Parmi les trois suspects, Milton Fleet est celui dont la présence en mer au moment du naufrage est la mieux établie. Son GoFast a été signalé dans la zone et plusieurs témoins se souviennent d’un bateau lancé à grande vitesse peu avant la disparition du voilier de Jacques.
Un GoFast ne se déplace pas discrètement. À pleine vitesse, les moteurs couvrent une partie des bruits environnants, mais le pilote doit précisément surveiller ce qui se trouve devant lui. Un voilier n’apparaît pas soudainement comme un poisson sous la coque.
Jules cherche ensuite le bateau de Milton.
Le GoFast a été conduit à Bobby’s Marina peu après le naufrage. Officiellement, il s’agissait d’une intervention ordinaire sur la coque.
Jules demande à voir les factures. Les travaux concernent principalement l’avant du bateau. Une partie de la coque a été reprise, poncée puis repeinte.
Jules: Pourquoi?
Le mécanicien hausse les épaules.
Le mécanicien: Un choc.
Jules: Avec quoi?
Le mécanicien: Milton n’a pas dit.
Jules: Vous avez demandé?
Le mécanicien: Avec Milton, on demande rarement deux fois.
Les photographies prises avant réparation intéressent davantage Jules. Elles montrent des marques longitudinales et plusieurs éclats qui ne correspondent pas à un simple frottement contre un quai. Il les compare aux dégâts relevés sur l’épave du voilier. Les dimensions et la hauteur de l’impact sont compatibles.
Jules cherche ensuite à comprendre ce que Milton a fait après le choc supposé. Aucun appel de détresse n’est enregistré. Aucun signalement de collision. Aucune tentative connue pour rechercher les occupants du voilier.
Si Milton a percuté Jacques, il est reparti. Cette absence d’assistance trouble Jules presque autant que la collision elle-même. Une erreur de navigation peut provoquer un accident. Continuer sa route constitue une autre décision. Jules interroge Milton.
Jules: Votre bateau a été réparé après le naufrage de Jacques.
Milton: J’abîme souvent la coque.
Jules: En percutant des voiliers?
Milton: En allant vite.
Jules: Vous étiez dans la zone.
Milton: Beaucoup de gens étaient dans la zone.
Jules: Votre GoFast porte des traces compatibles avec la collision.
Milton: Compatible, ce n’est pas identique.
Jules note que Milton comprend parfaitement le vocabulaire des expertises lorsqu’il lui est utile. Il cherche ensuite un mobile. Milton n’avait pas nécessairement de raison de tuer Jacques. Il pouvait simplement rouler trop vite sur une mer qu’il considérait comme suffisamment grande pour lui appartenir.
Mais Jules connaît également les activités de Milton pour ChronoEmpire. Jacques se méfie de l’organisation, fréquente des réseaux où circulent des informations sensibles et possède une fâcheuse habitude de se trouver près des gens qui préfèrent ne pas être observés.
Jules reprend les horaires, les témoignages et les photographies du GoFast. John aurait pu heurter le voilier avec la Vénus. Adam aurait pu saboter le Picsou. Mais aucune de ces hypothèses n’explique aussi simplement les traces observées sur le bateau de Milton. La piste se resserre.
Jules ne sait pas encore si Milton a voulu couler Jacques. Il sait en revanche qu’il se trouvait très probablement à l’endroit où le voilier a été frappé et qu’il a fait réparer son GoFast immédiatement après. La réponse appartient à Milton.
Le soleil repose sur l’horizon comme une braise immense et les vagues scintillent derrière mon voilier. Je fais lentement le décompte silencieux de cette journée qui s’achève. Le soleil abandonne maintenant ce territoire pour aller éclairer d’autres scènes, d’autres vies, d’autres drames.
Une longue veille commence. La navigation m’entraîne vers des zones inconnues. Je serai accompagné soit par le murmure régulier des vaguelettes venant caresser la coque, soit par le fracas brutal des lames annonçant une tempête.
La lumière disparaît peu à peu tandis que le voilier poursuit obstinément l’écriture de son histoire. Pour que personne ne se perde complètement, j’ai parfois l’impression de laisser quelques coquillages dans mon sillage.
Puis il y a ce bruit, un vrombissement énorme, agressif, des moteurs poussés à pleine puissance. Je connais pourtant la règle: lorsqu’un voilier croise un navire à moteur avec risque d’abordage, c’est le voilier qui est prioritaire.
Certaines règles cessent simplement d’exister lorsqu’un homme décide de les ignorer. Le GoFast de Milton surgit dans l’obscurité grandissante comme un projectile. Je comprends immédiatement qu’il ne ralentira pas. Le choc fracasse la coque dans un craquement épouvantable. Le pont bascule violemment sous mes pieds. Voie d’eau. Le silence de la mer disparaît et l’eau s’engouffre dans les profondeurs du bateau. Autour de moi, la nuit continue pourtant d’exister avec une indifférence parfaite.
Mon GoFast fend l’eau comme une lame. Trois moteurs, une puissance presque indécente. La nuit est ouverte, la mer noire comme un écran éteint. Derrière moi, les lumières de la côte se dissolvent lentement. À cette vitesse, presque plus rien n’existe réellement. Alors je reste tendu, précis, parfaitement aligné avec la machine. Je garde une main sur la barre et l’autre sur la taille de Christine, juste pour sentir que tout demeure à portée, que rien ne m’échappe. Elle est assise à mes côtés, silencieuse, spectatrice d’un équilibre instable entre contrôle et excès.
La vitesse suffit. Elle nettoie tout, lesdoutes, les hésitations, même les souvenirs. Je pousse encore et le bateau répond immédiatement. Chaque vibration remonte le long de mes bras, je connais ce langage par cœur.
Puis quelque chose apparaît. Pas vraiment un obstacle, une présence, une forme sombre glissant latéralement dans l’obscurité mouvante, un voilier, silencieux, sur ma trajectoire. Tout se joue en une fraction de seconde, pas le temps de corriger réellement, seulement une décision instinctive dictée par la vitesse elle-même. Le choc résonne dans toute la coque. Un bruit sourd, une résistance brève, puis plus rien.
Je garde le cap. Le GoFast tangue légèrement avant de retrouver sa ligne parfaite. Derrière nous, la mer referme déjà la parenthèse. Aucune trace durable, seulement un frisson dans l’obscurité. Je ne ralentis pas. Christine ne dit rien et moi non plus.
Je reste fixé sur l’horizon. À cette vitesse, tout finit par disparaître, même ce qui vient de se produire.
Milton Fleet a coulé le voilier de Jacques Valère