
Jacques est devant Saint-Martin. Jacques Valère vit à bord de son voilier, le Picsou, généralement au mouillage entre Saint-Martin et Anguilla. L’île est divisée en deux territoires, mais Jacques n’appartient réellement à aucun des deux. Il préfère les zones intermédiaires: les ports, les marinas, les chantiers navals, les bars ouverts tard dans la nuit et les mouillages où personne ne pose trop de questions.
Il évite les attaches durables. Les appartements l’étouffent, les horaires l’épuisent et les démarches administratives lui donnent l’impression d’être déjà mort. Il préfère les traversées improvisées, les départs sans explication et les nuits passées à écouter le cliquetis des mâts dans le vent.
Jacques se méfie profondément de ChronoEmpire. Il supporte mal cette société qui transforme chaque individu en donnée exploitable. Les caméras, les contrôles, les interfaces connectées et les profils numériques lui donnent l’impression d’un monde devenu incapable de respirer librement.
Il rejette les promesses liées aux intelligences artificielles et aux assistants numériques. Selon lui, les machines modernes ne simplifient rien: elles observent, classent, corrigent et finissent toujours par remplacer les êtres humains.
Jacques préfère les objets concrets: un moteur qu’on démonte avec de véritables outils, une coque qu’on répare avec ses mains, une voile qui dépend encore du vent plutôt que d’un algorithme. Il fait davantage confiance aux courants marins qu’aux réseaux informatiques.
Pourtant, même en mer, il reste prisonnier du système qu’il cherche à fuir. Les ports sont surveillés, les déplacements enregistrés et les transactions conservées dans les serveurs de ChronoEmpire. Quelque part dans ces infrastructures invisibles, son nom circule déjà parmi d’autres profils considérés comme instables, marginaux ou problématiques.
Jacques continue malgré tout à naviguer. Peut-être par habitude. Peut-être parce qu’il considère encore la mer comme le dernier endroit où un homme peut disparaître sans demander d’autorisation.
Jacques entretient une relation avec Betty Lenox. Au début, il croit trouver auprès d’elle une présence rassurante, une douceur silencieuse capable d’apaiser ses périodes d’errance. Mais leur relation se transforme rapidement en déséquilibre. Jacques accepte les attentions, les services et parfois l’argent de Betty, tout en refusant de lui offrir une véritable réciprocité.
Betty tente de s’attacher à lui. Jacques, lui, disparaît plusieurs jours en mer avant de revenir sans explication. Il parle peu de lui-même et transforme chaque discussion sérieuse en plaisanterie, en colère ou en fuite.
Peu à peu, il développe une méfiance maladive. Il soupçonne Betty de le surveiller, de parler de lui à d’autres hommes, peut-être même de le trahir. Rien n’est réellement prouvé, mais Jacques finit toujours par discerner une menace dans les regards trop insistants et les questions trop précises.
Lorsque Betty sombre dans les médicaments, l’alcool et les excès, il refuse de reconnaître sa propre responsabilité. Il se contente d’observer sa chute avec le détachement d’un homme persuadé que les malheurs des autres ne le concernent jamais tout à fait.
En dehors de Betty, Jacques mène une existence faite de déplacements, de rivalités et de confrontations. Il fréquente les salles de poker clandestines de Saint-Martin, où il retrouve des joueurs épuisés, des trafiquants discrets et des hommes persuadés de pouvoir contrôler le hasard.
Face à Isaac Abram, la rivalité devient immédiate. Jacques gagne parfois contre lui, mais l’argent compte moins que l’humiliation. Il supporte mal l’assurance d’Isaac, son charme et surtout l’intérêt qu’il semble porter à Betty.
La tension finit par déborder hors des tables de jeu. Une poursuite à moto dégénère. Jacques serre Isaac, perturbe volontairement sa trajectoire et le pousse à la faute. Comme souvent chez lui, la violence surgit moins d’une colère immédiate que de son incapacité à accepter d’être dominé ou remplacé.
Avant son installation définitive sur le Picsou, Jacques possédait un ancien Compacteur infecté par une variante du virus Fenêtres attribuée au Kid. L’appareil ralentissait, corrompait les fichiers et provoquait l’apparition de fenêtres parasites impossibles à refermer. Plutôt que de détruire le Compacteur, Jacques décide de le vendre. Il rencontre Félicie Algo sur un marché de l’occasion et l’avertit sommairement de la contamination. Félicie, convaincue que sa puce Neurotech et ses systèmes de défense peuvent neutraliser n’importe quel programme malveillant, achète tout de même la machine.
Jacques accepte l’argent et lui remet le Compacteur. Il prétendra plus tard avoir accompli son devoir en la prévenant. Pourtant, il sait que l’appareil contient un virus actif et qu’une connexion avec une interface neuronale peut produire des conséquences imprévisibles.
Pour Jacques, la contamination ressemble presque à une loi naturelle du monde moderne: chacun transmet ses propres défaillances aux autres afin de survivre un peu plus longtemps.
Chaque matin commence de la même manière. Jacques accoste son dinghy près du quai avant de rejoindre le Croissant Royal pour acheter une baguette encore chaude, du café et quelques provisions. Puis il retourne à bord du Picsou.
Installé dans le carré, il boit son café devant les actualités diffusées sur le Telecran du bord. Une publicité apparaît.
« Choisissez plutôt une Ariana Chrono. Un modèle à votre service, adapté à vos besoins et doté des derniers perfectionnements de l’Intelligence Artificielle. Parce que vous le valez bien! »
Le visage parfait d’Ariana Chrono envahit l’écran. Jacques réagit toujours violemment aux campagnes de ChronoEmpire. Les Gens de Là-haut prétendent que leurs intelligences artificielles sont conçues pour améliorer le quotidien des utilisateurs, mais Jacques les considère surtout comme des outils de surveillance et de normalisation.
Selon lui, les machines ne servent pas les humains: elles les observent, les classent et les maintiennent sous contrôle. Il refuse systématiquement les cookies, modifie ses paramètres de confidentialité et tente de contourner les filtres automatiques du Telecran. Pourtant, il reste persuadé que l’appareil continue malgré tout à enregistrer ses habitudes, ses opinions et ses réactions.
L’application embarquée censure automatiquement certaines grossièretés lorsqu’il dicte ses messages, ce qui provoque chez lui une irritation presque immédiate. Jacques rejette cette société qui affiche des règles de courtoisie tout en organisant une confrontation permanente entre les individus.
À force de résister à ce monde saturé d’opinions mécaniques et de slogans publicitaires, il ressent une fatigue profonde. Parfois, une idée absurde lui traverse même l’esprit: acheter lui aussi une gynoïde Ariana, simplement pour éviter les complications administratives imposées par ChronoEmpire. Chez eux, les recommandations finissent toujours par ressembler à des obligations déguisées.
Malgré tout, Jacques reste profondément attaché à la mer. Son humeur dépend directement du ciel, du vent et de l’état de la houle. Lorsque le temps devient mauvais, il se replie dans le carré du voilier, somnolant dans l’odeur du café froid, du sel et du bois humide. À l’inverse, les journées lumineuses réveillent chez lui une énergie presque enfantine.
Il entretient son voilier avec davantage de soin qu’il n’en accorde à sa propre apparence. Le Picsou reçoit des réparations minutieuses, des couches de peinture, des retouches régulières et des améliorations permanentes.
Jacques considère son bateau comme une extension de lui-même. Son propre visage, en revanche, ne l’intéresse plus vraiment. Les selfies, les profils numériques et les mises en scène sociales lui paraissent dérisoires.
Sur le Telecran, les News se succèdent sans interruption. Toujours les mêmes récits: guerres, crises, affrontements, scandales et catastrophes. Chaque article est immédiatement suivi d’une publicité pour des armes, des médicaments, des assurances ou des technologies censées sauver le monde qu’elles contribuent pourtant à rendre invivable.
Jacques observe cette régurgitation médiatique avec lassitude. Le raisonnement a disparu derrière les réflexes tribaux, les slogans et les indignations automatiques. ChronoEmpire adapte même les contenus diffusés aux profils psychologiques des utilisateurs.
Ainsi, Jacques reçoit continuellement des articles consacrés à l’effondrement du monde, aux conflits maritimes, aux innovations sécuritaires et aux menaces technologiques. Il a parfois l’impression que le système nourrit volontairement ses peurs afin de lui vendre ensuite les outils destinés à les apaiser.
Pendant ce temps, Jacques continue à naviguer. Il saisit les occasions lorsqu’elles apparaissent et survit dans un univers instable où chacun tente discrètement de prendre l’avantage sur les autres.
Autour de lui, les menaces se multiplient.
Milton Fleet agit avec la froideur méthodique d’un homme habitué à imposer sa puissance.
John Pyne appartient au monde des forces invisibles, celui des réseaux économiques et technologiques capables de détruire quelqu’un sans jamais se salir les mains.
Adam Legall possède peut-être des raisons plus personnelles d’en vouloir à Jacques. Le navigateur représente une forme de liberté, de fuite et d’impunité que certains hommes ne peuvent supporter.
Jacques avance au milieu de ces rapports de force sans réellement les maîtriser. Il continue à croire qu’un homme seul peut encore naviguer librement dans un monde où chaque route est déjà cartographiée, chaque mouvement surveillé et chaque faiblesse anticipée.
Son corps est finalement retrouvé en mer, entre Anguilla et Saint-Martin. Le Picsou, lui, a disparu sous les eaux.
Les médecins chargés du suivi de Jules Compacteur ont constaté une anomalie préoccupante. Son réseau neuronal évolue progressivement vers une structure compacte et désorganisée, entraînant une diminution rapide de certaines capacités cognitives.
Pour ralentir cette dégénérescence, les équipes médicales ont recours à différents substituts électroniques capables de compenser les fonctions défaillantes. L’individu désigné sous le nom de Jules Compacteur est ainsi devenu un être composite.
Morphologiquement, il appartient toujours à la catégorie Sapiens: deux bras, une tête, une silhouette humaine et tous les accessoires biologiques nécessaires à cette classification. Mais sous cette apparence fonctionnent désormais des composants électroniques invisibles qui modifient profondément son rapport au monde.
Une partie de sa mémoire est assistée. Certaines fonctions de traitement sont externalisées. Des implants soutiennent son activité neuronale. Jules demeure humain selon les critères administratifs de ChronoEmpire, mais cette frontière devient moins évidente chaque jour.
C’est dans cet état hybride qu’il entreprend de reconstituer les circonstances de la disparition de Jacques Valère.
Le corps de Jacques est retrouvé en mer, entre Anguilla et Saint-Martin. Son identification demande du temps en raison de son état et des conditions de récupération. Les premières hypothèses oscillent entre accident maritime, sabotage et collision volontaire.
Jules commence par examiner les données du Picsou. Une partie des relevés de navigation a disparu, mais quelques fragments indiquent que Jacques avait quitté Saint-Martin peu avant sa mort. Les dernières coordonnées enregistrées se situent dans une zone fréquentée aussi bien par les GoFast que par les yachts rejoignant Simpson Bay.
L’enquête révèle ensuite plusieurs conflits liés à Jacques: sa rivalité avec Isaac, sa relation instable avec Betty, ses transactions douteuses et la revente à Félicie Algo d’un Compacteur infecté par le virus Fenêtres.
Jules retrouve la trace de cette vente dans les données récupérées sur l’appareil de Félicie. Le Compacteur appartenait bien à Jacques. Certains fichiers contaminés ont été ouverts avant la transaction, et plusieurs alertes de sécurité prouvent qu’il connaissait l’existence du virus.
Jacques avait donc transmis volontairement un système dangereux, même s’il avait prévenu Félicie de manière vague. Cette découverte ne permet pas d’expliquer sa mort, mais elle modifie le regard de Jules sur la victime. Jacques n’était pas un simple navigateur marginal emporté par les circonstances. Il avait lui-même contribué à propager la contamination.
Trois suspects principaux se dégagent.
Milton Fleet possédait un GoFast dont la coque présente des traces compatibles avec une collision récente. Sa manière d’agir, rapide et brutale, correspond à l’hypothèse d’un abordage volontaire.
John Pyne se trouvait à bord de la Vénus, un yacht assez puissant pour éventrer le Picsou sans subir de dommages majeurs. Les données de navigation du yacht présentent une interruption suspecte au moment de la disparition de Jacques.
Adam Legall, enfin, aurait pu saboter le voilier avant son départ. Une entaille précise dans la coque expliquerait une voie d’eau lente et difficile à détecter durant la nuit.
Plus Jules avance, plus une impression étrange s’impose: Jacques évoluait au centre d’un réseau de violences dont il ne percevait lui-même qu’une partie. Il croyait pouvoir se tenir à distance des systèmes qu’il méprisait, mais il avait fini par devenir un point de passage entre les réseaux clandestins, les infrastructures de ChronoEmpire et le virus Fenêtres.
Il avait déstabilisé Isaac, abandonné Betty à sa détresse et vendu à Félicie un Compacteur contaminé. Puis, à son tour, il était devenu la victime d’un monde où chacun transmet aux autres sa peur, sa violence ou son infection.