Élise Gillet aurait été impliquée dans l’accident ayant coûté la vie à Isaac Abram. Cette nuit-là, elle circulait à bord d’un cabriolet noir sur une route côtière de Saint-Martin. Plusieurs témoins décrivent une conduite rapide et instable. Isaac venait de quitter précipitamment la Vénus après une intrusion liée à ChronoEmpire. Le choc est survenu peu après. Élise affirme avoir perdu le contrôle du véhicule à cause de l’état de la chaussée. D’autres évoquent une distraction ou un état d’ébriété léger.
Après la collision, le cabriolet se serait immobilisé quelques secondes avant de repartir. Délit de fuite suspecté. Aucune preuve formelle ne permet cependant d’établir une intention volontaire. L’affaire s’ajoute à une longue série d’événements violents reliant Isaac Abram au cercle gravitant autour de ChronoEmpire.
Je roule vite parce que les gens riches aiment croire que la vitesse appartient uniquement à leurs voitures de collection. La moto fend les rues de Saint-Martin comme une lame chaude. L’air de la nuit sent le sel, l’essence et les fleurs tropicales légèrement fanées.
Derrière moi, la Vénus disparaît lentement dans l’obscurité avec ses milliardaires enrubannés et ses couloirs parfumés au désinfectant de luxe. Dans ma poche repose encore le décret signé ChronoEmpire, mon arrêt de mort administratif.
Je souris sous mon casque. John Pyne vient de découvrir que même les rois technologiques demeurent de vieux hommes fragiles lorsqu’on les enferme seuls avec leur peur. Je repense encore à son visage qui blanchissait tandis qu’il cherchait son souffle. J’aurais peut-être dû le finir. Une pression supplémentaire. Quelques secondes de plus.
Mais je n’aime pas tuer directement. Cela crée trop de paperasse émotionnelle. Alors je roule. La route longe la mer. Les lampadaires bavent sur le bitume humide. La nuit semble presque paisible.
Puis arrivent les phares. Un cabriolet noir, trop rapide, légèrement instable. Je reconnais immédiatement Élise Gillet. Même à distance, cette femme semble rire intérieurement. Toute sa personne dégage cette légèreté dangereuse des gens qui n’ont jamais vraiment subi les conséquences de leurs actes.
Les riches élégants possèdent souvent cette grâce particulière: ils traversent les catastrophes comme des danseurs traversent la fumée. Nos trajectoires convergent. Elle ne se rend pas compte. Pendant une fraction de seconde, je la vois passer une main dans ses cheveux avec cette désinvolture charmante que tout le monde lui pardonne.
Puis la voiture heurte une ornière et le cabriolet dévie brutalement. Je comprends immédiatement ce qui va arriver, mais mon cerveau refuse encore l’information avec cette lenteur absurde propre aux instants fatals.
Les phares m’avalent. Le choc me pulvérise. Je sens d’abord le métal, puis l’air. Mon corps quitte la moto avec une légèreté grotesque. Je flotte quelques secondes au-dessus de la route comme un vêtement jeté trop violemment.
En retombant, une pensée ridicule me traverse: Élise réussira probablement à transformer cela en accident charmant durant le dîner de demain. Je glisse sur l’asphalte. Le ciel tourne. Au loin, le moteur du cabriolet hésite quelques secondes avant de repartir lentement dans la nuit chaude de Saint-Martin.
Ma bonne humeur est indestructible. Je souris tout le temps, même lorsque je parle d’argent ou de divorce. Mes amis adorent cela: ma façon de rire, de passer une main dans mes cheveux, cette impression légère que rien n’est jamais vraiment grave.
Je sors justement d’une soirée délicieuse. Tout était parfait: le dîner, les vins, les conversations absurdes et surtout cette crise de fou rire au moment du dessert. Ma bonne humeur est constante, j'ai toujours le sourire. Je peux avoir un discours d'un grand sérieux, sur des questions d'argent par exemple, mais le plus souvent mon attitude indique que pour moi, rien n'a vraiment d'importance. Mes amis me trouvent charmante. C'est une intonation, une manière de passer une main dans mes cheveux, ces éclats de rire que je semble incapable de maîtriser, mes amis adorent et je ne manque pas de leur faire plaisir.
Je conduis encore en y pensant lorsque j’arrive dans cette rue qu’Isaac Abram traverse à moto. Le souvenir me fait rire une nouvelle fois. Par réflexe, ma main quitte le volant pour venir replacer une mèche de cheveux derrière mon oreille.
Au même instant, le cabriolet heurte une ornière. La voiture dévie brutalement. Le rapport de police conclura plus tard à une perte totale de contrôle du véhicule.
Isaac représentait depuis longtemps une mésalliance pour la famille Gillet. En vérité, une partie de moi se demande ensuite s’il ne faudrait pas plutôt considérer cet accident comme une forme de soulagement.
Élise est coupable. Elle a bien remarqué qu'elle a provoqué la perte de contrôle de sa moto par Isaac. Elle ne s'est pas préoccupé de savoir qui portait le casque.