Ariana aurait été désactivée. John disposait des autorisations nécessaires pour intervenir sur les systèmes de ChronoEmpire. La désactivation pouvait être réalisée à distance. La procédure technique est connue et documentée. John a exercé son droit de propriété mais, selon plusieurs avis, il pourrait s'agir d’un abus de pouvoir.
Adam aurait été condamné à la peine capitale. Une décision rapide et sans possibilité réelle de défense. La procédure est demeurée opaque. ChronoEmpire semble avoir exercé son influence.
Et puis Jacques a été percuté par le yacht Vénus qui n’a pas modifié sa trajectoire. John Pyne est connu pour sa manière de commander. Aucune manœuvre d’évitement n’a été clairement identifiée.
Le trafic maritime reste dense à l’approche de Simpson Bay. Le yacht refuse implicitement toute priorité au voilier. Jacques est projeté à la mer. La Vénus poursuit pourtant sa route. Une indifférence manifeste est constatée après la collision. Refus des règles habituelles de navigation. Puissance assumée. Arrogance caractéristique des structures de ChronoEmpire et de ses élites.
La mer est calme ce soir-là. Pas complètement lisse, juste assez paisible pour donner cette illusion dangereuse que tout restera sous contrôle.
Je longe tranquillement la côte avant l’entrée de Simpson Bay. Mon vieux voilier vert avance lentement dans la lumière orange du coucher de soleil. Je connais ce passage par cœur. Le pont s’ouvre et se referme selon un rythme absurde qui oblige tous les bateaux à s’agglutiner.
Je préfère les voiliers aux yachts. Les voiliers acceptent encore le vent, l’attente, l’incertitude. Les yachts veulent imposer leur puissance au monde entier. Ils transforment la mer en autoroute privée.
Je règle légèrement la barre pendant que Simpson Bay approche lentement devant moi. Le pont est encore ouvert. J’ai largement le temps. Puis je vois la Vénus. Impossible de la manquer, c'est une masse blanche et métallique surgissant vers le chenal avec cette arrogance propre aux bateaux trop grands pour les endroits où ils naviguent. Même de loin, je reconnais immédiatement le style de ces milliardaires flottants: ponts illuminés, vitres noires, lignes agressives, équipage invisible. Le genre de bateau qui considère automatiquement les autres embarcations comme du décor.
Je garde ma trajectoire. Il me voit forcément. À cette distance, aucun système radar moderne ne peut ignorer un voilier comme le mien.
Pourtant quelque chose me trouble immédiatement. La Vénus ne ralentit pas. Au contraire, elle semble accélérer légèrement pour franchir le pont avant sa fermeture. Je comprends alors que celui qui pilote ce monstre pense simplement que je vais m’écarter.
Comme tout le monde s’écarte toujours. Je tente une correction de trajectoire. Trop tard, le yacht remplit maintenant tout mon horizon. Une muraille d’acier, une machine conçue pour écraser tout ce qui possède une taille humaine.
Je hurle une insulte. Puis l’impact arrive, pas une explosion spectaculaire, plutôt une brutalité écrasante, comme si le monde entier décidait soudain de passer à travers moi. La coque du voilier gémit dans un bruit atroce. Le pont bascule violemment. Je suis projeté contre la rambarde tandis que le mât se tord dans un craquement immense.
Pendant une fraction de seconde, je vois la coque gigantesque de la Vénus glisser contre mon bateau avec une indifférence parfaite. Je comprends alors quelque chose de très simple: pour les gens comme John, nous ne sommes même pas des ennemis, seulement des obstacles.
L’eau envahit déjà le cockpit. Autour de moi, le voilier se désagrège lentement dans des craquements de plastique et de métal. Je tente de me redresser mais mon corps répond mal. Au-dessus de moi, la Vénus continue pourtant sa route vers le pont de Simpson Bay. Sans ralentir, comme si rien d’important ne venait de se produire. La dernière chose que je vois est le ciel rouge au-dessus des mâts brisés. Puis la mer m’emporte avec le reste.
J’observe les paysages marins depuis la passerelle de la Vénus. Ces instants restent rares. La plupart du temps, mon regard demeure fixé sur les écrans, les tableaux de contrôle et les flux de données qui me permettent d’exercer mon pouvoir à distance. Je possède des hôtels, des résidences, des infrastructures portuaires et différents territoires disséminés dans plusieurs zones maritimes. Je fais parfois une halte dans l’un de ces endroits avant de repartir aussitôt. Sinon, je reste à bord de la Vénus.
Mon arrivée constitue toujours un événement. J’apprécie particulièrement les îles: les Marquises, la Polynésie, Saint-Martin, les Bahamas ou encore l’île Maurice. Les îles donnent l’illusion de l’autonomie alors qu’elles dépendent entièrement des réseaux que je contrôle.
Ce soir-là, je suis seul sur la passerelle. Le soleil descend lentement derrière l’horizon tandis que la Vénus fait route vers Simpson Bay. Je garde néanmoins un œil sur mon téléphone. Même durant les traversées, je continue à surveiller les systèmes internes du yacht. Je fais une incursion discrète dans la cabine d’Ariana en pilotant à distance la caméra installée au-dessus de son lit. Le contrôle de la navigation est désormais presque entièrement automatisé. Les calculateurs gèrent les trajectoires avec une précision parfaite. Le pont de Sint Maarten apparaît enfin au loin. J’arriverai juste avant sa fermeture.
Je désactive momentanément le pilote automatique pour reprendre manuellement la barre à l’aide du stick de contrôle. Puis une alarme retentit. Un voilier vert apparaît sur les écrans secondaires. Une petite embarcation qui tente maladroitement de modifier sa trajectoire. Je comprends immédiatement qu’il ne dégagera pas assez vite. Mais je dois franchir le pont. Je refuse de ralentir pour ce genre d’obstacle. Nous avons tous nos problèmes.
L’impact survient quelques secondes plus tard. Pas une collision spectaculaire, simplement un bruit sourd lorsque la coque d’acier de la Vénus écrase cette petite chose de plastique. Je ressens à peine le choc sous mes pieds. Le voilier disparaît rapidement derrière nous dans l’écume et les vibrations.
L’incident a probablement laissé quelques éraflures sur la coque du yacht, au moins cela donnera une occupation à l’équipage une fois à quai. Lorsque la Vénus franchit finalement le pont de Simpson Bay, les clients du Yacht Club applaudissent notre arrivée. Ils célèbrent la puissance, l’argent, l’arrogance et la réussite. Je réponds par un léger geste de la main, un salut minimal, calculé, presque mécanique, une marque de condescendance plus que de gratitude. Puis je retiens mon bras avant que le mouvement ne devienne trop explicite.
John Pyne ne coule pas le voilier de Jacques Valère