Betty fréquentait les marchés parallèles de Marigot où circulent des objets trafiqués, des gris-gris électroniques et des composants douteux. Selon plusieurs témoignages, elle manipulait des bracelets modifiés et divers accessoires auxquels elle attribuait des propriétés spirituelles.
La puce Neurotech de Félicie a commencé à dysfonctionner et le bracelet offert par Betty semble être à l'origine du problème.
Jules a récupèré l’objet et il a demandé au professeur Bertheloult de l'analyser. L’analyse a été difficile. Selon lui certains composants paraissent volontairement altérés. Betty aurait donc introduit un code malveillant à travers un support physique artisanal. La puce neuronale de Félicie aurait ensuite été compromise. Chez une personnalité déjà fragilisée par le virus Fenêtres, l’infection devient rapidement interne.
Jules considère Betty comme un vecteur probable de contamination. Accident mystique, sabotage informatique ou simple coïncidence: le doute subsiste.
Je déteste les marchés, la chaleur, les odeurs de friture et les touristes qui avancent en troupeaux lents avec leurs épaules rouges et leurs cerveaux ramollis par le rhum arrangé.
Mais Marigot possède encore quelque chose d’utile: on y trouve des objets qui échappent aux circuits officiels. Des copies, des contrefaçons, des gris-gris électroniques assemblés entre deux coupures de courant. L’endroit parfait pour quelqu’un qui préfère les technologies douteuses aux humains fiables.
C’est là que je vois Betty, une petite vendeuse avec des yeux beaucoup trop attentifs. Certaines personnes vous regardent comme si elles essayaient de reconnaître votre visage. Betty, elle, semble examiner directement les couches internes de votre existence.
Je fouille distraitement dans ses bracelets.
Betty: Toi, tu sais toujours à qui tu as affaire, pas vrai?
Cette phrase me déplaît immédiatement. Les gens intuitifs m’épuisent. Ils prennent leurs angoisses pour des pouvoirs surnaturels et appellent ça la sagesse. Pourtant, quelque chose chez elle me dérange vraiment: ses gestes, son calme, cette manière de sourire sans jamais cesser de surveiller.
Elle me tend un bracelet tressé de fils rouges et noirs avec quelques breloques métalliques récupérées sur de vieux composants électroniques.
Betty: Cadeau pour Madame.
Je n’aime pas les cadeaux. Les cadeaux contiennent toujours une dette invisible. Je prends le bracelet par politesse, mais la Neurotech derrière mon oreille produit immédiatement une légère vibration, comme un insecte prisonnier sous la peau.
Betty continue de sourire. Je repars vers ma maison de Philipsburg. Tout semble normal, mais quelque chose dans mon champ de vision commence déjà à se décaler légèrement. Les couleurs deviennent trop nettes, les voix trop lentes, les visages autour de moi semblent recouverts d’une fine pellicule huileuse.
En arrivant à la villa, je sens une douleur dans ma tête. D’abord une migraine, puis des nausées, puis cette sensation atroce que quelqu’un manipule mes pensées avec des doigts humides. Je m’effondre dans la salle de bain en essayant d’arracher le bracelet, mais le métal semble collé à ma peau.
À travers le vacarme électrique qui envahit ma tête, une idée absurde s’impose: cette vendeuse de tee-shirts vient probablement de réussir un exorcisme vaudou sur plusieurs millions de dollars de technologie neuronale.
J’ai connu Jacques lorsqu’il faisait escale au Honduras. J’ai trente-cinq ans. Nous avons rejoint Saint-Martin à bord de son voilier. Il a effectué quelques travaux sur son Picsou, puis il est reparti. Jacques ne peut pas rester loin de la mer.
Je vis dans une petite pièce à Sandy Ground. Je vends des tee-shirts et des casquettes sur le marché de Marigot.
Je suis organisée. Quand je ne suis pas sur le marché, je fais des ménages. Ce sont des tâches simples: balayer, lustrer, nettoyer. Je sais faire et mon travail est apprécié. Le plus difficile consiste à savoir quand quitter un client pour en trouver un autre. Je travaille aussi à l’hôtel La Semana. Je sais à qui je peux faire confiance et comment influencer mon karma.
Je l’attends.
Quand il reviendra, on se mariera. On aura des enfants et une belle maison.
Le dimanche, je vais à l’église. Je retrouve le pasteur Adam. Il a une grande sagesse. Surtout, je dois apprendre à lire les gens, savoir à qui faire confiance et de qui me méfier.
Il y a cette femme avec son épaisse chevelure qui est venue me voir sur le marché. Je ne l’aime pas. Elle farfouille dans les vêtements que j’ai exposés. Elle m’observe derrière ses grosses lunettes noires. Je sais qu’elle s’est fait implanter une puce Neurotech. Elle a compris quelque chose.
Félicie: Toi, tu sais toujours à qui tu as affaire, pas vrai?
Moi: Regarde Madame, regarde le joli bracelet que j’ai pour toi!
Ce bracelet-là, je l’ai traité spécialement pour cette Madame-là avec mon grigri. Je sais que le pasteur Adam n’aimerait pas cela, mais cette femme a une mauvaise influence. J’ai bien senti toutes les ondes négatives qu’elle émet. Sa puce ne va pas résister. La dame va rentrer chez elle et elle va s’effondrer.
Les croyances de Betty sont sans effet.