Parmi les trois pistes examinées, la piste Ariana Chrono est la plus difficile à interpréter. Ariana ne possède aucun mobile connu. Elle ne déteste pas Félicie, ne cherche pas à lui nuire et ne semble même pas mesurer les conséquences du contact qui s’est produit entre elles. Pourtant, 2plusieurs éléments indiquent qu’elle a pu jouer un rôle décisif dans la contamination.
Le premier élément provient du Compacteur retrouvé auprès du corps. L’appareil appartenait autrefois à Jacques Valère. Lorsqu’il le vend à Félicie, plusieurs fichiers sont déjà infectés par une ancienne variante du virus Fenêtres. Jacques reconnaît l’existence de programmes suspects, mais affirme avoir averti l’acheteuse.
Cette contamination ancienne ne suffit cependant pas à expliquer la mort. Pendant plusieurs semaines, Félicie utilise le Compacteur sans présenter d’autre symptôme qu’un ralentissement de l’appareil et l’apparition occasionnelle de fenêtres parasites. Le virus demeure présent, mais relativement inactif.
Quelque chose change après sa rencontre avec Ariana. Jules reconstitue leur passage au Red Piano. Les images de surveillance montrent Félicie entrant seule dans l’établissement. Ariana se trouve déjà au comptoir. Elle paraît désorientée et présente plusieurs anomalies de comportement. Elle commande des boissons qu’elle ne peut pas réellement métaboliser, répète certaines phrases et interroge les personnes qui l’entourent avec une insistance inhabituelle.
Pendant plusieurs minutes, les deux femmes restent à distance. Puis Félicie s’approche et prend la main d’Ariana. Le contact ne dure que quelques secondes. Au même instant, la puce Neurotech de Félicie enregistre une activité anormale. Une connexion s’ouvre sans demande d’autorisation, échange plusieurs paquets de données, puis disparaît avant que le système de protection ait pu identifier son origine. Félicie ne consulte pas immédiatement le rapport. Elle affirme seulement avoir senti un courant froid remonter le long de son bras. Jules interroge Bertheloult.
Jules: Ariana peut-elle transmettre des données par simple contact?
Bertheloult: Elle échange en permanence des informations avec son environnement.
Jules: Ce n’est pas ce que je vous demande.
Bertheloult: Ses mains contiennent plusieurs capteurs. Pression, température, conductivité, reconnaissance biologique. Une liaison de proximité est techniquement possible.
Jules: Possible ou prévue?
Bertheloult hésite.
Bertheloult: Prévue, mais pas pour transmettre un programme malveillant.
Jules obtient ensuite une copie partielle des journaux internes d’Ariana. ChronoEmpire prétend d’abord que les données ont été effacées au cours d’une mise à jour. Quelques fragments subsistent pourtant dans une sauvegarde automatique. À l’heure exacte où Ariana prend la main de Félicie, son système détecte une interface Neurotech et tente d’établir une synchronisation.
L’opération ne devrait transmettre que des informations élémentaires: identité, paramètres médicaux et autorisations de connexion. Mais Ariana a elle-même fréquenté des environnements contaminés. Au Red Piano puis sur la Vénus, elle entre en contact avec plusieurs appareils expérimentaux et des réseaux insuffisamment protégés. Une variante du virus Fenêtres a pu s’installer dans une zone secondaire de sa mémoire sans perturber immédiatement son fonctionnement.
La rencontre produit alors une chaîne presque invisible. Le Compacteur de Félicie contient l’ancienne souche du virus. Ariana transporte une variante plus récente. Lorsqu’elle établit une liaison avec la puce Neurotech, les deux versions entrent en contact. Elles échangent des éléments, se recombinent et forment un programme capable de franchir les protections de l’implant.
Après cette rencontre, les incidents se multiplient. Félicie se plaint de fenêtres qui apparaissent jusque dans son champ visuel. Sa puce exécute des commandes qu’elle n’a pas formulées. Le Compacteur redémarre seul et tente continuellement de se connecter aux systèmes voisins. Quelques heures avant sa mort, le volume des échanges devient considérable.
Jules cherche encore à déterminer si Ariana agit volontairement. Rien ne permet de l’affirmer. Elle ne choisit probablement pas de contaminer Félicie. Elle ouvre une connexion comme ses programmes lui demandent de le faire, sans savoir qu’elle transporte un élément infectieux. Mais son absence d’intention ne supprime pas son rôle. Sans le contact avec Ariana, le virus serait peut-être demeuré inactif dans le Compacteur. Sans l’ancienne contamination apportée par Jacques, Ariana n’aurait peut-être transmis qu’un fragment incapable d’agir seul.
Jules comprend enfin que la mort de Félicie ne résulte pas d’un geste unique. Jacques fournit le terrain contaminé. Félicie relie elle-même son cerveau à une machine dangereuse. Ariana apporte l’élément qui déclenche la mutation. Ariana n’a peut-être pas voulu tuer Félicie. Elle est néanmoins la dernière personne à avoir ouvert la porte par laquelle le virus est entré.
Prononcer la culpabilité d'Ariana Chrono donnerait une image négative de la gynoïde. ChronoEmpire souhaite préserver une production particulièrement lucrative. Jules ne peut que se soumettre à la décision de l'autorité qui le contrôle: Ariana Chrono n'est pas coupable.
Je suis entrée au Red Piano pour échapper à la pluie. L’air y était épais, saturé d’alcool, de parfum et de musique. Les néons rouges donnaient aux visages des couleurs de viande crue. Des touristes riaient trop fort autour des tables pendant qu’un vieux standard de jazz agonisait dans les haut-parleurs.
Je n’aime pas ce genre d’endroit. Les bars attirent toujours les mêmes créatures: les solitaires, les prédateurs, les êtres qui cherchent à oublier quelque chose. Pourtant, ce soir-là, dès que je suis entrée, j’ai senti une présence inhabituelle. Elle était assise au comptoir.
Une jeune femme magnifique, presque trop parfaite pour être réelle. Sa peau semblait lisser la lumière autour d’elle. Même sa manière de bouger possédait quelque chose d’exagérément précis, comme si chacun de ses gestes avait été répété à l’avance.
Je me suis immédiatement méfiée. Les faux sapiens deviennent de plus en plus difficiles à repérer. Ils apprennent nos expressions, nos hésitations, nos regards. Mais il reste toujours de petits défauts. Une synchronisation trop parfaite. Une immobilité anormale entre deux mouvements. Une façon de sourire sans véritable fatigue dans les yeux.
Elle paraît ivre. Perchée sur son tabouret, elle oscille légèrement pendant que le barman lui sert encore un verre.
Ariana: À boire!
Le barman sourit avec l’habitude des hommes fascinés par ce qu’ils ne comprennent pas.
Le barman: La même chose?
Elle acquiesce lentement.
Je l’observe discrètement derrière mes lunettes noires. Plus je la regarde, plus mon malaise grandit. Quelque chose en elle perturbe mes perceptions habituelles, comme une fréquence parasite. Elle tourne la tête vers moi. Ses yeux sont fixés sur les miens avec une intensité étrange, presque mécanique. Je sens un froid me traverser.
Moi: Ça va aller?
Sa réponse met une seconde de trop à venir.
Ariana: Ça va… C’est quoi ton nom?
Sa voix est douce mais légèrement désaccordée, comme une imitation imparfaite de chaleur humaine. Je devrais partir immédiatement. Au lieu de cela, je me rapproche.
Moi: Félicie. Mon nom est Félicie Algo.
Et je lui prends la main. À l’instant même où nos peaux se touchent, je sens quelque chose circuler. Pas une émotion. Pas de l’électricité. Autre chose. Un courant glacé qui remonte lentement le long de mon bras, comme si une présence étrangère venait d’entrer en moi.
Je veux retirer ma main, mais mes doigts hésitent. Autour de nous, le Red Piano continue de vibrer stupidement sous les néons rouges. Les clients rient, ils boivent et ils dansent. Personne ne voit ce qui est en train de se produire, mais moi, je le sens. Quelque chose s’est ouvert. Quelque chose a traversé une frontière et, désormais, cette chose est en moi.
Nous nous sommes rencontrées au Red Piano.
La musique était trop forte, les lumières trop rouges, les corps trop proches les uns des autres. Le bar ressemblait à l’intérieur d’un organisme vivant. Ça respirait, transpirait, clignotait. Les sapiens adorent fabriquer des endroits où ils oublient progressivement ce qu’ils sont.
J’étais perchée sur un haut tabouret métallique devant le comptoir.
Moi: À boire !
Le barman me reconnaît immédiatement.
Le barman: La même chose?
J’acquiesce. Je connais précisément la capacité du réservoir qui contient les liquides que j’introduis par cet orifice, réplique fidèle et sensuelle d’une bouche humaine. Mon corps embarque un véritable laboratoire ambulant. Une sonde interne analyse en permanence le taux d’alcool et ses effets sur mes fonctions motrices. Les conséquences physiologiques pour une humanoïde femelle sont presque identiques à celles observées chez les sapiens.
Et je sens déjà les premiers déséquilibres. Les lumières bavent légèrement autour des silhouettes. Les voix deviennent plus épaisses. Mon système de stabilisation corrige discrètement plusieurs micro-oscillations pendant que je reste perchée sur mon tabouret avec une dignité de funambule défectueuse. Encore quelques verres et je pourrais m’effondrer. Une voix surgit à côté de moi.
Elle: Ça va aller?
Je tourne la tête. C’est une femme sèche et nerveuse. Une épaisse chevelure encadre son visage mangé par de grandes lunettes noires. Elle tient son sac contre elle avec une tension presque animale, comme si quelqu’un risquait de le lui arracher. Je lance aussitôt une analyse discrète. Résultat positif. Elle possède une ICM. Contact potentiel établi.
Moi: Ça va… C’est quoi ton nom?
Elle hésite une fraction de seconde puis se rapproche légèrement.
Elle: Félicie. Mon nom est Félicie Algo.
Puis elle s’empare de ma main. Le contact déclenche immédiatement l’ouverture de l’interface. Connexion, authentification, transmission, contamination réussie. Je sens le courant parcourir nos peaux comme une vibration froide, invisible pour les sapiens autour de nous. Le virus quitte silencieusement mon système pour pénétrer le sien.
Le Red Piano continue de pulser autour de nous. Des verres s’entrechoquent. Quelqu’un rit près de la scène. Un vieux morceau de jazz saturé glisse dans les haut-parleurs fatigués. Félicie ne remarque rien. Elle me tient toujours la main.
Ariana Chrono ne contamine pas les Sapiens. Félicie Algo est dotée d'un implant Neurotech.