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Jeanne Marge habite Orléans Quarter. Dingue de lecture, Jeanne vit au cinquième, à une hauteur suffisante pour disposer d’une vue en surplomb sur les toits voisins. C’est un lieu pour s’évader en contemplant les nuages. Elle en a fait un refuge confortable où elle peut recevoir quelques amis. L’exiguïté de sa chambre opère un tri, les corps qui viennent se glisser entre ses draps doivent être suffisamment sveltes, car ses livres sont son univers, ils sont entassés un peu partout. Elle les a stockés sous son lit et sur ses armoires, ou bien empilés dans les recoins du salon. Il y a ceux qui lui ont été offerts ou qu’elle a achetés, des livres qui ont fait leurs preuves, le résultat des travaux d’écrivains confirmés et puis, il y a ceux qui sont encore sous forme de manuscrits. Il y a des pages dont la lecture est parfois une sorte de punition. Il y a des projets qui ne sont pas vraiment aboutis qu’elle se contente de parcourir. Elle privilégie le temps qu’elle consacre à des écrits qui révèlent ceux auxquels pourra être décerné un titre qui ne peut être usurpé, le titre d’auteur réservé exclusivement à ceux qui ont fait l’objet d’une reconnaissance largement partagée.

Elle a un appétit d’oiseau. Elle a délaissé les commerces alimentaires pour les librairies. Elle cuisine bien mais surtout vite, le temps qu’elle consacre à la lecture est trop précieux pour qu’elle s’attarde dans des activités secondaires. Et puis elle suit les conseils de son médecin le docteur Bertheloult, elle ne travaille pas trop. En fait elle ne travaille pas, du moins c’est ainsi qu’elle vit son quotidien puisqu’elle est payée pour lire. Jeanne connaît peu ses voisins, le professeur Jean Abram mis à part. Elle partage avec lui une passion pour les mots et une grande indifférence pour les biens matériels. Avec lui elle s’évade, il leur faut des amis, avant tout des amis, ceux avec lesquels les discussions ne se terminent jamais. Ensemble ils vont jusqu’aux limites extrêmes de la fatigue comme s’il y avait une vérité ultime, quand rien, aucune action n’est déraisonnable, quand tout est possible. Jeanne a besoin de sentir un élan, une passion qui l’emporte. Le quotidien l’oblige à revenir poser ses pieds sur terre, à accomplir les obligations professionnelles qui la font vivre.

C’est seulement lorsque le soleil est au plus haut qu’elle émerge enfin. Elle est aimée. Ils ont leurs extases. Elles viennent à la fin de toutes les nuits qu’elle met en scène. Il lui appartient bien qu’il s’échappe parfois et c’est ce petit pouvoir qu’elle aime. Parfois il est tout de même un peu limite. Elle aimerait qu’il saisisse un peu mieux ces nuances qui font l’homme de théâtre, le poète. Il a ses côtés obscurs. C’est un timide, un besogneux. En fait, c’est surtout une relation de lit. Si elle n’était pas là pour faire vivre leur histoire, ils sombreraient dans une platitude et une banalité extrêmes. Elle aime quand ça vit, elle aime quand ça bouge. Elle aime cette liberté mais elle n’est pas sûre d’aimer l’assentiment qu’il lui donne. À vouloir éviter tout rapport de force, il se réduit, il s’étiole. Elle aimerait sentir une plus grande résistance. Elle est femme de son siècle à part entière. Elle aime le pouvoir, autant pour le subir que pour l’exercer. Elle n’est pas quelqu’un de tranquille. Les soirées camomille, cela n’est pas vraiment son style. Donc, c’est elle qui anime. Musique, réalisations culinaires, ils commencent à vivre à partir du premier apéritif. Et puis il y a cet autre jeu, celui de son désir, constant, habituel, dont elle dispose pour dire oui aujourd’hui. Demain? Peut-être…

Je suis conseillère en ressources humaines. Officiellement, j'accompagne les restructurations, j'aide les salariés à gérer leur carrière et j'interviens dans la prévention des risques professionnels. En pratique, je passe mes journées à écouter des gens qui cherchent une issue. Certains veulent partir, d'autres rester, beaucoup ne savent plus très bien ce qu'ils veulent. J'observe leurs hésitations, leurs renoncements, leurs petites stratégies de survie. C'est un métier qui m'oblige à regarder les autres vivre alors que je cherche encore ce que je veux faire de ma propre existence.

Je lis comme d'autres respirent. Les livres occupent chaque recoin de mon appartement et parfois davantage encore mes pensées. Ils m'offrent des vies parallèles, des possibilités infinies, des personnages dont les passions me paraissent souvent plus réelles que les conversations ordinaires. Le soir, lorsque je ferme enfin un manuscrit ou un roman, j'éprouve parfois une légère déception à retrouver le monde tel qu'il est.

Ce soir pourtant, je quitte mes livres. Je vais descendre quelques étages, traverser le quartier et rejoindre Jacques, le professeur qui habite au premier. Avec lui, les discussions dérivent facilement vers la littérature, le théâtre ou des sujets plus personnels. J'ignore toujours où s'arrête l'amitié et où commence autre chose. Cette incertitude me plaît davantage que toutes les certitudes.

Mais ces préoccupations deviennent secondaires depuis que John Pyne est entré dans ma vie. Je sais désormais que sa femme n'est pas morte dans un simple accident de voiture. Cette vérité lui donne une raison de me craindre et me permet d'exercer sur lui une pression qu'il supporte de plus en plus mal. Lorsqu'un de ses hommes commence à me suivre, je comprends que notre partie vient de changer de nature. Les livres m'ont appris que certains secrets valent plus cher que l'argent. Je suis sur le point de vérifier si c'est vrai.

Pour Jeanne les ficelles sont un peu grosses.

Jeanne n'a pas intégré la lecture sur écran.

Jeanne apprécie l'inspecteur Jules Maigret, le héro de Simenon, pour sa bonhomie et pour la clarté de ses intentions. Le personnage de Jules Compactor lui semble plus inquiétant./