tout de même considérablement détériorée. Hier encore il régnait en maître absolu sur son entreprise. Il doit à présent se soumettre aux fantaisies d’une compagnie aérienne à la dérive.

Des habitudes à Singapour

John Pyne a su trouver des solutions pour ne pas avoir à subir les formalités qui peuvent plomber un voyage. Il est convaincu de l’agrément qu’il peut y avoir à voyager léger. Il évite ainsi l’attente au carrousel des bagages et il rejoint rapidement le Fullerton, un hôtel prestigieux où il a ses habitudes. John Pyne apprécie cette ville pour sa propreté et sa sécurité. Il ne souffre pas des dispositifs attentatoires à sa liberté. Il ne crache pas par terre, il ne mâche pas de chewing-gum et il n'urine pas dans la rue, toutes ces infractions étant passibles d’une amende. Avec Fabienne ils déambulent dans un quartier où les tailleurs sont habiles pour faire chauffer la carte de crédit des touristes. John Pyne sélectionne différents coloris de soie pour ses chemises sur mesure et Fabienne fait le choix de quelques robes pour elle et ses amies. Des petites mains travailleront durant la nuit et la commande leur sera livrée demain matin à la réception de l'hôtel.

Kuala Lumpur Malaisie

Une partie des composants qui entrent dans la fabrication des gynoïdes provient de l'île de Penang en Malaisie. Les usines emploient des travailleurs migrants venus du Vietnam, du Népal, d'Indonésie et du Bangladesh. Fabienne l'attendra au Fullerton pendant que John Pyne négociera avec ses partenaires. Le chauffeur qui l'attend au pied de l'hôtel le dépose à l'aéroport de Changi. Il y a une heure de vol jusqu'à Kuala Lumpur.

Ses partenaires ont mis une voiture à sa disposition. C'est une grosse berline équipée d'un système d’aide à la conduite semi-autonome. Après quatre heures de route la berline s'engage sur le Penang Bridge. John Pyne laisse son automobile trouver son chemin dans une ville qu'il ne connaît pas. Il circule dans une petite rue fréquentée par de nombreux deux-roues. La voiture s'engage dans un parking souterrain puis dans une sorte de tunnel. Une porte coulissante se referme. Il doit être arrivé. Il s'attendait à être reçu par un comité d’accueil attentif à son statut de client. Il y a une porte. Il la pousse et il s'engage dans un étroit couloir.

John comprend que c'est la fin du voyage. Il n’aura pas droit à des obsèques et cela lui donne pleinement satisfaction. Ils sont tout de même assez nombreux ceux qui auraient pu se réjouir de l’annonce de sa mort. Ils le haïssent et il ne peut pas vraiment leur donner tort. Et puis s’il bénéficie de l’indifférence de quelques-uns de ses proches, c’est bien parce qu’ils ne le connaissent pas suffisamment, sinon eux aussi le détesteraient. Il peut donc se féliciter de ne faire de la peine à personne. En ce qui concerne ses ennemis, ils se répartissent en deux catégories: ceux qui l'ont conduit jusqu'ici savent précisément ce qui va advenir, les autres vont longtemps s’interroger sur la fin de quelqu’un qu’ils détestent. Cette incertitude les enfermera dans l’impasse d’une vengeance qu’ils ne pourront jamais assouvir et ils continueront longtemps à barboter dans la fange de leurs aigreurs.

Ce lieu a pour caractéristique d’être éloigné de toute présence humaine. La douleur qui l’oppressait a fini par abandonner la partie. S’il ne souffre pas c’est sans doute parce qu’il sent qu’il n’est plus vraiment conscient. L’espace dans lequel il se trouve s’assombrit davantage. Est-il vrai que l’on voit défiler toute sa vie au moment de mourir? Cela ne le concerne pas. Nul ne peut comprendre combien sa vie a été riche et intense. Il restera un privilégié jusqu’à la fin, il en est persuadé. C’est une fin dont il restera le seul à connaître le mystère.

Elles se sont croisées. Jeanne et Fabienne n'ont pas les mêmes centres d'intérêt.

Pour Fabienne la présence de Jean Michel sur Saint Barth est tout à fait dèplacée. Ils n'appartiennent pas au même monde.

Avec son petit sac à dos ce voyageur ressemble à un SDF. Fabienne a ses critères.